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Une petite fille en masque à oxygène pour résister au tabagisme passif
© sturti via Getty Images

Google, c'est comme la cigarette : c'est votre choix mais il impacte les autres

Le 26 mars 2019

Aral Balkan est un développeur britannique. Il se définit comme un « activiste des droits cyborgs ». À ses yeux, il faut arrêter de célébrer les géants de Silicon Valley et privilégier les technologies à échelle humaine. Rencontre. 

Quand Aral Balkan conçoit pas des applications et logiciels via son organisation sans but lucratif Ind.ie, il tire à boulets rouges sur les géants de la tech. Son combat : défendre le droit à la vie privée sur le net. Nous l'avons interviewé à l'occasion du Grand Barouf numérique le 21 mars 2019. 

Vous vous dites "activiste cyborg". Qu'est ce que c'est que ça ?

Aral Balkan : N’importe quelle personne utilisant les technologies numériques et les réseaux sociaux est un cyborg. Qu’elle le veuille ou non. Vous utilisez la technologie pour étendre et augmenter vos capacités biologiques. Lorsque je poste une de mes pensées sur les réseaux sociaux, c’est une extension de mon esprit. Dans ma vie privée, je considère comme acquis le fait que mes pensées sont privées. Je décide avec qui je les partage, je les vocalise à qui je le souhaite. Mais lorsque j’inscris une pensée sur mon téléphone, sur un outil que contrôle Google par exemple, Google Docs, alors je n’ai plus le contrôle. Car Google lit tout ce que vous y inscrivez. Il l’utilise pour établir un profil. Donc si nous n’avons plus le contrôle sur nous-même, sommes-nous toujours des humains ? Je me définis comme un activiste des droits cyborgs. Mais ce dont je parle en fait c’est de défense des droits humains à l’ère digitale. Nous devons étendre notre compréhension de ce qu’est être humain pour pouvoir nous protéger.

Selon vous, être humain à l’ère digital ce n'est plus tout à fait la même chose ?

A.B. : Il faut comprendre quelles sont nos frontières. La peau est notre frontière biologique. Je ne peux agresser quelqu’un sans aller à l’encontre des droits de l’Homme. Il faut que cette frontière inclue désormais les parties de nous-mêmes que nous stockons de manière digitale. Il faut que nous protégions cette nouvelle frontière pour conserver notre intégrité.

Quand avez-vous pris conscience de tout cela ?

A.B. : Et bien je me suis levé un matin… Non, je plaisante. C’est un long procédé. Lorsque j’avais sept ans, mon père a ramené un IBM XT, l’un des premiers PC, et quelques livres de programmation. J’ai commencé à programmer très jeune. J’ai appris certaines choses essentielles. À l’époque, les logiciels qui récoltaient des données sur votre serveur étaient appelés logiciels espions. Nous savions que c’était quelque chose de malveillant. Aujourd’hui, récolter des données c’est le business model de la Silicon Valley. C’est du capitalisme de surveillance. Et nous ne le voyons pas comme une attaque. Nous le voyons comme quelque chose que l’on doit célébrer. Le mot capitalisme de surveillance a été prononcé pour la première fois dans les médias en 2018 seulement.

Google et Facebook ne conçoivent pas des outils, ils conçoivent des pièges. Ce sont des pièges car leur design est attractif pour rendre les utilisateurs addicts. Mais ce qu’ils font réellement c’est de l’élevage d’êtres humains. Si les utilisateurs en avaient conscience, ils seraient effrayés et sortiraient de ce système. C'est pourquoi ils attirent votre attention sur autre chose : le mignon petit Doodle du jour, par exemple.

Qu’est-ce que vous entendez par élevage d’êtres humains ?

A.B. : Facebook et Google sont des fermes industrielles d’êtres humains. Nous sommes le bétail qu’ils élèvent. Ils stockent, suivent, agrègent et revendent des données d’êtres humains. Et nous allons volontairement dans ces fermes. Enfin, pas toujours. Par exemple : si je suis à côté de vous et que j’utilise Google Maps, je vous expose aussi. Même si vous n’utilisez pas Google. C’est comme du tabagisme passif. Donc quand quelqu’un dit « j’utilise Gmail, mais c’est ma décision, ça me regarde », ce n’est pas vrai. Il expose aussi les personnes qui l’entourent.

Concrètement, que faire pour protéger notre vie privée ? Faut-il se passer de Facebook, Apple, Amazon et autres géants de la Silicon Valley ?

A.B. : Déjà, il faut distinguer ces entreprises car leurs business models sont complètement différents. Apple fait de l’argent en vendant des produits très chers. Si vous achetez un iPhone et que vous le jetez à la poubelle, Tim Cook est quand même content parce qu’il fait un bénéfice. Quand vous achetez un téléphone Androïd et que vous le jetez à la poubelle, Google vous déteste parce que l’entreprise commence à faire réellement du profit quand vous allumez votre téléphone et que l'entreprise peut surveiller ce que vous écoutez, regardez, écrivez. 

Vous pouvez, par ailleurs, utiliser des applications qui offrent les mêmes services que ces sociétés sans vendre vos données. J’en cite un certain nombre sur mon site. C’est ce que j’appelle des small tech, des technologies à échelle humaine. Avec Laura Kalbag, j’ai développé Better Blocker, une technologie qui vous protège des pubs ciblées. Il y aussi Mastodon, l’équivalent de Twitter sans publicité. Vous pouvez utiliser la messagerie Fast Mail, qui n’est pas basée sur la surveillance. Vous devez payer pour ce service. Soit vous payez avec votre dignité sur Gmail, soit vous payez en cash. Mais il faut réfléchir à une troisième voie pour sortir de cette dichotomie : faire en sorte que les technologies soient des biens communs. Les impôts et taxes que nous payons pourraient servir à financer des alternatives plus éthiques, des technologies nécessaires à la vie moderne, qui garantissent la dignité des individus et qui protègent la démocratie. Il faut qu’elles soient construites par des organisations indépendantes, en open-source et il faut qu’elles soient interopérables. Nous ne réfléchissons même pas à cette voie, car nous sommes trop obnubilés par la croissance économique et le profit. Le digital n’est pensé que comme un marché. Nous ne parlons pas des droits humains à l’ère du digital.

Si je suis riche, je peux payer un service de messagerie en cash. Si je suis pauvre, je suis condamné à payer avec mes données, donc avec ma dignité comme vous dites…

A.B. : Oui, exactement. Les personnes riches n’ont jamais eu de problème pour protéger leur vie privée. Mark Zuckerberg a acheté les quatre maisons autour de la sienne. Et il vous invite ensuite à ne pas vous préoccupez de votre vie privée, car elle est déjà morte selon lui. Alors pourquoi achètes-tu les quatre maisons qui entourent la tienne, Mark ? Peut-être parce que ta vie privée compte et que c’est la nôtre que tu es en train de tuer ?

Il ne faut pas blâmer les personnes qui sont forcées d’utiliser les services des GAFA car nous n’avons pas encore investi dans les alternatives. 99,99% des investissements sont dédiés aux technologies de capitalisme de surveillance.

Qui est responsable si ce ne sont pas les utilisateurs. Les gouvernements ?

A.B. : Le problème c’est qu’il y a une bataille entre des gouvernements élus démocratiquement et des corporations qui n’ont rien de démocratique. Qui a plus de pouvoir ? Entre le gouvernement irlandais et Google ? Google a le pouvoir de dire : on crée des emplois dans votre pays à l’économie fragile. Mais nos gouvernements démocratiques restent notre dernière ligne de défense contre les corporations, qui sont des autocraties. Personne n’a élu Eric Schmidt (ancien PDG de Google, Ndlr). Personne n’élit les PDG. C’est un système féodal. Dans une interview de Wired UK, le président de Softbank, une entreprise japonaise qui a récemment créé un fonds d’investissement de 100 milliards de dollars, a dit : nous sommes la nouvelle noblesse. Il explique ouvertement qu’il souhaite connaître tout ce qui vous concerne : vos appels téléphoniques, l’hôpital où vous allez, le restaurant où vous mangez… Car selon lui, ceux qui connaissent tout cela contrôlent les données et contrôlent le monde. C’est une autocratie, et les dirigeants de cette autocratie ne s’en cachent même plus. Ce n’est pas de la science-fiction.

Vous êtes donc plutôt pessimiste…

A.B. : Non, je dirais que je suis une personne réaliste avec de l’imagination. Il faut penser un système moins inégalitaire, plus humain, moins centralisé. La première étape est d’arrêter de célébrer les personnes responsables de cette situation - les PDG de la tech - comme des leaders, comme des personnes qui ont réussi. Quand ils annoncent qu’ils ont fait 1 milliard de dollars, reconnaissons que cela va à l’encontre de nos intérêts personnels.

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