un ciel étoilé

Anti-travail : les vidéos « I do not have a dream job » qui agacent

© Lynette Adkins via Youtube

Très populaires sur les réseaux, ces vidéos s'attaquent à la culture du travail tout en embrassant les ressorts capitalistes.

Comme souvent sur Internet, cela avait plutôt bien commencé. Dans le sillon de la pandémie, de plus en plus de youtubeurs outre-Atlantique remettaient en cause la culture du travail. Comprendre : le fait de survaloriser les postes à responsabilités, le sacrifice et les efforts, de placer le travail au centre de toutes choses, de jongler entre différents gigs (petits boulots) ou d'avoir un side hustle (un travail à côté) pour rentabiliser son temps libre et (surtout) ses loisirs.

Mais au fait, pourquoi on bosse ?

En ligne de mire donc : le capitalisme qui entend nous faire croire qu'aucun autre système n'existe, les bullshit jobs dont parlait l’anthropologue altermondialiste David Graeber et les conditions de travail déplorables de certains « floor workers » (les ouvriers de production). Secoués par la pandémie, les Américains (notamment les Z et les millennials) réévaluent leurs priorités et démissionnent à la chaîne. Baptisé « The Great Resignation » (La Grande Démission), le phénomène à l’œuvre depuis le printemps 2021 est étudié de près par les médias américains, qui tour à tour analysent froidement la mouvance, froncent les sourcils ou applaudissent des deux mains.

L'ambiance est donc au ras-le-bol général, comme en témoignent les nombreuses vidéos TikTok où des employés claquent leur démission en direct, ou le succès de l'acteur Asif Khan qui cumule les vues en désacralisant les entretiens d'embauche. Sur TikTok, le #quitmyjob frôle les 200 millions de vues, et sur Youtube, les créateurs s'emparent de la question.

Dégage, le capitalisme !

À 22 ans, la jeune américaine Lynette Adkins jouit d'une vie confortable. Après ses études universitaires, elle rejoint le service marketing d'un grand groupe. Et comme beaucoup d'autres, elle réalise que son travail ne lui apporte pas le bonheur promis, ou tout du moins la satisfaction attendue. Et elle en parle en ligne dans une vidéo intitulée « i don't have a dream job » (le travail de mes rêves n'existe pas), où elle partage son ressenti et s'interroge : « mais au fait, pourquoi on travaille ?  »

« Je peux m'offrir ce que je veux. (...) Je suis très reconnaissante d'être dans cette position, mais je sens que je devrais être heureuse et je ne le suis pas. Quand je me réveille le matin, je n'ai pas d'énergie, je sens un poids sur mes épaules et un sentiment d'anxiété. (...) Si je ne suis pas productive, je ne pourrais plus m'offrir le lifestyle qu'on m'a appris à désirer. Même quand je me repose le week-end, j'ai l'impression de juste me recharger pour enchaîner sur ma semaine de boulot, et je ne pense pas que ce sentiment soit naturel. Je ne pense pas que cette hustle culture (...) soit naturelle. C'est comme si on avait normalisé la dépression et l'anxiété causées par notre culture de la surproductivité. »

Et Lynette Adkins n'est pas la seule à partager ses états d'âme. Les vidéos publiées sous l'étiquette « I don't have a dream job », « I don't dream of labor » (travailler n'est pas mon rêve) ou encore « I don't have ambition » (je n'ai pas d'ambition) sont légion.

Les thèmes récurrents : la décroissance, les horaires de bureau (l’infamant 9 to 5), l'absurdité inhérente à certains métiers, l’intériorisation de la discipline, la célèbre quête de sens assortie de la crise existentielle réglementaire, la critique des « soulless corporations » (entreprises inhumaines) guidées uniquement par l'envie de faire du profit, et l'envie de « challenger le statu quo. »

En ligne, la thématique trouve tellement d'échos que The Take, la chaîne YouTube qui décortique la pop culture, s'y met aussi. Elle consacre une vidéo aux personnages de films et séries présentés comme anti-work et qui, bien que présents à l'écran depuis des décennies, connaissent aujourd'hui un regain d'engouement. Les figures de proue de la narration anti-work dans la pop culture : Jim de The Office, le narrateur de Fight Club, ou encore Gina dans Brooklyn Nine-Nine.

Le backlash des vidéos « I don't dream of labour »

Jusque-là, tout le monde était donc plus ou moins d'accord. Jusqu'à ce que d'autres youtubeurs comme Alice Cappelle pointent du doigt les failles et les contradictions de certains influenceurs. Alors que ces derniers présentent le problème comme étant structurel, ils ne proposent que des alternatives très individualistes qui ne remettent finalement pas grand chose en cause – surtout pas le modèle capitaliste qu'ils dénoncent pourtant.

« La seule solution est-elle de commencer une chaîne YouTube, de commencer son propre business ou de monétiser sa passion, pour combattre le capitalisme par le capitalisme ? Je dirais que oui », avance Lynette Adkins. Son plan : travailler dur quelques années et gagner beaucoup d'argent pour un jour vivre de sa passion. Une fois bien installée, Lynette qui partage visiblement le fantasme préféré des capitalistes (la théorie du ruissellement) pourra sous une forme ou une autre redonner à la société. D'autres pèsent moins leurs mots que Lynette, et expliquent avec condescendance à un public parfois jeune et influençable que tout le monde peut désormais devenir son propre patron en se lançant sur Internet : « Lancez juste votre chaîne Youtube, cela coûte genre 5$, c'est conçu pour être facile et accessible par tous, juste faites le !  » assène une influenceuse américaine a l'air excédé.

Le mantra de Lynette et ses collègues : reprendre le pouvoir sur nos vies et se dégager du temps pour soi. Il s'agit donc de développer des revenus passifs, de devenir influenceur, d'investir ses profits et (selon leur propre terminologie) d' « outsourcer » certaines tâches, c'est-à-dire déléguer à d'autres et faire bosser autrui... Cela vous rappelle quelque chose ?

Alors que la Française Alice Cappelle nuance ses propos en soulignant que ces influenceurs et la popularité croissante de leurs vidéos « I do not have a dream job » ont le mérite d'inviter leur audience à réfléchir sur le travail et sa fonction, d'autres youtubeurs se montrent moins cléments.

C'est le cas de la créatrice Kidology, qui ne cache pas son agacement dans sa vidéo très fouillée intitulée « The 'I don't dream of labour' trend needs to be destroyed » (la tendance « I don't dream of labour" doit être détruite » ). Pour la créatrice, non seulement tout le monde ne peut pas se permettre de s'extraire du système, mais réussir en tant qu'influenceur ne dépend pas tant du travail et du talent, mais bien de sa compatibilité avec l'algorithme, le « laquais du capitalisme »...

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