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Un burger avec un signe
© Hermes Rivera via Unsplash

Tariq Krim : « Les grandes plateformes sont la junk food de la pensée »

Le 10 sept. 2019

Star du Web français dans les années 2000 avec son site Netvibes, Tariq Krim n'hésite pas à dénoncer les techniques obscures des géants de la tech pour nous influencer. 

Le design persuasif, c'est l'ensemble des techniques utilisées par les acteurs de la technologie pour nous scotcher un maximum de temps sur nos écrans. Surabondance de choix, notifications à tout-va, validation sociale... tout le monde est, aujourd'hui, soumis à ces pièges numériques au moindre clic. 

Le principe n'a rien de glorieux : les experts étudient les comportements des internautes et se débrouillent pour concevoir des sites, des services et des applications qui les rendent complètement accros. La bonne nouvelle, c'est que la résistance s'organise. En France, l'entrepreneur Tariq Krim propose notamment avec dissident.ai une plateforme qui permet de naviguer à bonne distance des algorithmes des GAFAM.

Aux États-Unis, on justifie l’utilisation du design persuasif au nom du bien commun : on influence les utilisateurs, mais on fait des miracles en termes de santé prédictive, par exemple…

Tariq Krim : Concevoir un logiciel est une responsabilité importante. Il est tellement facile d’exploiter une certaine forme de crédulité que les gens ont vis-à-vis de la technologie... Il y a trente ans, on imaginait l’ordinateur comme une machine neutre et infaillible. Désormais, on apprend qu’il peut nous mentir. Sauf qu’on a su cacher ce mensonge derrière des buzzwords marketing.

Quand ce n’est pas la tech, c’est le design de certaines applications qui nous influence carrément.

T. K. : Les applications ont radicalement changé nos habitudes quotidiennes. Avec l’arrivée de l’iPhone, il a fallu recruter des millions d’utilisateurs, très vite. Ces techniques d’addiction et de modifications comportementales ont été lâchées dans la nature. On a laissé des applications entrer dans notre intimité, sans éthique, sans garde-fou, avec une seule intention : promettre une croissance ininterrompue aux investisseurs.

Quelles solutions concrètes pourrait-on imaginer ?

T. K. : Nous sommes dans une logique inédite où des plateformes sont quasiment devenues des services publics. À défaut de les nationaliser, on pourrait imaginer que les utilisateurs qui ne veulent pas divulguer leurs données personnelles puissent avoir accès à un compte limité ou payant qui leur permette de communiquer avec leurs amis et d’avoir une identité sur le réseau. Mais on n’en est pas encore là. En France, le gouvernement préfère négocier avec Facebook que d’imposer aux compagnies ce type de solutions. L’idée de « contrôler » le débat public plaît beaucoup aux gouvernements. Autrefois, c’était la loi qui structurait nos comportements, désormais, c’est en partie le code et le design des plateformes.

Cette vision du politique qui emprunte ses pires techniques aux plateformes numériques est inquiétante…

T. K. : Nous assistons aux prémices de l’État-plateforme, où les algorithmes détermineront les interactions avec les citoyens. Ça pose un problème si on estime qu’il doit y avoir une égalité de traitement des citoyens.

A-t-on des moyens de se prémunir d’une quelconque manipulation ?

T. K. : Le Slow Web pose les bases de l’intrusion d’un logiciel dans notre intimité. Ses trois règles sont :

  • la transparence. Une action de l’utilisateur et ses implications doivent être compréhensibles. Aujourd’hui, si tu « likes » une photo sur Facebook, 50 paramètres de ton profil publicitaire vont changer sans que tu en sois informé.
  • l’attention. Il faut des interfaces neutres, qui n’essaient pas de nous orienter dans une direction ou une autre.
  • la privacy. Il ne s’agit pas de mieux gérer les données, mais de pouvoir stopper l’écoute ou l’analyse du logiciel dès que l’utilisateur le souhaite. Rendre le logiciel inerte. Une chose aussi intime que d’écouter de la musique ne doit pas devenir un outil de profilage politique, sexuel ou médical.

Vous êtes vous-même à l’origine de dissident.ai.

T. K. : Nous avons créé Dissident avec l’idée de reprendre le contrôle de notre vie numérique. Elle est fragmentée, manipulée par les algorithmes et simplifiée à l’extrême par nos téléphones. Nous avons deux produits. Desktop permet d’unifier l’ensemble de nos stockages de données (Dropbox, Google Drive, Slack, Facebook…) et de rechercher, ouvrir ou déplacer un contenu vers un autre service. Library agrège les contenus des meilleures sources d’information, sans influence des algorithmes. Notre modèle économique est celui de l’abonnement.

Pensez-vous que nous pourrons arriver à un Slow Web généralisé ?

T. K. : J’aime comparer le Slow Web à la slow food. Nous ingurgitons de la tech tous les jours, comme la nourriture. À un moment donné, si elle n’est pas bonne, elle impacte nos esprits et nos corps. Si on prolonge ce parallèle, on peut regarder ce qui se passe avec le bio. Dans n’importe quel supermarché, de n’importe quel pays développé, il y a désormais un rayon bio. C’est par la santé que nous avons réussi à faire basculer les modes de consommation. La tech suit le même modèle. Les grandes plateformes sont la junk food de la pensée. Avec les inquiétudes des consommateurs, les boîtes du digital vont devoir choisir : être du bon côté de l’histoire, ou devenir des « Monsanto » détestées par tous.

PARCOURS DE TARIQ KRIM

Entrepreneur français, notamment fondateur du site Netvibes. Il est le premier Français à s’être vu remettre le prestigieux prix scientifique TR35 de la revue américaine Technology Review, publiée par le MIT, et l'une des six personnalités françaises à avoir été désignées par le Forum économique mondial comme « Young Global Leaders » en 2008.


Cet article est paru dans la revue 19 de L'ADN consacrée au cerveau. Pour vous procurer ce numéro, il suffit de cliquer ici


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