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Une femme senior en train de faire du télétravail
© nortonrsx via Getty Image

Seniors en entreprise : « En réapprenant à valoriser le temps, mécaniquement, nous allons revaloriser l’expérience »

Le 22 avr. 2020

Alors qu’une bonne partie de la population est confinée et forcée de travailler à distance et que les usages se numérisent, quelle place pour les seniors dans l’entreprise pendant… et après le confinement ? Éclairages du sociologue Serge Guérin.

On les dit malhabiles avec le numérique, réfractaires au changement… les seniors en entreprise subissent de nombreux clichés. Mais avec le confinement, tout le monde est soumis au même traitement : celui, pour un tiers de la population active, du travail à distance et des usages qui vont avec. Pour Serge Guérin, sociologue spécialiste de la « seniorisation » de la société, ce n’est pas forcément le signe que les seniors vont rester sur la touche. Au contraire : plus que jamais, les organisations ont besoin de profils expérimentés.

Plus une question d’organisation que d’âge

Dans l’imaginaire collectif, télétravail, conférences vidéo et digital nomadisme sont plutôt l’apanage des millennials, dont on dit qu’ils veulent à tout prix un job flexible et sans contraintes. Alors quand le gouvernement a annoncé que, pour les entreprises qui le pouvaient, il allait falloir instaurer le travail à distance… on aurait pu croire que les seniors ne seraient pas les plus à l’aise.

Pour Serge Guérin, cela dépend plutôt de l’organisation de l’entreprise que de l’âge des travailleurs et travailleuses. « Si une entreprise est mal préparée, toutes ses équipes seront impactées – pas uniquement les seniors, analyse-t-il. À l’inverse, si les bons outils numériques sont mis à disposition, et qu’un support informatique solide permet une transition fluide du présentiel au télétravail, il n’y a pas de raison que cela se passe mal. » Changer ses habitudes n’est aisé pour personne – que l’on soit jeune ou pas, un changement brusque reste perturbant. « Les tensions observées – le stress, l’énervement – ne sont pas réservées à une génération en particulier. »

Il rappelle par ailleurs que les outils que nous utilisons pour télétravailler, qu’ils soient physiques – ordinateurs portables, smartphones, tablettes – ou numériques – Skype, Zoom et consorts – sont entrés dans les usages personnels bien avant la pandémie, et ce, toute génération confondue.

L’opportunité de reconsidérer les personnes plus âgées en entreprise ?

Serge Guérin note que la période est propice à reconsidérer nos valeurs. « Jusqu’à récemment, l’idéologie dominante était qu’il fallait être le plus agile, le plus rapide, pour être le plus fort. Tous ces mots ont irrigué les discours ces dernières années. » Des notions plutôt associées à la vigueur de la jeunesse qu’aux personnes plus âgées…

Mais en ce moment, tout change. « On nous demande de ne plus sortir de chez nous. On arrête les avions. On met en garde contre la précipitation. On instaure des distances entre les gens. On prend le temps de réfléchir avant d’agir. » Selon le sociologue, c’est loin d’être anodin : ces nouvelles valeurs font faire évoluer les représentations. « En réapprenant à valoriser le temps, mécaniquement, nous allons revaloriser l’expérience. »

Rapidité vs expérience

On le voit dans les corps de métiers les plus médiatisés en ce moment : l’expérience des années est en effet sollicitée. Le corps médical et soignant fait ainsi appel à des personnes retraitées, mais dont l’expérience peut aider à endiguer la crise. « C’est vrai pour toutes les crises, pas uniquement sanitaires : on rappelle les plus seniors soit parce qu’on manque de monde, soit parce que ce sont les personnes qui "savent". Elles calment, rassurent, sont moins stressées, ont connu d’autres situations graves et savent garder leur sang-froid. »

Tout est une question de recul

Autre point fort des seniors : « ils en ont vu d’autres ». La formule est assez énervante lorsqu’elle s’accompagne de légèreté au niveau des mesures de sécurité, mais beaucoup plus rassurante quand il s’agit de poser un regard chargé de recul sur une situation. « L’expérience en ce moment permet un relativisme et un stoïcisme que l’urgence a tendance à faire disparaître. On parle de populations qui ont vécu plusieurs chocs, plusieurs crises. À titre personnel ou professionnel. Et qui se sont remises de ces situations. », analyse Serge Guérin. Et pour les entreprises, ce relativisme est précieux : c’est ce qui permet de faire la différence entre réactivité et précipitation, mais aussi de se dire qu'on en sortira, de cette crise. En d'autres termes : pour celles et ceux qui vivent ce choc comme le pire de leur vie, il est difficile de voir le bout du tunnel. D'envisager l'après. D'imaginer de nouveaux modèles. Mais pour les travailleurs et travailleuses qui ont fait face à des chocs divers – on peut parler de l'arrivée des ordinateurs sur le lieu de travail comme de la crise économique de 2008 –, le scénario qui se déroule en ce moment n'est pas le signe que tout s'arrête. Juste que les choses vont continuer différemment.

 

Passés les préjugés sur leur prétendue incapacité à maîtriser les outils informatiques, les seniors pourraient donc être un précieux atout face à la crise… et pas uniquement. « Il faut espérer que cet épisode serve aux entreprises. Miser aussi sur les talents internes existants et expérimentés plutôt que de tout faire reposer sur les épaules des plus jeunes, censés pouvoir travailler sans relâche, c’est assurer une meilleure répartition des tâches. Et potentiellement éviter les surmenages d’un côté, et les mises au placard de l’autre. »

Mélanie Roosen - Le 22 avr. 2020
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  • Merci pour ce papier très juste. La question de l’âge tend en effet à s’atténuer avec la massification des usages numériques pendant ce confinement mais la pression économique ne va-t-elle pas vite inverser cette tendance et réveiller une guerre des générations ? Une guerre pour accéder à une ressource rare : l’emploi. Parallèlement, la crise sanitaire et environnementale ne provoquera t-elle pas une recherche de boucs émissaires : « tout ça c’est la faute des vieux! Place aux jeunes ! » Au plaisir d’échanger 🙂

  • Nous gérons une plateforme d'emploi des seniors http://www.teepy-job.com et je confirme que les seniors, tout au moins les actifs, maitrisent parfaitement les outils numériques et les entreprises commencent à se rendre compte de la valeur de leur expérience et que les directions RH réfléchissent de plus en plus à un recrutement intergénérationnel
    Jean Emmanuel ROUX