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« Il ne faudra pas oublier nos émotions actuelles », ce que nous pouvons apprendre de la crise du Coronavirus
© Bret Kavanaugh

« Chacun a des ressources différentes. Si on les épuise, on risque de finir en dépression »

Alexandre Kouchner
Le 7 avr. 2020

Spécialiste des mécanismes humains d’adaptation, Christian Clot nous encourage à créer des rituels et à prendre conscience de ce que nous traversons, pour mieux préparer la suite. Interview.

Chaque semaine durant le confinement, L’ADN Le Shift vous propose de passer 30 minutes avec un.e invité.e pour penser, dépasser ou égayer ces moments suspendus. C’est « A la fenêtre », une émission pour décaler un moment les murs, saisir le présent et respirer une pensée.

Ce jeudi à 18h30, nous vous invitons au balcon avec Alexis Lévrier, historien des médias. La diffusion et la vérification des informations ont un rôle primordial dans notre manière d’appréhender la crise actuelle. Si les journalistes sont les historiens du présent, quel récit collectif sommes nous en train de composer ? En quoi cette pandémie diffère-t-elle des précédentes ?

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La semaine dernière, nous accueillions Christian Clot. Explorateur et chercheur, fondateur du Human Adaptability Institute, il a parcouru les milieux les plus extrêmes de la planète pour étudier nos capacités d’adaptation. Lors de cette conversation au balcon, Christian nous a donné ses conseils pour mieux supporter ce confinement et parlé de l’étude inédite qu’il vient de lancer pour comprendre les effets de cette crise.

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Vous êtes un habitué des conditions et des situations extrêmes. Ce confinement vous rappelle-t-il un souvenir d’expédition ?

Christian Clot : Dans la cordillère de Darwin, j'ai été bloqué pendant 13 jours avec deux collègues par une tempête avec des vents gigantesques. La tempête est arrivée. On s'est plongés dans la tente et 13 jours plus tard, la tempête était toujours là… On n'avait pas vraiment assez à manger. On était bloqués dans une petite tente à trois. Si l’un des trois bougeait, les deux autres devaient bouger avec lui. C'était une tension forte avec beaucoup d'incertitude car on prenait du retard et on ne savait pas si le bateau pourrait venir nous chercher après. C’était une situation imprévue, de confinement et d’incertitude. Comme nous aujourd'hui.

Dans des moments si extrêmes, quelles techniques avez-vous mis en place ? Quels conseils pourriez-vous nous donner ?

C. C. : Il y a déjà eu plusieurs étapes depuis une quinzaine de jours. D’abord la stupeur à l’annonce du confinement. Puis le besoin de réagir face à quelque chose qu'on ne comprend pas. Certains se sont précipités ailleurs parce qu'ils pensaient mieux le vivre dans d'autres régions. D'autres ont fait des réserves de PQ. Au début, il y a une sorte d'euphorie : « Ça va être tous les jours dimanche ! » Maintenant, on entre dans la seconde partie de ce confinement. On voit bien que ça va durer longtemps. On entre dans le dur.

On doit s’organiser non plus pour juste survivre quelques jours mais pour tenir. On doit se dire « je ne peux plus juste attendre ». Sinon, on va sombrer dans l'apathie et se perdre à l'intérieur de nous-mêmes. Et une fois qu'on s'est perdu, c'est très, très, très difficile de remonter la pente parce qu'on est entré en confinement mental. On se met à tourner en rond dans sa tête et tout ce qu'on imagine est négatif. Il faut au maximum s’empêcher de sombrer là dedans.

Pour ça, il y a deux techniques de base. La première, c'est l'organisation. S'obliger à créer un système quotidien, des moments auxquels on peut se raccrocher. Cela peut être se lever à heure fixe, déjeuner à midi ou prendre une douche le matin, même si je peux être à poil et ne pas me doucher pendant dix jours ! Il faut essayer d'avoir ses rituels. La deuxième chose, c'est chercher des moments de plaisir. Regarder toutes les séries de Netflix et tous les films de Canal+ ou TF1, ne suffira plus. Il va falloir aller chercher d'autres plaisirs, des choses qui nous sont propres, qui nous sont chères. Il faut que chacun trouve cet espace où, pendant quelques instants, il est bien.

Est ce qu'il est utile de se projeter, d’imaginer l'après ou est-ce qu'il vaut mieux se concentrer d'abord sur la traversée de l'épreuve ?

C.C. : Il faut penser au temps présent. C'est une nécessité. Si on l’oublie pour déjà se projeter loin, on va se perdre dans ce confinement. Et pourtant, il faut quand même essayer de se projeter ailleurs. Si je ne pense qu'à ce qui ne va pas aujourd'hui, qu'est ce que j'ai pour espérer demain ? Qu'est ce que j'ai pour le construire ? Mais il faut savoir que ce que je vais projeter pour demain ne sera pas vrai. Personne ne peut dire ce que sera demain. En revanche, il faut qu'on veuille créer ce futur. Il faut qu'on se pose la question sincèrement « qu'est ce que je peux commencer à mettre en place aujourd'hui pour construire un demain différent ? ».

Lors de vos expéditions, vous êtes parti aussi pour étudier le cerveau et les ressources intimes que l'humain peut convoquer dans ces périodes difficiles. Qu’est-il est en train de se passer en nous physiologiquement et cognitivement ?

C.C. : Ça bouge dans tous les sens ! Dans nos expéditions, on a observé une modification des structures cérébrales en une trentaine de jours. C'est ce qui est en train de se passer. On crée des synapses, on détruit d'autres structures cérébrales dont on a peut être moins besoin. On est en train d'aller chercher dans tout ce qu'on a comme ressources internes. C'est pour ça que certaines personnes dorment moins bien actuellement et que d’autres perdent ou prennent du poids.

On va continuer ce travail cognitif. On va se fatiguer. Le cerveau utilise jusqu'à 60% ou 70% de vos ressources en énergie parce qu'il bosse à fond. On va donc bientôt être trop fatigués pour continuer à ce rythme-là. Il va falloir accepter de prendre un peu de recul. Vous ne pourrez pas faire tout le travail que vous aviez prévu de faire en confinement. Prenez du repos. Sinon, dans quinze jours, on sera complètement cinglés !

Y a-t-il des limites psychologiques, technologiques et physiques à notre adaptation ?

C.C. : Chacun a des ressources et des limites différentes. Si on les épuise, on aboutit à des burn out, des dépressions et malheureusement des suicides. Il faut donc se protéger. Mais on a toutes et tous une capacité à se dépasser. Notre cerveau est fabuleux. L'humain a montré d'énormes capacités d'adaptation dans son histoire. Sauf qu’en Europe et en Occident en général, on a un peu perdu cette capacité d'adaptation parce qu'on s'est habitué à la facilité. On a peu été confronté à des gros chocs, à la peur de tout perdre. Pour la première fois depuis 60 ans, on est face à une énormité qui nous dépasse complètement. La plupart des gens aujourd'hui ne l'ont d’ailleurs pas compris et continuent d'agir comme si, une fois la crise terminée, on allait repartir comme avant. Non : on est réellement face à un événement majeur, mondial où le confinement n'est pas la crise mais une conséquence de la crise. La crise, c'est le virus et tout ce qu'il implique. Et quand on sortira du confinement, on ne sera pas sorti de la crise.

Y a-t-il autre chose qui vous frappe dans notre réaction collective ?

C.C. : Il y a trois choses surprenantes. La première, c'est cette incapacité a saisir l'immensité de ce qui est en train de nous arriver. On discute encore trop des détails : "Est ce que je peux partir à Pâques ?" Il y a plus important à réfléchir. C'est un événement qui nous oblige à nous redéfinir pour le futur !

La deuxième chose, c'est l’exacerbation du commentaire permanent. Chacun est devenu un spécialiste de la virologie et de la direction gouvernementale. On sait tout mieux que les autres et on critique sur internet ceux qui sont partis de Paris, ceux qui ont acheté du PQ, ceux qui nous gouvernent… Or prendre des décisions aujourd'hui, c'est difficile. On se trompe, forcément. Soyons un minimum indulgents.

La dernière surprise, c’est la masse de ceux qui font le contraire et qui se mettent en action. Il y a les makers qui essaient d'inventer des choses, de transformer des masques de plongée en respirateurs. Les gens se mettent en oeuvre et ça donne plein d'espoir.

Cette crise va avoir un impact à long terme sur nos sociétés mais aussi peut-être des répercussions physiologiques. Pour les mesurer, vous avez lancé une étude inédite. Quelles sont ses spécificités ?

C.C. : Souvent, on étudie la crise après qu'elle soit passée et on travaille sur la mémoire. Sauf que la mémoire a déjà modifié la réalité donc on ne peut pas vraiment savoir ce qui s'est passé. Je veux travailler sur le moment de la crise pour mieux comprendre les mécanismes fonctionnels d'adaptation. On a des indications venues des études en milieux extrêmes mais on doit voir si ces indications sont vraies pour une société entière. En comprenant mieux ces mécanismes, on sera peut-être plus résistants si malheureusement une nouvelle crise arrive parce qu'on saura mieux s’y préparer intellectuellement. Mais je veux aller plus loin et voir comment éduquer les gens pour éviter les prochaines crises. Pour cela, il faut changer nos paradigmes de fonctionnement et de consommation. J'espère que cette crise nous servira à mieux comprendre émotionnellement le changement nécessaire pour agir pour le climat et l'écologie.

Vos expéditions sont préparées. Ce confinement nous a pris au dépourvu. Dans cette épreuve, quelle est votre bouffée d'air ?

C.C. : On est en train de réaliser une chose qu'on n'arrivait pas à comprendre pour le climat et l'environnement : une chose invisible nous met à genoux. C'est un vrai message pour nos sociétés. Il y a d'autres choses qu'on ne voit pas aujourd'hui et qui pourtant, sont à l'œuvre potentiellement pour nous mettre face à des difficultés énormes. Les émotions qu'on vit aujourd'hui, il ne faudra pas les oublier. Ce sont des signaux qu'on va pouvoir utiliser pour nous rappeler demain ce qu'on veut pour notre futur et éviter les grands drames environnementaux et écologiques qui pourraient se préparer si on ne fait pas attention. On encore a la possibilité d'éviter les grands drames parce qu'on va changer de paradigme.


Participez à l’étude COVADAPT

Le HAIS vient de lancer une vaste étude sur les effets de la crise COVID sur la santé mentale, la gestion de crise et les solutions adaptatives. C’est la première fois qu’une telle étude est menée durant la période d’une crise systémique et basée sur le vécu et non pas à sa suite et basée sur la mémoire.

Le but est d’identifier les impacts sociaux et traumas de stress immédiats ainsi que de comprendre les mécanismes d’adaptation mis en œuvre à titre individuel et collectif. Mieux se comprendre pour mieux réagir.

Si vous voulez faire partie de cette étude inédite, vous pouvez le faire ici.

Alexandre Kouchner - Le 7 avr. 2020
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