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un soldat vu de dos sur un champ de bataille
© Grandfailure via Getty Image

Bellingcat, le média qui résout des crimes de guerre grâce aux réseaux sociaux

Le 15 janv. 2020

Peu connu du grand public, Bellingcat est le premier média à avoir popularisé le concept d’enquête open source. C’est notamment grâce au travail de cette rédaction que l’Iran a reconnu sa responsabilité dans le récent crash du Boeing à Téhéran.

Le 8 janvier 2020, le Boeing 737 qui devait relier Téhéran à Kiev s’écrase moins de trois minutes après son décollage de l’aéroport Imam Khomeini. Dans un contexte de tension internationale, le pouvoir iranien nie l’implication de son armée dans la mort des 167 passagers et neuf membres d’équipage. Trois jours plus tard, l'État-major des forces armées iraniennes change pourtant son fusil d’épaule et reconnaît que l’avion a bien été abattu par un de ses missiles, envoyé par erreur. Ce revirement de situation, on le doit en grande partie à Bellingcat, un média méconnu du grand public et spécialisé dans les enquêtes open source.

La petite rédaction spécialisée dans les crashs d’avions suspects

Fondé par le journaliste britannique Eliot Higgins en juillet 2014, Bellingcat a pour particularité d’utiliser tous les contenus disponibles en accès libre sur le web pour retracer des accidents, des fusillades de masses ou bien des crimes de guerre. Pour comprendre comment de tels évènements ont pu se produire et qui sont les responsables, les contributeurs du site passent au crible des centaines de photos et de vidéos. Ils recoupent ensuite les informations avec des cartes satellites afin de géolocaliser avec précision les faits.

À la suite du crash du Boeing ukrainien, de nombreux internautes ont immédiatement contacté la rédaction. « Les gens nous ont spontanément envoyé des photos et des vidéos prises après l’accident, sans doute parce qu’ils ont pensé à notre enquête sur un sujet similaire », explique Eliot Higgins. En effet, l’un des premiers faits d’armes du média est l’enquête sur l’abattage du vol MH17 de la Malaysia Airlines au-dessus de la région du Dombas en 2014. C’est grâce à cette investigation que la responsabilité de l'armée russe a été mise en lumière.

« Après ces envois, on a démarré notre enquête, poursuit le journaliste. À ce moment, la plupart des services de renseignements occidentaux croyaient à l’hypothèse d’une panne de moteur. Nous avons donc demandé à tous nos contacts d’envoyer des photos des débris. On a reçu des images montrant des fragments de missiles, mais l’angle de vue ne permettait pas de localiser leur emplacement exact. »

une image de tête de missile

Comment faire parler une vidéo ?

Finalement, c’est la diffusion sur le web d’une vidéo montrant le décollage de l’avion et une explosion presque immédiate qui va tout débloquer.

Tournée par une source anonyme, cette vidéo a été envoyée à l’activiste iranien Nariman Gharib qui l’a partagée ensuite à de nombreux médias. « On avait déjà beaucoup analysé les environs de l’aéroport sur des images satellites. On a immédiatement reconnu les immeubles présents dans la vidéo, explique Eliot Higgins. On a aussi analysé le temps qui s’est écoulé entre le flash lumineux de l’explosion et le bruit de la déflagration pour calculer la distance entre le cameraman et l’appareil. » En recoupant ces informations avec les données de vol disponibles librement sur le site FlightRadar24, Bellingcat a donc été en mesure de confirmer que la vidéo montrait bien le Boeing 737 touché par un missile.

La suite de l’histoire, on la connaît. Après la publication le 9 janvier dernier de cette vidéo et de l'enquête réalisée par Bellingcat (ainsi que le New York Times), le Premier Ministre canadien Justin Trudeau est le premier dirigeant à s’opposer à la version officielle des Iraniens. Ces derniers reconnaîtront quelques jours plus tard le tir du missile.

Un tableau de chasse impressionnant

Ce n’est pas la première fois que Bellingcat permet de découvrir la vérité derrière les mensonges d’État. Le média peut s’enorgueillir d’autres investigations plutôt glorieuses. Durant la guerre en Syrie, la rédaction produit plusieurs enquêtes montrant l’utilisation d’armes chimiques et de sous-munition contre des civils par l’armée syrienne. Il est aussi le premier média à enquêter sur l’utilisation de drones piégés par les forces de Daesh. Plus récemment, la rédaction est aussi impliquée dans l’identification des membres du commando russe responsable de l’assassinat par empoisonnement de l'ancien espion Sergueï Skripal et de sa fille Loulia en 2018.

Une méthode bien huilée, qui s’exporte et qui fonctionne

La méthode d’investigation est toujours plus ou moins la même : « À partir des photos ou des vidéos que je découvre, j’essaye de remplir les trous et d’obtenir une histoire complète, explique le journaliste. Nous utilisons des outils open source qui sont accessibles par tout le monde. Google Earth et Street View et bien sûr l’ensemble des informations que nous pouvons récupérer sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram. Une fois que l'on a réuni suffisamment de contenu, on tente de trouver des indices qu’il faut identifier, comme des lieux, des personnes ou bien du matériel. C’est comme ça que nous avons pu retrouver des camps d'entraînement de Daesh en Syrie ou bien des lance-missiles impliqués dans le crash du vol 17 de la Malaysia Airlines en Ukraine. Mais le plus important c’est surtout d’avoir les données de géolocalisation de ces contenus et de ces photos afin de trouver l’emplacement exact de l'évènement dont on parle. »

L’utilisation d’informations disponibles publiquement n’est pas nouvelle dans le journalisme d’investigation. Mais Bellingcat reste le premier à avoir eu la présence d’esprit d’utiliser toutes les ressources présentes en ligne et notamment sur les réseaux sociaux pour résoudre des enquêtes. Depuis sa création en 2014, le média passe aussi beaucoup de temps à démocratiser ses méthodes en publiant notamment des tutoriels ou des listes d’outils numériques. Ce partage de connaissances porte déjà ses fruits puisque de grands médias emploient dorénavant les mêmes méthodologies pour mener leurs propres enquêtes.

Ainsi Le Monde a publié en décembre 2019 une vidéo reconstituant seconde par seconde l’éborgnement du manifestant Manuel Coisne lors d’une manifestation sur la place d’Italie. Les journalistes ont analysé les différentes vidéos montrant les policiers tirer et l’arrivée du projectile afin de modéliser la trajectoire du projectile sur une carte en trois dimensions.

L’enquête a bien prouvé que le policier responsable du tir n’a pas respecté les procédures habituelles. Quand ils sont utilisés de manière intelligente, les réseaux sociaux ont donc bien le pouvoir de faire éclater la vérité.

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