Frances Haugen pendant son interview dans 60 minutes

Facebook Files : la lanceuse d'alerte Frances Haugen a révélé son identité sur CBS

© CBS

Aux yeux de cette ancienne salariée, Facebook a trahi la démocratie pour protéger ses revenus. Frances Haugen souhaite que l’entreprise se déclare en faillite morale et change radicalement. 

Cet article a été initialement publié le 2 octobre 2021, puis mis à jour le 4 octobre 2021 suite à la diffusion de l'interview de Frances Haugen sur CBS.

Et voilà 60 minutes qui devraient être déterminantes dans la vie de Facebook ! Car pour l'Amérique, quand un scoop est révélé sur 60 Minutes, le magazine d'information de CBS, le plus célèbre des États-Unis, il est certain qu'il fera l'effet d'une bombe.

L'interview menée par le journaliste star Scott Pelley a été diffusée dimanche 3 octobre 2021 sur CBS à 19h30, heure locale (ET). Elle révèle l’identité de la lanceuse d’alerte à l’origine des Facebook Files, la grande série d’enquêtes du Wall Street Journal dont l'impact pourrait être comparable au scandale Cambridge Analytica.

Qui est la lanceuse d’alerte ?

Frances Haugen, retenez bien ce nom. Cette data-scientist de 37 ans originaire de l’Iowa et diplômée d’Harvard a travaillé dans plusieurs entreprises technologiques (Google, Pinterest) avant de rejoindre Facebook en 2019. Frances Haugen a été recrutée au département Civic Integrity (intégrité civique), un service censé prévenir des risques de désinformation avant les élections de 2020. L’entreprise de Mark Zuckerberg a supprimé le service juste après l’élection présidentielle, considérant qu’il n’avait plus lieu d’être. Frances comme les autres membres de l’équipe ont été disséminés dans d’autres départements de l’entreprise. Elle a quitté Facebook en mai 2021. 

Pourquoi parle-t-elle ?  

C’est le manque de transparence de Facebook qui la pousse à parler. Facebook sait tout ce que ses plateformes provoquent – multiplication des discours haineux, polarisation du débat politique, incidence sur la santé mentale – les 10 000 pages d’enquêtes internes que l'ancienne salariée a scrupuleusement regroupées le prouvent. Et pourtant Facebook ment sciemment à ses investisseurs, ses utilisateurs et aux législateurs. Et ne fait rien de significatif pour régler le problème, avance-t-elle.  

Même lorsqu’il existait, le service Civic Integrity dont elle faisait partie ne parvenait à couvrir, faute de personnel, que très peu des cas qu’il aurait dû traiter. « Mon équipe par exemple ne travaillait que sur un tiers des dossiers qui nous étaient adressés. » Quand le service a été supprimé, Frances a compris qu’ils n’étaient pas prêts « à investir ce qui doit être investi pour empêcher Facebook d’être dangereux. »

Son but n’est pas de blesser Facebook mais de faire radicalement changer l’entreprise. Pour la lanceuse d’alerte, la firme de Mark Zuckerberg devrait se déclarer en « faillite morale » . C’est-à-dire « reconnaître qu’elle a échoué et repartir de zéro, reconnaître que les gens ne veulent plus travailler ici, réorganiser l’entreprise. Car sinon les problèmes continueront. »

Que dit-elle ?  

Dans son interview, la lanceuse d’alerte reprend certains points clés évoqués dans la série d’enquêtes Facebook Files du Wall Street Journal, mais elle livre aussi des analyses inédites. 

Facebook a trahi la démocratie

Avant les élections, certains paramètres ont été activés pour réduire la diffusion de la désinformation et de la haine en ligne, explique Frances Haugen. Mais ces paramètres ont été désactivés juste après l’élection présidentielle « pour prioriser la croissance plutôt que la sécurité » . « Pour moi c’est une trahison envers la démocratie. »

Quelques mois après l’élection, Facebook a été massivement utilisé pour organiser l'insurrection du Capitole le 6 janvier 2021, rappelle 60 Minutes. La lanceuse d'alerte ne verbalise pas clairement le lien entre Facebook et ces événements. Mais des captures d'écran qu'elle a fournies à 60 Minutes montrent que sur le réseau social interne de l'entreprise, des salariés mettaient en lien les non-mesures prises par la plateforme et l'insurrection du Capitole.

Facebook a de manière constante choisi son profit plutôt que l’intérêt public

C’est l’argument qui revient systématiquement dans le discours de Frances Haugen. Selon elle, l’entreprise aurait sciemment choisi de ne rien faire de significatif pour limiter la haine, la désinformation et la polarisation politique sur son réseau social dans le but de préserver ses revenus publicitaires. « Facebook a réalisé que s’ils changeaient l’algorithme pour que la plateforme soit plus sûre, moins de personnes resteront sur la plateforme, ils cliqueront sur moins de publicité et Facebook fera moins de profit. »

La lanceuse d’alerte avance que les annonceurs (dont les partis politiques) savent qu’il est nécessaire de produire du contenu haineux pour exister sur la plateforme, et attirer plus d’engagement. « J’ai beaucoup d’empathie pour Mark Zuckerberg. (...) Il n’a jamais dit qu’il souhaitait créer une plateforme de diffusion de la haine. Mais il a autorisé certains choix dont les effets collatéraux sont la diffusion plus importante de discours polarisants et haineux. »

Facebook ment 

Ces choix poussent Facebook à cacher la vérité. L'ex-salariée cite notamment l'exemple de la désinformation sur le Covid. « Ils disent qu’ils ont supprimé 30 000 publications diffusant de fausses informations sur le Covid (...). Mais selon les documents internes, Facebook n’est capable d’intercepter que 5 à 10 % des contenus problématiques circulant sur sa plateforme. Cela signifie qu’il rate des millions de contenus liés au Covid. (...) C’est le sujet dont Mark Zuckerberg ne parle pas : il n’y a pas de mécanismes indépendants et transparents qui nous permettent de voir ce que Facebook fait en interne. »

Instagram est pire pour la santé mentale que tous les autres réseaux sociaux

C’est l’un des principaux chapitres des Facebook Files. Des documents internes font état du niveau de connaissance très précis des dirigeants quant aux effets néfastes de l'app sur la santé mentale des plus jeunes, notamment des adolescentes. Quelques jours plus tard, Facebook a d’ailleurs annoncé la suppression de son projet d’Instagram pour les moins de 13 ans. Tout en argumentant que l’étude n’était pas si négative que cela. 

Les résultats collectés par les chercheurs d'Instagram laissent pourtant peu de place au flou : 32 % des adolescentes déclarent que leurs complexes sont amplifiés par la plateforme. 

« Ce qui est terrible c’est que l’étude montre également que plus elles étaient déprimées, plus elles utilisaient l’application » , indique Frances Haugen avant d’ajouter : « L’étude ne montre pas seulement qu’Instagram est mauvais pour la santé mentale des adolescentes, elle montre que le réseau social est significativement pire que les autres. »  

Le principal coupable de la désinformation est le nouvel algorithme de 2018

Les changements algorithmiques opérés sur la plateforme en 2018 ont transformé la manière dont les contenus sont proposés. À partir de 2018, c’est l’engagement des utilisateurs qui fait foi. Plus un contenu provoque de l’engagement, plus il apparaît dans leur fil d’actualité. Or pour créer de l'engagement, il faut jouer sur les émotions des utilisateurs. Mais pas n'importe lesquelles. Dans ses propres recherches, Facebook montre qu’il est plus facile de susciter la colère que d’autres émotions. 

La data-scientist cite une autre étude interne démontrant qu’un compte « tout neuf » suivant à la lettre les recommandations de Facebook (suivre les groupes que lui propose l’algorithme, cliquer sur les contenus qu'il met en avant) arrive systématiquement au bout de quelques jours sur des pages et groupes liés au mouvement complotiste QAnon – malmenant l’idée que si Facebook vous propose des contenus haineux, c’est que vous le cherchez. 

L’effet de Facebook sur les pays politiquement fragiles est désastreux

Dans une partie de son interview, Frances Haugen revient sur l'impact de l’entreprise dans les pays moins développés, où Facebook s'enracine activement. D’autant que la régulation de la haine et de la désinformation est encore moins efficace dans les langues autres que l’anglais et celles des pays riches, avance Frances Haugen. « Il y a une blague au service Civic Integrity qui dit que pour connaître les prochains pays en crise dans le monde, il faut regarder ceux qui ont commencé à être connectés à Facebook deux ans auparavant » , raconte l’ancienne cheffe de projet. 

Elle pointe notamment la situation au Myanmar où l'utilisation militaire de Facebook a conduit à un génocide.

Et après ?

Frances Haugen qui a porté au moins 8 plaintes auprès des autorités fédérales, sera entendue au Sénat mardi 5 octobre. Elle espère que son témoignage aura assez de portée pour que des mesures soient prises chez Facebook. 

Le sénateur Richard Blumenthal, dont le panel du Congrès entendra le témoignage de Frances Haugen mardi, a déclaré au Washington Post que la SEC (l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers) devrait prendre « très au sérieux » ses allégations selon lesquelles Facebook aurait pu induire en erreur ses investisseurs et devrait « très probablement enquêter officiellement » .

L’entreprise a déjà tenté d’éteindre le feu avant la diffusion de l’interview. Dimanche 3 octobre, Nick Clegg, vice-président du groupe, a qualifié de « ridicules » les accusations selon lesquelles la plateforme aurait pu contribuer aux événements ayant mené au violent assaut contre le Capitole le 6 janvier.

Pour faire le point sur l'affaire des Facebook Files, vous pouvez lire notre article : Que contiennent les Facebook Files, l’enquête fracassante du Wall Street Journal ?

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commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Quand le fric a remplacé toutes les vraies valeurs. C’était déjà le cas jadis mais hélas les réseaux sociaux ont amplifiés le problème. Suis dégoutée mais heureuse d’avoir déjà l’âge que j’ai, je ne devrai plus supporter tout cela trop longtemps. J’avais FB pour reprendre contact avec certains amis proches habirant loin de chez moi. Je n’utiliserai plus ce média également pour d’autres raisons (trop de pubs, trop de suggestions de soi disant amis dont pour certains je ne comprends même pas la langue ….

  2. Pierre Ygrié dit :

    Complotistes, embarquement immédiat dans la fusée facebook !*
    https://websdugevaudan.wordpress.com/2021/08/27/complotiste-moi/

  3. GERARD LOPEZ dit :

    couper les cables !

  4. jacques lemiere dit :

    accuser de favoriser la propagation de discours polémiques..ça peut être prêter un vélo à un crétin qui sinon irait à pied..

    en fait ce que veut dire la madame…accuser de ne pas censurer les vilains.. et donc de définir les vilains. sinon de savoir qui sont les vilains..

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