Cow boy sur fond jeu Sandbox

L’économie du métavers est-elle condamnée à être un Far West ?

L'économie virtuelle est en plein boum, dopée par l'engouement pour le Web3 et les métavers. Des espaces virtuels encore très peu encadrés qui ont tout du Far West économique. Décryptage avec Julien Pillot, économiste du numérique.

Qui n'a pas entendu parler de Web3 ou de métavers aujourd'hui ? Depuis l'annonce tonitruante de Facebook –  désormais Meta – de devenir l'un des leaders du secteur (pour mieux faire oublier les récents scandales ? ), l'économie du métavers attire les investisseurs. Bloomberg Intelligence estime que le marché des métavers pourrait atteindre 800 milliards de dollars américains d'ici 2024. Tim Sweeney, CEO de la plateforme de jeu Fortnite, parle lui de milliers de milliards de dollars.

Ces espaces en ligne permettent de multiplier les échanges économiques où s'entrecroisent pratiques virtuelles et flux monétaires bien réels. À ce jour, ce secteur est encore très peu régulé et tient peu ou prou du Far West. Julien Pillot, économiste du numérique et enseignant-chercheur à INSEEC Grande École, décrypte pour nous les mécanismes et enjeux de cette nouvelle économie numérique.

Dans les mondes virtuels que sont les métavers, on achète des objets virtuels avec des monnaies virtuelles : ces flux monétaires sont-ils connectés à de l'argent réel ?  

Julien Pillot : L’économie des métavers est en pleine mutation sur le plan monétaire. Pendant longtemps, les monnaies virtuelles qui circulaient n’étaient pas convertibles en argent réel, il s’agissait de devises propres aux univers de gaming. Comme le « crédit républicain » de l’univers Star Wars Galaxies par exemple. Les échanges économiques à l’intérieur du jeu se faisaient uniquement à partir de cette devise. Pour la gagner, les joueurs pouvaient fabriquer des objets et les revendre, effectuer des contrats et gagner l’argent associé ou piller des pièces d’équipement et les revendre. Il y a donc bien une forme d’économie associée à cette pratique de gaming dont les développeurs du jeu sont les seuls régulateurs. Ils peuvent par exemple organiser la rareté d’une pièce. Une fois gagné à l’intérieur du jeu, cet argent virtuel permet d’acheter des équipements (maison, tenues ou ‘skins’…) et de louer des services. Cette économie interne a longtemps été fermée et dissociée des flux d’argent réel. L'achat de la monnaie interne contre de l'argent réel est arrivé bien plus tard, et n'est pas généralisé.

Pourquoi avoir choisi d’introduire l’argent réel dans ce contexte d’économie virtuelle ?  

J. P. : Certains joueurs peuvent avoir besoin de certains biens qui excèdent leur capacité momentanée à payer avec des crédits républicains. C’est ce qui a conduit les développeurs à autoriser l’achat de monnaie virtuelle contre de l’argent réel. Mais l’afflux d’argent externe a parfois eu tendance à déstabiliser les équilibres économiques propres à ces univers en ligne. Une économie souterraine a pu se développer, de manière opaque et sans régulation. 

Décrivez-nous les mécanismes de cette économie souterraine virtuelle.

J. P. : Les métavers et autres espaces en ligne de gaming sont des univers compétitifs dans lesquels les joueurs acquièrent de l’argent virtuel pour obtenir des ressources. Or l’introduction d’argent réel introduit un déséquilibre, car des nouveaux entrants peuvent se trouver d’emblée très puissants parce qu’ils ont investi massivement du capital dans le jeu. On a pu observer d’autres phénomènes, certains joueurs très riches s’organisant en guildes pour revendre de la monnaie virtuelle, mais aussi des objets plus ou moins rares, contre de l’argent réel.

Ces univers virtuels sont également propices aux comportements d’exclusion, notamment dans les zones les plus rentables. On a vu apparaître des petits monopoles, ces zones étant contrôlées par des guildes de farmers, souvent asiatiques et très organisés. Leur objectif est simple : amasser un butin d’argent virtuel pour le revendre contre de l’argent réel. 

L’effet Far West est-il inhérent à ce type d’échanges virtuels ?  

J. P. : Dès lors que de l'argent réel est en jeu, la ligne de démarcation entre ce qui relève du jeu vidéo et du jeu d'argent et de hasard devient poreuse. Surtout si les biens que vous pouvez acquérir avec cet argent confèrent un avantage compétitif et sont rares, ou incertains. 

C’est ce qui a conduit certain régulateurs à bannir certains types de mécanismes, notamment les loot boxes. Il s’agit d’une sorte de pochette surprise virtuelle qui contient des équipements plus ou moins rares pour son avatar. Les loot boxes sont disponibles à la vente, contre de l’argent réel uniquement. Mais contrôler ce genre de transactions en ligne fait évoluer le statut du développeur du jeu vidéo. Il n’est plus seulement développeur, il devient opérateur de jeu d’argent. Ce qui nécessite un encadrement statutaire particulier.

Quels sont les enjeux de régulation associés à ces échanges monétaires virtuels ?  

J. P. : Il est facile de tracer les flux monétaires (argent réel contre objet et / ou argent virtuel) lorsque les développeurs ont la main sur l'économie de l’univers en ligne. Ce sont des sociétés qui font face à des obligations légales et elles sont taxées sur leurs revenus. Mais cela devient très difficile lorsque ces flux alimentent une économie souterraine. Les joueurs et les guildes ayant des comportements de farming jouent sous pseudonymes. Et lorsque les transactions s'effectuent sur des plateformes opaques, voire sur le dark web, il devient impossible pour le développeur de donner à l'administration fiscale les informations nécessaires pour déclarer ces revenus. Ces flux monétaires circulent donc totalement off-the-grid

Les métavers introduisent-ils une couche supplémentaire de complexité dans les échanges économiques en ligne ?  

J. P. : La principale mutation monétaire introduite par les métavers est l’utilisation des non-fungible tokens (NFT) comme moyens de transaction. Ces crypto-actifs adossés à la blockchain complètent le système originel parce qu’ils sont prétendument inviolables et traçables. Ils peuvent agir comme des certificats d’authenticité et de propriété pour des biens précis, dans des univers précis. Cela répond à un nouveau besoin en matière de propriété intellectuelle notamment. Par exemple, le créateur d'une musique pourra s'assurer de toucher des droits d'auteur à chaque fois que la musique sera jouée dans le métavers. Les marques qui créeront des objets uniques pourront garantir l'unicité du produit en question à leurs clients, et se retourner plus facilement contre des contrefacteurs virtuels. Et les propriétaires des biens acquis pourront faire valoir dans l'univers virtuel les droits afférents : usus, fructus et abusus.

Comment comprendre les montants très importants des investissements dans le métavers ?

J. P. : Je vois deux raisons. La première, la principale selon moi, est que les perspectives économiques sont potentiellement colossales. La proposition de valeur du métavers c’est de recréer de toutes pièces des économies virtuelles en forte croissance, alors que l’économie réelle est globalement en crise. Les modèles d’affaires qui vont s’y développer seront nombreux et feront appel à la créativité des entreprises. Il s’agira par exemple de monétiser les expériences, les biens d’équipement, les espaces publicitaires et même le « foncier » virtuel. Sans oublier le marché des outils immersifs qui permettent d’accéder à ces espaces virtuels, comme les casques de réalité virtuelle, lunettes de réalité augmentée et autres gants haptiques. Autant de gisements de valeur qui attirent les investisseurs.

La seconde raison est d’ordre macro-économique. Nous vivons une drôle d’époque où les marchés financiers sont hypertrophiés. C’est, en partie, la conséquence des politiques monétaires très accommodantes qui ont été mises en œuvre au niveau mondial pour faire face aux crises successives, la crise financière de 2008 et la pandémie mondiale que nous traversons. Or cette surliquidité des marchés a moins profité à l’économie réelle qu’à la sphère financière. Ce qui se traduit par deux phénomènes concomitants : la concentration de richesses entre les mains de quelques uns, les fonds d’investissements et autres investisseurs institutionnels. Mais aussi la survalorisation de certaines valeurs technologiques et d’actifs risqués tels que les crypto-actifs. Pourquoi ? Parce que ces derniers présentent de meilleures perspectives de rentabilité, à court et long terme

L’ampleur des investissements dans le métavers ne peut pleinement se comprendre qu’en prenant conscience des implications de ce nouvel ordre financier, qui a fait voler en éclats le paradigme traditionnel

Parlons de ces nouveaux crypto-actifs. Quelles sont les caractéristiques du marché des NFT ?  

J. P. : Les NFT présentent des avantages et des gages de fiabilité intéressants par rapport à la fonction qu’ils sont supposés exercer dans ces univers. Comme tout crypto-actif, les NFT font l’objet d’une cotation, et donc d’une spéculation autour de leur valeur future. Et comme toute opération financière, l’objectif des émetteurs et des investisseurs dans les NFT est d’avoir une stratégie leur permettant de les valoriser contre de l’argent réel, en bénéficiant de la fiscalité avantageuse qui va avec. 

C’est-à-dire ?

J. P. : Tant que les transactions concernent des actifs considérés comme financiers, c'est la taxe sur les transactions financières qui s'applique (0,3 % en France) et non pas la TVA, qui est plus importante. Sans oublier que les entreprises financiarisées bénéficient aussi de régimes fiscaux avantageux, les taux d'imposition des plus-values étant inférieurs à ceux de l'impôt sur les sociétés. Pour le moment, il est donc très avantageux sur le plan fiscal d’investir dans cette économie virtuelle. 

Ces actifs numériques peuvent-ils se pérenniser comme des investissements sûrs ?  

J. P. : De manière générale, les actifs numériques restent des biens d’investissement risqués. Et je crois qu’il faut le marteler. Leur volatilité naturelle les empêche de jouer un rôle de réserve de valeur, à l’instar des monnaies étatiques. Le déploiement de ces actifs s’explique donc essentiellement par la surliquidité de l’économie et par les mécanismes financiers, et fiscaux, mentionnés plus haut. 

Par ailleurs, une régulation plus forte n’est pas à exclure dans les prochaines années. Que ce soit pour mieux encadrer les transactions et la fiscalité associée, mais aussi pour rendre compte de l’impact écologique de ces actifs numériques, particulièrement les processus de validation inhérents à la blockchain sur laquelle ils s’adossent. 

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