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Un homme en costume avec un loupe sur le visage
© Marten Newhall via Unsplash

Les groupes d'enquêteurs amateurs : le nouveau hobby tendance de Facebook

Le 24 nov. 2020

Ils cherchent, ils étudient, ils croisent les sources et ils y passent un temps fou. Bienvenue dans le monde des apprentis Sherlock Holmes du web.

Complotistes, climatosceptiques ou covidosceptiques : Internet est devenu le terrain de jeu idéal pour les enquêteurs amateurs obsédés par une certaine idée de la vérité. Car sur internet, la vérité est à portée de clic. Nous sommes donc tous des détectives en puissance. Mais certains le sont plus que d’autres. Sans avoir besoin de chercher du côté des thèses conspirationnistes, les Sherlock Holmes du web trouvent suffisamment d’énigmes à résoudre dans les affaires non élucidées bien réelles.

Diffusé en 2019 sur Netflix, le documentaire Don’t F**k with Cats racontait la traque de Luka Magnota, dit « le dépeceur de Montréal ». Et tout commençait sur Internet, où un petit groupe de justiciers, choqués par l’une des vidéos du Canadien, se lançait sur sa piste. Loin d’être anecdotiques, les groupes d’enquête pullulent sur Facebook. Obnubilés par l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès ou passionnés par des histoires moins médiatisées, les enquêteurs des réseaux sociaux se comptent par centaines. Certains groupes réunissent même des milliers de personnes en quête de vérité, ou d’un simple hobby.

Un vrai hobby, voire beaucoup plus

Avec 10 000 disparitions non élucidées par an en Franceet plus de 600 000 aux États-Unis –, ces affaires constituent une source intarissable pour les enquêteurs amateurs du web ou les internautes à la recherche d’un nouveau loisir, comme Nastasha. À 46 ans, elle est guide et monitrice de canöe-kayak en Caroline du Nord. Mais à cause de la pandémie de Covid-19, elle s’est retrouvée avec « beaucoup de temps libre ». Comme beaucoup d’entre nous, Nastasha occupe ce temps à scroller sur Internet. C’est comme ça qu’elle a découvert l’histoire d’un mystérieux randonneur surnomé Mostly Harmless (ou Ben Bilemy ou Denim) décédé dans les bois sans que personne ne puisse trouver son identité.

« Je n’ai jamais était une mordue de true crime », affirme Natasha. En revanche, l’Américaine connaît bien la randonnée et « c’est une communauté dans laquelle on ne laisse pas quelqu’un en forêt sans l’aider. » En avril, elle rejoint donc un groupe Facebook pour faire la lumière sur cette histoire. Passionnée par l’enquête, Natasha ne fait pas les choses à moitié. Elle devient administratrice du groupe « Unidentified male hiker Ben Bilemy 2018 » qui compte désormais plus de 5 800 membres. Dans la foulée, elle rejoint d’autre groupes.

Un peu comme un job à temps partiel

Comme le raconte un article de Wired, ces détectives amateurs vont jusqu’à faire analyser des échantillons d’ADN par une société spécialisée (les analyses sont toujours en cours). Là, encore on retrouve Natasha qui est également administratrice du groupe DNA Solves Advocates, qui finance des test ADN pour résoudre des enquêtes au point mort. Prise par son nouveau hobby, la guide de canoë-kayak nous confie avoir également rejoint d’autres groupes en lien avec des histoire non élucidées qui l’intéressent. Un véritable rabbithole, bien plus prenant que la plus endiablée des parties de Cluedo.

Lorsqu’on lui demande combien de temps son travail d’enquêtrice en ligne lui prend, Natasha nous répond qu’elle « préfère ne pas y penser ». Avant d’ajouter que son hobby est « un peu devenu l’équivalent d’un job à temps partiel. » À tel point que l’enquête qui la passionne fait partie des sujets de conversation récurrents dans son foyer.

Une organisation bien rodée

Natasha parle de « travail à temps partiel », et ce n’est pas un hasard. Sur certains groupes, on adopte une organisation quasi-professionnelle – et pas question d’expérimenter le management en mode entreprise libérée. Le groupe français consacré à l’enquête Xavier Dupont de Ligonnès est un modèle du genre. En guise d’onboarding, les nouveaux membres sont invités à visionner l’émission Non Elucidé consacré au sujet. Avec 280 000 exemplaires de l’enquête de Society écoulés à l’été 2020, l’affaire passionne les Français et ils sont plus de 11 000 sur le groupe Facebook. Pour éviter les doublons, les débats déjà clos, les sorties de piste, chaque message doit être approuvé par les modérateurs. Dans l’onglet fichier, les administrateurs du groupe compilent les informations essentielles et synthétisent les hypothèses principales et les discussions de la communauté. Un travail d’organisation et de modération minutieux.

Investigations, expertises et tensions

Quelle que soit l’affaire concernée, les membres de ces groupes ne reculent devant rien et s’improvisent experts de tous les sujets. Suite à la publication d’une enquête russe qui mettaient en doute la longévité record de Jeanne Calment, des centaines d’internautes – et pas que des Français – se sont improvisés historiens pour rétablir la vérité sur la doyenne de l’humanité. Cette contre-enquête a même donné lieu à une publication dans la revue scientifique PLOS Biology.

Dans les groupes chargés de retrouver l’identité du mystérieux randonneur décédé, chaque ligne du rapport d’autopsie est étudiée. Une simple cicatrice sur l’abdomen conduit les détectives en herbe à devenir des experts de l’anatomie. On réfléchit sur des schémas trouvés dans les livres de médecine. On se renseigne sur les différentes procédures chirurgicales. Sans oublier de spéculer sur des opérations dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler. Aucune piste n’est écartée. Toutes sont explorées, car parfois un sentiment d’urgence et de compétition se fait sentir. Chaque affaire non-élucidée est étudiée par plusieurs groupes Facebook avec des organisations et des visions différentes de l’enquête. Pour certains membres, cette passion est un jeu qu’il faut absolument gagner.

Les internautes-enquêteurs, utiles ou dangereux ?

À la différence d’un jeu de piste en ligne, ces afficionados d’énigmes non résolues s’exercent sur de vrais cas. Des cas sur lesquels la police ou les autorités compétentes travaillent également parfois, et qui impliquent des personnes réelles. On peut donc se demander si ces détectives amateurs sont utiles. Ou si au contraire, il n’y a pas un risque d’entraver des recherches professionnelles.

Pour Tannyr Watkins, chargé de communication du Department of Justice, ces groupes Facebook ont bien une utilité, notamment pour retrouver des personnes disparues. Il qualifie même de précieuse « la capacité de ces groupes à utiliser le crowdsourcing et à mettre en lumière des cas précis afin d’attirer l’attention des personnes qui peuvent [les] aider à résoudre les affaires. » D’après lui, aux États-Unis, il existe de nombreux exemples dans lesquels des informations fournies par des volontaires ont permis de résoudre des cas. La collaboration entre gouvernement et bénévoles semble bien fonctionner. De son côté, Natasha confirme qu’au sein des groupes Facebook qu’elle modère, elle encourage les membres à contacter les autorités s’ils pensent avoir une piste. « En revanche, personne n’a le droit de contacter la famille ou les amis d’un match potentiel. Nous sommes très stricts là-dessus », précise-t-elle fermement.

Les dérives des détectives amateurs

Malheureusement, cette politique n’empêche pas les dérives. Sur Reddit, un utilisateur anonyme qui utilise le pseudonyme Ben Reynolds raconte comment des détectives amateurs ont rendu sa vie infernale. À cause de quelques similitudes entre son histoire et celle du mystérieux Mostly Harmless, Ben Reynolds a commencé à recevoir des messages lui demandant s’il était le randonneur décédé. « Je ne plaisante pas, les gens demandait vraiment à un homme qu’ils suspectaient d’être mort s’il était mort », écrit-il avec ironie. À mesure que l’intérêt pour cette énigme grandit, les quelques messages par semaine se transforment en plusieurs messages quotidiens à sa destination et aux membres de sa famille. Une situation intenable qui illustre les dérives de la tendance.

Qu'est-ce que la vérité ?

Plus qu’une tendance pour internaute désœuvré, ces enquêtes en amateur sont le reflet du monde de plus en plus complexe dans lequel nous vivons. Du côté des complotistes et notamment de la théorie QAnon, on utilise la même mécanique du jeu de piste géant pour attirer les curieux et les tenir en haleine. Conspirationnistes ou non, ces pratiques en disent surtout long sur notre approche de la vérité. Une vérité qui se doit d’être cachée du grand public et qui demande des efforts pour avoir de la valeur.

Alice Huot - Le 24 nov. 2020
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