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un homme sur un rocher tend la main vers un dragon géant
© Joi / Wikimedia Commons

Réseaux sociaux toxiques : on a trouvé la solution, elle était là depuis le début

Le 23 janv. 2019

Entrepreneuse américaine, Caterina Fake a co-fondé le site de partage de photos Flickr en 2004. En 2018, elle a lancé avec son compagnon Jyri Engeström le fonds d’investissement Yes VC, basé à San Francisco. Elle témoigne de la lente dérive des réseaux sociaux et de la manière dont le web va devoir faire face à une certaine forme de régulation.

Vous avez co-fondé Flickr en 2004, le site de partage de photos qui fut l’un des pionniers du web 2.0. Aujourd’hui, quel bilan dressez-vous de ce web qu’on prétendait participatif ?

CATERINA FAKE : Quand nous avons construit Flickr, la notion de communauté était importante. L’idée que les utilisateurs devaient contribuer et participer pour faire partie d’une communauté était vraiment une manière nouvelle de penser. On l’a oublié, mais ces services étaient souvent monétisés par des abonnements. Flickr, par exemple, faisait payer ses utilisateurs à partir d’un certain nombre de photos partagées. On est passé de ce système de communauté en ligne à un modèle de médias sociaux faussement gratuit. Plus qu’une évolution, il s’agit d’une dérive qui consiste à vendre à des publicitaires ou des gouvernements, les utilisateurs, leurs données et leur profil psychologique comme une simple marchandise. Même leurs opinions politiques et leur vote sont à vendre au plus offrant comme on a pu le voir avec le scandale Cambridge Analytica.

Est-ce que le web qu’on disait être alors « participatif » aurait accouché d’un monstre ?

C. F. : Je pense que le web a la capacité de prendre différentes formes et d’aller dans plusieurs directions. Il peut être un service qui vous connecte avec les gens que vous aimez ou bien le véhicule utilisé par des forces invisibles qui vous manipulent. Le web se fiche de savoir comment on l’utilise. Tout dépend des gens qui construisent les services. Les fondateurs injectent dans leur entreprise leur personnalité et leur vision - ou leur manque de vision. C’est ce qui influence tout le reste.

On a vu disparaître l’esprit communautaire des débuts du Net au profit de la montée des discours de haine. Comment l’expliquez vous ?

C. F. : Le point de vue libertarien qui a dominé la fabrication de ces plateformes a fortement joué dans la montée du trolling. Au lieu d’assumer leur responsabilité, les entrepreneurs ont préféré prétendre qu’ils n’étaient pas coupables du comportement de leurs utilisateurs. En réalité, ils ne managent pas leur audience parce qu’ils se voient comme des médias sociaux et non pas comme des communautés en ligne. Ce choix est programmé. On peut prendre au pied de la lettre ce que disait Lawrence Lessig - un juriste américain fondateur des Creative Commons : « Le code est la loi ». La loi, comme le code, crée la manière dont les gens interagissent les uns avec les autres. L’ancien responsable de la communauté de Flickr disait une chose très juste : « Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment ». Donc si votre code tolère le sexisme, vous êtes une plateforme sexiste. Si votre code tolère les suprématistes blancs, vous êtes une plateforme qui soutient le suprématisme blanc.

La croissance ultra-rapide des plateformes sociales pourrait-elle être la cause du problème ?

C. F. : Je ne dirais pas vraiment ça. On a tous grandi très vite. En revanche, je crois que l’argent des fonds d’investissement n’est pas toujours une bonne chose. Beaucoup d’entreprises ne sont pas faites pour avoir une croissance ultra-rapide. Le fait d’être financé par une levée de fonds fait peser une pression extrêmement forte sur les fondateurs. Ils se sentent obligés de grossir très vite pour justifier l’investissement. Ils peuvent alors se mettre à tolérer des choses qui vont à l’encontre de leurs valeurs, ce qui mène à une véritable faillite morale. Pour éviter cette trajectoire de licorne, on peut privilégier l’approche dite du cafard : une croissance plus lente mais régulière et moins gourmande en capital.

Plusieurs études montrent que les médias sociaux rendent les gens déprimés. Là encore, est-ce une conséquence inscrite dans leurs codes ?

C. F. : Je pense que la genèse de ces plateformes est une bonne indication de ce qu’elles vont devenir. Prenons Instagram. La promesse était de rendre, grâce à l’utilisation de filtres, les utilisateurs et leur vie plus esthétiques. Au début, les gens ont partagé des choses amusantes, mais rapidement deux choses sont apparues : la pratique obsessionnelle du peacocking (l’art de se faire beau pour attirer l’attention) et la surexploitation du FOMO (Fear of Missing Out, soit la peur de manquer quelque chose). Les plateformes ont découvert qu’elles pouvaient manipuler l’attention de leurs utilisateurs pour les rendre accros et les garder le plus longtemps possible. À partir de ces logiques, on a construit la course au like.

Certaines entreprises comme Tumblr, Imgur, Etsy ou Quora parviennent à conserver des communautés bienveillantes. Comment y arrivent-elles ?

C. F. : Ces sites sont très impliqués dans le management de leur communauté. Ils écrivent leurs règles noir sur blanc et les renforcent par une gestion administrative très forte. Ils administrent tout ce qui se passe sur leurs plateformes, découragent les usages négatifs et encouragent les usages positifs. Tout simplement, les dirigeants d’Etsy ou de Quora se sentent concernés par ce qui se passe sur leur site. Cette gestion implique d’allouer des équipes à ce travail quotidien et coûte de l’argent. Cette contrainte n’intéresse pas ceux qui préfèrent se concentrer sur l’exploitation des utilisateurs et de leurs données.

Le président de la République Emmanuel Macron a déclaré vouloir collaborer avec Facebook pour mettre fin aux discours de haine. Vous y croyez ?

C. F. : Je pense que c’est faisable, mais très difficile. La gestion d’une communauté n’est pas une science exacte. On ne peut pas la réguler à coups d’algorithmes et il faut souvent faire preuve de nuances. Encore une fois, la plupart des dérives s’ancrent dans les valeurs des fondateurs. L’une des solutions serait d’exiger des médias sociaux de mettre en place des services de modération avec des objectifs clairs et transparents.

Au-delà de la spéculation, vous pensez que la technologie de la blockchain pourrait changer le web… en mieux ?

C. F. : Dans un scénario idéal, la blockchain pourrait répondre à de nombreux défauts du web actuel en créant, par exemple, des réseaux sociaux qui respectent mieux la vie privée de leurs utilisateurs et qui pourraient redistribuer l’argent généré par leurs données. Cependant, encore une fois, il faut toujours porter notre attention sur les valeurs que portent les gens qui construisent les systèmes. Or, le monde de la crypto est réputé pour attirer essentiellement des mercenaires. Donc, pour résumer, oui, il est possible d’utiliser cette technologie pour faire de bonnes choses, mais il est encore trop tôt pour prédire ce qu'il va vraiment se passer.

Pensez-vous que l’on se dirige vers une régulation du web ?

C. F. : Je pense surtout que l’approche très libertarienne qui imprègne la Silicon Valley est en train de montrer ses limites. Malgré leurs promesses, toutes ces compagnies ont échoué à s’auto-réguler et c’est un terrible bilan pour l’ensemble de la communauté tech. Les entrepreneurs des nouvelles technologies avaient la liberté nécessaire pour proposer un autre modèle de société, mais il suffit de regarder l’exemple récent de Facebook et sa gestion catastrophique de l’après Cambridge Analityca pour se rendre compte que c’est un échec. À cause de ce scandale, les médias sociaux vont subir une nouvelle forme de régulation. On peut le regretter car on n’est jamais aussi créatif que quand on a une bride sur le cou. Mais on est en train de tourner une nouvelle page de l’histoire du web. On va devoir renoncer au Far West.

 

PARCOURS DE CATERINA FAKE 

Entrepreneuse américaine, elle a co-fondé le site de partage de photos Flickr en 2004, revendu à Yahoo! en 2005 ; puis en 2009, Hunch, un outil de recommandation de produits qu’eBay a acquis en 2011. En 2018, elle a lancé avec son compagnon Jyri Engeström le fonds d’investissement Yes VC, basé à San Francisco. 

Commentaires
  • Excellent article.
    Je ne comprends pas la fin : "....les médias sociaux vont subir une nouvelle forme de régulation. On peut le regretter car on n’est jamais aussi créatif que quand on a une bride sur le cou. ..."
    N'est-ce pas plutôt : ... On ne peut le regretter...
    ce serait plus cohérent : la création sera renforcée suite à cette régulation.

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