Un homme en chemise brandit le bras en criant face à son ordinateur

Mais au fait... pourquoi on bosse ?

© sjharmon via Getty Images

L’histoire de la civilisation ? Toujours plus de boulot, mais pas forcément plus de bien-être, explique avec minutie l’anthropologue James Suzman dans son essai Travailler.

Et le chercheur a une hypothèse solide sur notre motivation réelle à inventer sans cesse de nouveaux jobs...

Travailler pour faire quelque chose ensemble

« Les études montrent non seulement que les premiers agriculteurs devaient travailler beaucoup plus dur que les chasseurs-cueilleurs, mais aussi que les bénéfices qu’ils tiraient de ces efforts supplémentaires étaient souvent, au mieux, minimes. »

Alors pourquoi le faisaient-ils ? Au service d’une petite élite privilégiée ? Pour avoir du temps lors de la saison d’hiver pour élever des monuments à leurs dieux, dont les premières traces sont d’ailleurs plus anciennes que celles de l’agriculture ? Ou simplement pour le plaisir, ou la sensation rassurante, de faire quelque chose ensemble ?

C’est une des thèses explorées par le livre de James Suzman Travailler – La grande affaire de l’humanité. Cet anthropologue britannique a longtemps scruté les derniers peuples de chasseurs-cueilleurs de Namibie. Et il a été étonné de constater que leur vie était beaucoup moins dure et faite d’aléas qu’il ne l’imaginait. Cela l’a amené à s’interroger sur ce qui nous pousse à travailler

De la même manière, il note que les premiers ouvriers de la révolution industrielle avaient une espérance de vie bien moindre que les paysans de la même époque. Ou encore que, si nous ne sommes pas parvenus à la semaine de quinze heures de travail que prédisait John Maynard Keynes, c’est en grande partie en raison du développement d’emplois administratifs, dont l’utilité économique est assez discutable (les « bullshit jobs » dénoncés par le brûlot de David Graeber). 

Mais les gens ont envie d’œuvrer de concert, et c’est souvent la raison première des évolutions du monde du travail, tel est le centre de la thèse de James Suzman. Un constat qui ne peut que nous parler, après des mois de confinement et de télétravail.

La convivialité au centre du progrès de l’espèce humaine

Et il va plus loin, même s’il avoue ne pas pouvoir le démontrer, en se demandant si le langage s’est développé pour rendre la chasse plus efficace, comme on l’a longtemps cru (« Va à droite, pour couper la route au mammouth. »), ou s’il s’est complexifié pour échanger des potins le soir au coin du feu (« Tu as vu comme il a pris ses jambes à son cou quand le mammouth lui a foncé dessus, ah ah ah ! »).

Ce changement de perspective met la convivialité au centre du progrès de l’espèce humaine – pour surmonter les défis de la digitalisation de l’économie comme ceux du changement climatique. Cela nous permettrait d’éviter de nombreuses aberrations, comme celles qu’il cite concernant l’université d’État de Californie qui a vu entre 1975 et 2008 le nombre d’emplois administratifs enfler de 221 % pendant que le personnel enseignant n’augmentait que de 3,5 %.

James Suzman, Travailler, 480 pages, 23,90 € (Éditions Flammarion)


À lire :

Toxic Management, Robert Laffont, 2021.

Engagé comme philosophe d’entreprise par une société considérée comme particulièrement innovante, Thibaud Brière s’est bien vite aperçu que le postulat d’un travail « en réseau, entre pairs, peu hiérarchique, participatif » masquait un dispositif manipulateur « transformant les croyances les plus intimes des salariés, orientant leurs comportements, afin de les placer sous l’emprise totale de l’organisation » . Un résumé saisissant de comment l’on veut nous gouverner à l’heure du nudge management.

Bullshit Jobs, Les Liens qui Libèrent, 2018.

« C’est comme si quelqu’un inventait tout un tas d’emplois inutiles pour continuer à nous faire travailler. » Telle était l’intuition de l’anthropologue David Graeber lorsqu’en 2013 il a publié un article sur les « jobs à la con » dans un webzine anarchiste britannique. Face à l’avalanche de témoignages que son texte a suscitée, il en a fait un livre, devenu un ouvrage de référence scruté par une certaine gauche, comme par les pros de l’organisation du travail.

Sapiens, Flammarion, 2015.

Dans son best-seller vendu à plus de 650 000 exemplaires en France, Yuval Noah Harari constatait déjà que rien ne permet d’affirmer que nous sommes aujourd’hui plus heureux que les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire. Et on ne s’étonnera donc pas qu’il voie dans Travailler de James Suzman un approfondissement de ses propres intuitions : « Ce livre bouleverse notre façon de penser le travail. Fascinant. »

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