Couple années 50, riant en prenant l'apéro sur un canapé

Piscine à débordement, chamanisme et flat white… À quoi rêvent les classes moyennes en France ?

© Sturti via Getty Images

Dans leur ouvrage La France sous nos yeux, Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet décortiquent les nouvelles aspirations de la classe moyenne contemporaine. Interview de Jean-Laurent Cassely.

Dans La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie (octobre 2021, éditions du Seuil), Jean-Laurent Cassely, journaliste et essayiste, et Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l'IFOP, passent au crible les mécanismes économiques qui sous-tendent la France et les tiraillements qui la travaillent. Un ouvrage « état des lieux » foisonnant de données où s'esquissent les contours de la classe moyenne contemporaine et de ses aspirations.

Alors, à quoi rêve la classe moyenne aujourd’hui ? Interview de Jean-Laurent Cassely.

Entre relooking, art de la table et de la déco, les émissions de M6 contribueraient à la représentation que la classe moyenne a d’elle-même… On apprend quoi en regardant les émissions préférées des Français ?

Jean-Laurent Cassely : On y voit une représentation idéalisée des classes moyennes contemporaines. Par exemple, dans les faits, environ un Français sur deux réside en maison individuelle. Les sondages indiquent quant à eux que 75 % des gens souhaitent vivre en maison. Ce modèle d'habitation est devenu un idéal adoubé par la pop culture et les émissions de coaching. Si Stéphane Plaza est l’animateur télé préféré des Français, c’est, en plus de son charisme, sans doute parce que ses émissions ont mis au centre la qualité du cadre de vie et le confort du foyer. On constate dès les années 1990-2000 et à mesure que la France est plongée dans la globalisation, un mouvement inverse de repli sur le proche et la famille, une volonté de se protéger d’un monde extérieur de plus en plus illisible et ponctué de crises.

Dans ce contexte d’hyper-investissement familial, chaque pièce de la maison des Français tend vers l’hôtellerie haut de gamme tout en jouant une fonction de refuge : salon avec double canapé et écran plat, cuisine équipée, « suite parentale », jardin, terrasse, table en teck, trampoline, barbecue et piscine enterrée ou hors-sol... chacun à son niveau et selon son budget s’affaire pour améliorer son logement et son environnement immédiat du mieux qu’il peut. Le tronc commun de cette aspiration des classes moyennes, c’est l’envie de perpétuer un certain confort de vie et de se ménager des espaces de bien-être dans une société fragmentée. Cette « civilisation du cocon », comme la nomme Vincent Cocquebert, alimente également un vaste secteur économique : de l’immobilier aux artisans en bâtiment en passant par les piscinistes ou le e-commerce.

Vous parlez des « romans de lotissement », ces romans Français se déroulant dans la banlieue pavillonnaire… De quoi s’agit-il ?

J.L. C. : Le modèle de la banlieue pavillonnaire, celle des suburbs américaines, est né de l’autre côté de l’Atlantique après-guerre. Les rites et objets associés à ce mode de vie ainsi que la critique de l’ennui banlieusard ont été propagés par le cinéma, la télévision ou les clips, acclimatant les petits Français à cet univers. En France, nous sommes pris dans un processus d’américanisation permanent, qui fait que nous absorbons ces manières de vivre avec un décalage temporel, tout en les adaptant à nos propres traditions. L’âge d’or des couronnes pavillonnaires se situe plutôt chez nous dans les années 1970-90, lorsque le pays tourne le dos aux grands ensembles et encourage l’accession à la maison individuelle, à retardement donc des suburbs.

Conséquence : plusieurs générations nées dans ces années et cette culture pavillonnaires y ont grandi et fixé des souvenirs. Une fois adultes, des artistes ont naturellement situé leurs œuvres dans ces paysages français. Des romans comme Leurs enfants après eux (2018) de Nicolas Mathieu ou Les lisières (2012) d’Olivier Adam décrivent très bien les modes de vie au sein de ces banlieues résidentielles, d’ailleurs leurs histoires se déroulent à l’époque de l’enfance ou de la jeunesse du narrateur ou de l’auteur. Toujours dans l’univers pavillonnaire, citons le roman Grande Couronne de Salomé Kiner (2021) ou la série Mytho d’Anne Berest et Fabrice Gobert, actuellement diffusée sur Arte. Tous ces exemples sont les indices que les manifestations culturelles de cet urbanisme de périphérie perdurent.

Selon vous, la classe moyenne se « démoyennise », par le haut et le bas, mais aussi par le côté… Qu’est-ce que cela signifie ?

J.L. C. : Nous faisons le constat que les classes moyennes sont prises en étau, par le haut avec l’envolée du prix d’un ensemble de biens et services (comme l’immobilier des métropoles ou les vacances au ski) et par le bas, avec le développement du hard discount (dans l’alimentaire ou avec des marques comme Dacia dans l’automobile), d’un marché secondaire et d’une économie de la débrouille (la France du Bon Coin !). À ce phénomène en sablier, il faut ajouter qu’une minorité de la population entend faire « un pas de côté » vis-à-vis de la société de consommation : elle ne privilégie pas uniquement le premium ou les prix bas mais le sens dans ce qu’elle achète. C’est ce que nous appelons la démoyennisation par le côté !

Citons comme s’intégrant à ce mouvement de segmentation culturelle la mode éthique, le café de spécialité, la bière de micro-brasserie, le retour du pain au levain naturel. Ces phénomènes aboutissent à une spécialisation de certains environnements urbains où résident les nouvelles catégories supérieures, dans lesquels le coffee shop et son flat white (ndlr : un café latte, mais avec deux shots d'espresso et moins de lait), le néo-boulanger et l’épicier en reconversion dans son magasin de vrac, de bocaux et de cagettes ont totalement remplacé le circuit conventionnel du « mass market. »

« Ésotérisme, chamanisme et yoga » serait la nouvelle sainte trinité de la classe moyenne. Cette vague new age 2.0 est partout, des instagrameuses en astrologie aux coachs proposant des stages de chamanisme… Pourquoi cet engouement ?

J.L. C. : Parce que la culture catholique s’est effondrée parmi les jeunes générations. Ce vide spirituel a ouvert en quelque sorte une brèche et une opportunité pour d’autres « offres » car le besoin de transcendance et de sens ne disparaît pas. On voit se développer dans ce que nous avons appelé « la France d’après » un nouveau mix spirituel mêlant des religions comme l’islam bien sûr mais aussi les évangélistes, de nouvelles disciplines liées au bien-être comme le yoga ou les médecines alternatives ou encore un foisonnement de professionnels du soutien à l’individu, de la psychanalyse au coaching de vie.

On observe aussi une remontée des traditions associées au New Age. Certaines croyances dans le surnaturel ont certes des racines paysannes anciennes, d’autres ont été importées par la pop culture globalisée et la littérature de développement personnel. Le yoga tel qu’il est pratiqué en France au XXIème siècle provient autant d’Inde que d’Instagram. La sorcellerie séduit dans les milieux populaires, comme en témoignent les scandales autour de célébrités de la téléréalité qui s’envoient des envoûtements, mais aussi dans les cercles plus éduqués, avec par exemple la figure désormais incontournable de la sorcière comme icône de l’éco-féminisme. On constate également que des personnes dotées d’une bonne culture scientifique peuvent être attirées par ces mouvements de pensée.

L’une des conséquences de cette hybridation, c’est que désormais on peut tomber au beau milieu d’un lotissement sur un panneau indiquant un temple évangélique, un thérapeute de couples, un cours de Qi-Gong ou un centre de retraite de yoga ou de jeûne spirituel, parfois en face d’une zone commerciale ou en bordure de rond-point. C’est aussi ça la France d’après !

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