Femme fatiguée allongée sur le bord de son lit

Tendance maison : le retour de flemme

© Bruno-Van-der-Kraan

Dehors, ce n'est pas la folle ambiance : une pandémie, la guerre aux portes de l'Europe, des menaces climatiques, etc. Pourquoi alors sortir de chez soi ? Retour sur les tendances de la maison, entre refuge ultime et cockpit avancé de nos vies modernes.

Cet entretien est extrait du Livre des Tendances 2023 de L'ADN, 20 secteurs clés de l'économie décryptés.


C’est l’un des grands marqueurs de nos années Covid : plus que jamais, la maison apparaît comme le dernier rempart contre ce monde volatil et incertain, où les guerres succèdent aux pandémies, en attendant l’apocalypse climatique. Dans ces conditions, nous ne ménageons pas nos efforts pour faire de nos intérieurs le meilleur refuge, en les pimpant et les suréquipant en conséquence.

La maison, territoire ultime de la flemme

Car pourquoi se donner la peine de sortir dans le monde, quand le monde peut venir à nous en quelques clics ? L’économie de la flemme nous tend les bras, et la tentation est grande de nous y vautrer avec volupté… sans penser aux conséquences délétères de cette procrastination sur le climat, le commerce, notre santé ou notre conscience morale. Cette mollesse contemporaine, entre télétravail, streaming à gogo sur Prime, livraison de burgers à domicile, devient une question de société, désormais bien documentée en librairie : La Civilisation du cocon (Arkhê) du journaliste Vincent Cocquebert, Homo confort, Le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes (L’Échappée) de l’anthropologue Stefano Boni, ou La fête est finie ? de Jérémie Peltier de la Fondation Jean-Jaurès. Et selon toute logique, c’est la maison qui devient le centre névralgique – ou apathique – de nos vies quelque peu dévitalisées…

Pour le premier, notre paresse viendrait de cette « société de la dernière minute », incapable de se projeter dans le futur, depuis la fracture spatiotemporelle inédite de la pandémie. Nous préférons nous isoler dans « des bulles un peu rêvées qui permettent un rapport au monde vécu sans intermédiation réelle » grâce à la puissance du numérique. Une multiplication des écrans qui, pour le second, signe d’ailleurs l’avènement de l’Homo confort, l’éloignant de la nature et l’asservissant au techno capitalisme. Enfin, le dernier y voit le signe d’un phénomène de nature anthropologique et civilisationnelle, lié au recroquevillement sur la sphère privée : frappés de « défiance vis-à-vis d’autrui » et de « fatigue existentielle », nous préférons désormais faire la fête à la maison, plutôt que dans les bars…

Une analyse confirmée par une étude du Crédoc publiée fin 2021 : à la question « si je vous dis “vendredi soir”, à quoi pensez-vous ? », 37 % des sondés rêvent d’un plateau télé, 13 % de leur canapé, et 34 % souhaitent profiter de leur premier jour de week-end pour faire le ménage et les courses. Et les loisirs en vogue sont à l’avenant : prendre soin de ses plantes, redécorer sa maison (Mais comment ? On y viendra plus bas), réorganiser sa bibliothèque avec le hashtag #shelfdecor ou #bookshelf, ouvrir un book club sur TikTok… Tels sont les hobbies qui cassent la baraque (pardon) en 2022.

La maison intelligente trouve (enfin) son sens

Le confort moderne, en mode tout-électronique, voilà ce que la domotique, plus tard « rebrandée » en smart home, nous a beaucoup promis… avec plus ou moins de succès commercial. Longtemps frappée de l’infamant sceau du « gadget », il se pourrait que la maison intelligente trouve enfin sa raison d’être. Entre la nécessité de baisser nos émissions de GES (le résidentiel-tertiaire représentait 20 % de notre total national en 2017, selon le CITEPA) et un enjeu de souveraineté énergétique rendu crucial par la situation géopolitique, au moment où même les vendeurs d’énergie (EDF, TotalEnergies, Engie) nous appellent à maîtriser notre consommation dans une tribune commune, les objets connectés peuvent nous aider à tendre vers la sobriété énergétique – si tant est que l’isolation thermique soit un sujet réglé au préalable : on compterait jusqu’à 8 millions de passoires thermiques en France, sur la base du nouveau DPE (diagnostic de performance énergétique), selon la FNAIM.

Avec un thermostat connecté, il est possible de réduire sa facture de chauffage jusqu’à 15 %. Un smartphone en guise d’outil de pilotage, et nous voici capables de gérer la température de nos pénates à l’heure près : cesser de chauffer une maison vide, baisser la température d’une chambre pour mieux dormir, etc. Et si même la programmation est au-dessus de vos forces (car vous avez la FLEMME), certains modèles dopés à l’IA peuvent aussi analyser vos habitudes pour déterminer le planning de chauffe idéal. Selon l’ADEME, baisser d’1 degré la température permettrait d’économiser 134 euros par an et par foyer en moyenne et 42 kilos de CO2 par an et par habitant. Bon pour le budget, mais aussi pour la planète !

De la même façon, combinés aux technologies de détection de mouvement, les éclairages, ampoules et interrupteurs intelligents permettent des gains substantiels d’énergie. Les solutions connectées peuvent même gérer fenêtres et baies coulissantes, pour aérer et assurer une meilleure qualité de l’air intérieur – devenue un sujet depuis la pandémie. Et les systèmes interopérables, combinés au pilotage via smartphone, accélèrent le déploiement de la maison connectée. Si l’on se souvient de l’acquisition de Nest par Google pour 3,2 milliards de dollars en 2014, les entreprises françaises, comme Somfy ou Netatmo (groupe Legrand), sont très bien placées dans ce marché de la domotique (sécurité, éclairage, chauffage, ventilation, climatisation) qui devrait atteindre au niveau global 92 milliards de dollars en 2028, avec une croissance moyenne annuelle (TCAC) de 11 %, selon Global Market Reports. Entre les installations désormais « natives » dans le neuf et des solutions toujours plus simples d’accès pour l’ancien, les perspectives sont plutôt bonnes…

Êtes-vous Japandi ou Mid-Century Millennial ?

Côté déco, comme en mode, la puissance des réseaux sociaux démultiplie les styles, qui se succèdent au gré des hashtags. Références aux grands mouvements artistiques, à la pop culture, ou inspirations venues d’ailleurs… Les remix et crossovers d’influences se bousculent au portillon de nos intérieurs. Du plus minimaliste au plus baroque, il y en a pour tous les goûts ! Voyez le Japandi, mot-valise pour désigner le meilleur de deux mondes, le japonais et le scandinave : il promeut des lignes épurées qui ne sacrifient pourtant rien au cocooning, avec ses tons neutres propres à l’esthétique scandinave, mâtinées de wabi-sabi, cet art de la simplicité et de l’imperfection venu du bouddhisme zen. Si vous voulez la même chose, sans la référence spirituelle et avec des tons plus chauds, allez donc voir du côté du Warm Minimalism – à ne pas confondre avec l’Organic Modern (on vous a prévenus, rien n’est simple ces temps-ci).

Le Mid-Century Modern (ou MCM) qui, comme son nom l’indique, désigne ce design très en vogue au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, revient en force… sous le nom de Mid-Century Millennial, voire Made-Century Millennial, comme l’appelle The Guardian. Car c'est l’enseigne de meubles en ligne longtemps chouchou des Y et Z qui a démocratisé cette esthétique tout droit sortie d’un pavillon-témoin des Trente Glorieuses, avec un succès certain... avant d'être rattrapée par la conjoncture économique et ses problèmes logistiques. Le 1er novembre, l'entreprise britannique annonçait ainsi son placement en liquidation judiciaire, tandis que marque, nom de domaine et propriété intellectuelle étaient cédés au groupe d'habillement anglais Next. Il n'y a plus qu'à chiner votre MCM ailleurs, en seconde main par exemple, dans les brocantes ou sur les plateformes spécialisées… Regardez bien, avec ses lignes simples et son sens de la fonctionnalité, le MCM est vraiment partout, jusqu’à la couverture du dernier album de Harry Styles. Au point de vite nous lasser ? À quel retour de hype s’attendre alors ? Les experts interrogés par le journal anglais misent sur le rotin des années 1970 (c’est le moment de céder sans culpabilité au fauteuil Emmanuelle) ou le Design Memphis, ce mouvement italien antibourgeois des années 1980, « ultrapeps ».

Buanderie is the new Rolex

Enfin, vous pouvez aussi donner libre cours à la vieille dame riche et blanche en vous. Avec la tendance Coastal Grandmother (aussi répertoriée sous les termes Coastal GrandMa ou Coastal Granny), vivez votre meilleure vie de grand-mère de la côte (littéralement) dans un décor tout droit sorti d’une maison dans les Hamptons : entre vos meubles lasurés, agrémentés de chandeliers blancs, enveloppée dans un plaid à torsades, vous y cuisinerez avec la prestance tranquille d’une Martha Stewart, écrirez votre prochain roman comme Diane Keaton dans le film Tout peut arriver, avant de siroter votre chardonnay sur la terrasse en bois clair.

Autant dire que, dans ce contexte où la maison est devenue un havre de paix clair et organisé, le retour de la buanderie n’étonnera guère. Mais attention, il n’est plus question de la pièce aveugle et un peu glauque où l’on relègue serpillières et détergents hors de la vue. La buanderie moderne est haut de gamme, s’il vous plaît, spacieuse, lumineuse et parfaitement optimisée pour la performance domestique : étagères du sol au plafond, paniers à linge dédiés à chaque membre de la famille, pots de quinoa ou lentilles corail soigneusement étiquetés, papiers peints funky… L’actrice Jennifer Garner, qui aime désormais partager son quotidien domestique avec ses 13 millions de followers, a ainsi recueilli sept millions de vues sur Instagram avec sa buanderie de compèt. Avoir une pièce dédiée à sa machine à laver, est-ce là le nouveau signe extérieur de richesse 2023 ?

Ma winter house dans le métavers

Aurez-vous une buanderie dans le métavers ? En tout cas, pour vous y asseoir, on vous recommande la chaise Hortensia d’Andrés Reisinger. Un NFT dont la viralité fut telle que l’artiste digital argentin décida ensuite de le produire pour la vraie vie… Nouvelle création numérique du designer, réalisée en collaboration avec l’architecte Alba de la Fuente, la « Winter House » semble flotter au-dessus du sol, avec ses lignes géométriques et nettes, inspirées du design industriel de Dieter Rams. Pour AD Magazine, une « oasis de calme dans les tons roses et poudrés » dont les « façades vitrées et acier inoxydable contrastent avec des tissus et des murs doux et poudrés, créant un sentiment de chaleur et de sécurité » … Il nous faudra bien cela pour survivre au chaos de l’époque.

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire