Une femme en train de faire du yoga sur fond rose

Qui est « that girl » que l'on aime détester sur Internet ?

© Sonnie Hiles, Douglas Bagg et Vicky Ng

Green smoothies, méditation, body pump et lecture des best-sellers du développement personnel… « That girl » , ce persona féminin qui hante YouTube depuis une dizaine d'années, reine des morning routines et de la productivité saine et ordonnée, fait de plus en plus d’émules. Voilà pourquoi.

Vous l'avez forcément vue sur les Internets, mais beaucoup plus rarement dans la « vraie vie » . Reconnaissable à son teint frais, ses cheveux brillants et sa tenue de yoga monochrome en coton bio, elle nous brandit sous le nez ses jus verts (épinard, kale, lait d'amande) et son épais bullet journal. En ligne, elle partage son lifestyle pour nous aider à devenir (à tout prix) la meilleure version de nous-même. « That girl » (cette fille), c'est celle que tour à tour on épie, jalouse ou admire. Et qu'on moque aussi.

De la morning routine au miracle morning

Cela a commencé de manière assez innocente sur YouTube dans les années 2010, avec l'explosion des vidéos morning routines (routine du matin). Dans ces vidéos, des jeunes filles partagent étape par étape leur rituel du matin, depuis le brossage de dents, en passant par la préparation du petit-déjeuner et la sélection d'une tenue à la page. Cumulant les vues, les déclinaisons et les # (#winteredition, #summeredition, #backtoschool, #workmorningroutine...), ces vidéos ont gagné en traction. Au fil des années, elles se sont érigées en catégorie à part entière sur la plateforme, au même titre que les hauls ou l'unboxing, où l'on montre et déballe face caméra des colis débordant d’articles de mode.

Sauf que maintenant, les influenceuses ne se contentent plus d'avaler un bol de céréales en polaire pilou pilou et de montrer la manière dont elles appliquent leur crème contour de l’œil Bobby Brown.

Aujourd'hui, il faut pratiquer le miracle morning (le matin miracle, comprendre : se lever à 5 heures du matin tous les jours comme les gourous de la Silicon Valley pour bien lancer sa journée), méditer, pratiquer la gratitude (comprendre : noter 3 choses qui inspirent la gratitude dans un carnet pastel en regardant par la fenêtre l'air inspiré), visualiser ses objectifs de la journée, peaufiner sa to do list, faire du sport, lire 20 minutes, se préparer un petit-déjeuner aussi nourrissant qu'Instagramable (comprendre : du yaourt 0 % décoré de fruits rouges ou tout autre ingrédient appartenant à la famille de la super food, le tout assorti d'une cuillerée de beurre de cacahuète pour quand même se faire plaisir). Et surtout, tenir ses objectifs dans la durée.

Dorénavant, les vidéos sont résolument codifiées, les morning routines ritualisées et minutées à l'excès : en plus d’être ridiculement inatteignables, elles sont présentées comme la clé d'une vie réussie, nouvelle, remplie, optimisée. Une vie meilleure, en somme. Et la personne qui détient la clé de cette vie de rêve, c'est that girl.

Qui est « that girl » , qui flex en méditant et grignotant des baies de goji ?

Figure hautement aspirationnelle, that girl est généralement mince, jeune et blanche. Plutôt à l'aise financièrement, elle travaille de chez elle sur son MacBook Pro, et pratique dans le désordre : le self-care, les livres de développement personnel, le body pump ou le yoga, les graines de chia et le meal prep (4,5 milliards de vues sur TikTok.)

Son livre de chevet : Atomic Habits de James Clear, sur comment mettre en place des petits changements dans la vie pour obtenir d'importants résultats. Sa croyance : les lois de l'attraction. Son esthétique : le minimalisme. Son mantra : être en contrôle de sa vie et injecter de l'intentionnalité dans tous les gestes du quotidien. Objectif : visualiser sa vie rêvée et l'atteindre à force de travail. Structure, ordre, discipline : voilà les points cardinaux de la vie rêvée de that girl.

Et elle en fait fantasmer plus d'une ! Comme le dit la youtubeuse française Noure JFL : « c'est la fille de tes rêves, c'est ton goal. (...) C'est la meuf qui prend soin d'elle, qui mange healthy, qui accomplit plein de trucs, qui est productive. »

Aujourd'hui, le jargon a changé, comme en témoigne le titre des vidéos : il est moins question de présenter sa morning routine que d'essayer d'incarner au mieux that girl. Sur Google, la requête « how to become that girl » (comment devenir that girl) génère quelques 5 830 000 000 résultats. Et sur TikTok, le #thatgirl cumule plus d'1,6 milliard de vues.

@honeybobabear

Trying to become THAT GIRL ✌️ next I’m redecorating my bed💀 #cleantok #cleaning #fridgeorganization #organize #thatgirl #diy

♬ original sound - HoneyBobaBear

Sur YouTube, les tutos « Becoming that girl » inondent la plateforme, se disputant la place aux compilations « THAT GIRL » empruntées à TikTok, où défilent inlassablement eau citronnée sirotée à la paille dans des mason jars, baskets de sport blanches immaculées, rouleau de quartz rose et avocado toasts. Beaucoup d'avocado toasts.

Ici, rien n'est laissé au hasard : on ne boit pas pour le plaisir, mais pour rester bien hydratée. Et pour s'améliorer, toujours. Comme le rappelle la bouteille manifeste de la marque américaine Mantramart vendue sur Etsy, « I am one sip closer to my dreams » (Mes rêves ne sont qu'à une gorgée de moi.) Pas de temps à perdre, donc.

La Stakhanov de la morning routine toxique

Comme le souligne la youtubeuse Karina Gomez, that girl n'est pas une figure inclusive, et ce de par sa terminaison même. Pour adopter le style de vie de that girl, il faut être pétrie de certains privilèges, ou tout du moins d'un certain habitus. Mais les failles derrière la persona ne s’arrêtent pas là.

Pour la créatrice, il y aurait même matière à évoquer l'ouvrage L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme de Max Weber, car l'ethos de la persona n'est pas sans rappeler celui qu'analyse le sociologue allemand : il faut dorénavant travailler, et beaucoup, non plus pour s'acheter sa place au Paradis comme le préconise le protestantisme, mais pour s'insérer dans un système capitaliste, dans une logique de productivité maximale et de dévouement total.

Rebrandée aux États-Unis « Hustle culture » (la culture du mouvement), la tendance qui glorifie le fait d'être overbookée sublime la course effrénée et chevauche les valeurs défendues par that girl. Dévier de la routine et de la performance, et donc de la productivité, c'est faillir.

Finalement, that girl n'est rien d'autre que la version 2021 de la girl boss, icône du « female empowerment » en vogue au tournant des années 2010, et dézinguée depuis par tout Internet. Cela n'augure sans doute rien de bon pour that girl...

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