Comment votre smartphone est devenu un « parasite aux pouvoirs divins »

Pour Eben Moglen, professeur à l’Université de Colombia, l’environnement numérique qui nous entoure ne sert plus qu’à deux choses : enregistrer notre comportement et générer de nouveaux comportements. Interview.

Professeur en droit et histoire du droit à l’université de Colombia, Eben Moglen est un fervent défenseur du logiciel libre. Dans une conférence fleuve donnée à Re:publica en mai 2019, ce spécialiste de notre environnement numérique a expliqué pourquoi le système digital qui est en train de détruire notre attention et notre pensée représente un danger aussi important que le dérèglement climatique. Il nous explique comment nous en sommes arrivés là.

Tout le monde connaît la phrase « Too long, didn’t read » (« trop long, pas lu ») que l’on écrit en commentaire à la fin d’un gros pavé de texte. Cette phrase, qui introduit votre conférence, résume-t-elle notre incapacité à nous concentrer ?

EBEN MOGLEN : Cette phrase est une porte d’entrée vers un problème beaucoup plus vaste auquel nous sommes confrontés. Non seulement notre cerveau voit son temps d’attention se réduire à cause de l’environnement numérique dans lequel nous baignons, mais notre esprit, notre monde intérieur est aussi en train de subir une menace radicale de la part d’un système construit par des comportementalistes.

Quel rapport entre le numérique et le comportementalisme ?

E. M. : Il faut rappeler ce qu’est la psychologie comportementaliste. Ce mouvement né au milieu du XXe siècle s’opposait à Freud en ne s’intéressant qu’à une seule chose : la réponse humaine à des stimuli. Cette science qui a mis de côté tout ce qui concerne le concept de l’esprit ou de l’inconscient a largement inspiré les plateformes de services comme Google ou Facebook. Depuis la première décennie du XXIe siècle, elles ont transformé le web en un système généralisé de collecte d’informations sur le comportement humain. Chaque clic, chaque requête effectuée, chaque vidéo visionnée sur YouTube, chaque coup de gueule que vous poussez sur Twitter, est un moyen de collecter, mais surtout de générer de nouveaux comportements chez vous.

En quoi ce système représente un danger pour notre esprit ?

E. M. : La manière dont le système numérique métabolise notre comportement ressemble au virus de la rage. Ce dernier modifie le cerveau de son hôte pour le rendre agressif et le faire mordre. Pour poursuivre la comparaison, on peut désigner notre environnement numérique comme une sorte de parasite qui grossit extrêmement rapidement et qui connaît la moindre de nos petites manies. J’appelle ça « le parasite à l’esprit de Dieu ». Comme il base tout son fonctionnement sur le comportement humain, il ne s’embarrasse pas de tout ce qui touche à l’inconscient, à la réflexion, à la contemplation ou à la méditation. Pour mieux nous faire réagir à des stimuli, le parasite est en train de circonscrire nos pensées. Il réduit notre espace intérieur en générant des distractions permanentes.

Pourquoi semblons-nous si passifs face à ce problème ?

E. M. : C’est arrivé très vite, ça rapporte beaucoup d’argent et il y a beaucoup de capitaux investis. Avec l’aide des spécialistes du design de l’expérience, l'usage du numérique apporte beaucoup de confort. Grâce à la machine, je ne vais plus me perdre, car j’ai plein de cartes dans ma poche. Je n’ai plus besoin d’aller à des rendez-vous amoureux, car j’ai Tinder qui m’aide à choisir un partenaire. Je n’ai même plus besoin de parler avec mon taxi. Avec Uber, je peux directement payer par l’application et je peux même appuyer sur un bouton pour dire au chauffeur d’être silencieux.

Au final, on confie notre anxiété aux machines en échange de notre comportement…

E. M. : Oui, et c’est en réfléchissant comme ça que l’on comprend parfaitement le génie noir de Steve Jobs. En tant que designer, il a imaginé l’objet parfait pour mieux absorber l’angoisse. Quand on regarde les études actuelles, on se rend compte que les adolescents équipés d'un smartphone le touchent plus de 2 600 fois par jour. Il y a encore quelques années, on aurait considéré ce phénomène comme un trouble obsessionnel compulsif. Finalement, on donne notre anxiété aux machines et ces dernières nous le rendent bien. À présent, on a peur de manquer des rendez-vous, peur de perdre le contact avec nos proches.

Les plateformes sociales nous poussent aussi à créer de l’envie, de la jalousie

E. M. : Paradoxalement, je pense que les gens n’ont pas naturellement envie d’être des influenceurs. Ils ne veulent pas forcément vous donner envie en partageant leur photo de repas ou en vous disant quelles musiques ils écoutent… ils cherchent surtout un moyen de ressentir une appartenance à une communauté. Les médias sociaux jouent sur les mêmes besoins, car ces émotions génèrent du comportement. À l’inverse, la contemplation religieuse profonde, la rumination politique, la réflexion ne produisent pas de comportements marchands. Ces pratiques ne sont donc pas encouragées par les machines, qui préfèrent diminuer cette forme d’intériorité.

Est-ce que le smartphone nous transforme en individu passif ?

E. M. : Notre système de pensée est en train de changer de structure. L’individu apprend surtout à faire partie d’un système de collection comportementaliste et apprend à transférer son anxiété vers les machines, tout en générant de nouvelles formes d’angoisses. On ressent des émotions en réponse à des stimuli qui arrivent depuis un écran. Cette transformation touche aussi la société dans laquelle nous vivons. Cette dernière peut devenir le paradis du capitalisme de surveillance, ou bien virer vers le technototalitarisme comme en Chine.

Pourtant la technologie et le Web ont été pensés comme des outils de partage des connaissances.

E. M. : Le souci n’est pas vraiment l’afflux d’informations qu’il faut traiter, mais plutôt le temps nécessaire à notre cerveau pour faire des analyses et prendre des décisions. Avec « le parasite à l’esprit de Dieu », il est possible que nous soyons la dernière génération à posséder le processus de pensée suffisant pour faire des choix. Sans lui, la démocratie est en danger. De plus, les réseaux sociaux offrent un système de propagande d’une efficacité redoutable à n’importe quelle force politique.

Vous comparez souvent ce danger avec celui du dérèglement climatique.

E. M. : Oui, la destruction de la vie privée est à Internet ce que le dérèglement climatique est à la Terre. Les deux phénomènes ont mis du temps à être compris par le public, mais on est maintenant en plein dedans. La Terre et notre esprit sont en danger et il faut désormais les sauver. Mais, contrairement au dérèglement climatique, « le parasite à l’esprit de Dieu » est surtout un problème de software et d’architecture technologique. Ce n’est pas un problème très complexe à surmonter.

Justement, quelles sont les solutions pour lutter contre ce système ? Faut-il le réguler ?

E. M. : Je ne suis pas certain que la régulation soit une véritable solution. Je pense que, en tant que politique, il ne faut pas se concentrer sur les fake news ou les théories du complot. Ce n’est pas le bon objectif, selon moi. Il faut surtout se demander comment utiliser ces technologies pour rendre l’être humain meilleur et comment éviter que la machine ne détruise l’écologie de notre esprit. Pour ça, il faut surtout mettre en place des règles de sécurité face à la collecte de nos comportements. On peut imaginer un « droit universel à être laissé tranquille ». On doit pouvoir avoir le choix et pouvoir se découpler à volonté de ce parasite.

POUR ALLER PLUS LOIN :

> Nouveau Contact, la BD qui explore les vices des réseaux sociaux

> Réseaux sociaux toxiques : on a trouvé la solution, elle était là depuis le début


Cet article est paru dans la revue 19 de L'ADN consacrée au cerveau. Pour vous procurer ce numéro, il suffit de cliquer ici

Commentaires

  • Par une domestication réciproque, en domestiquant le blé … la chèvre …, l’Homme a été lui-même domestiqué.
    Domestiqué, l’Homme avait besoin de Maîtres, il en fit des Dieux. Ce furent de puissants bisons, lions ou taureaux ; puis il les fit à son image, puis il n’en garda qu’un seul universel, puis vint le numérique, les GAFA et la religion du S-phonisme.
    Comme toute religion, le S-phonisme a son objet rituel : le Smartphone.
    Par l’intermédiaire du Smartphone, pour la première fois dans l’Histoire de l’Humanité, les Dieux répondent aux Hommes.
    Nouveau symptôme de névrose obsessionnelle, le rituel religieux du Smartphone fait entrer l’humanité dans une nouvelle phase de domestication.
    Homo sapiens devient-il Homo S-phoniens ?
    http://www.beaubiophilo.com/2018/09/ia.09-l-homme-domestique-son-smartphone-et-ses-dieux.html
    Jean-Pierre FORESTIER

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