Miley Cyrus et Demi Lovato

Retired ghetto girls : après avoir joué à être noires, elles redeviennent blanches

© Miley Cyrus et Demi Lovato

Comme Kylie Jenner, elles foncent leur peau, se tressent les cheveux, portent de lourdes chaînes en or. Avant de se (re)teindre en blond et d'enfiler une sage robe à fleurs, comme Miley Cyrus. Le look ghetto, ça va bien un moment.

À la façon des pauvres qui émulent l'esthétique old money (sous le #LookingExpensive ou avec la Coastal Grandmother) et des riches qui se déguisent en pauvres (poverty cosplay), ces jeunes filles blanches se sont complu un temps à emprunter les attributs de femmes afro-américaines ou latina. Avant de les ranger au placard quand jouer à la meuf « ghetto » ne leur convient plus.

C'est quoi une « retired ghetto girl » ou « hot Cheeto girl » ?

Sur les réseaux, elles s’auto-proclament « retired ghetto girl » ou encore « retired hot Cheeto girl ». Comme rapporte le Urban Dictionary en 2019, la hot Cheeto girl est « kinda ghetto » (un peu ghetto, ndlr). Qui est-elle donc ? Une jeune femme blanche, début de vingtaine, qui partage sur TikTok son revirement de look. Après s'être vêtue comme une pseudo gangsta, elle a pris sa retraite (retired) et opéré un 180 degrés stylistique. Pour annoncer sa « retraite » du ghetto, l'étiquette TikTok exige un montage particulier : toujours sur le même morceau, la succession rapide de vieilles photos où la protagoniste s'affiche en tenues dites « ghetto » avant de conclure par une photo d'elle aujourd'hui, habillée comme une précieuse poupée aux cheveux lisses.

@user777asf

#greenscreenvideo #greenscreen hate that

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@maddieeyounggg

LMAOOO #greenscreen #greenscreenvideo #healthadepopit #narcissistawareness💙 #4u #fyp #trending #xyzbca #retiredhotcheeto #hotcheetogirl

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@iheartm3

i also had a hot cheetos girl phase☹️☹️ #fyp #foryou #greenscreen #greenscreenvideo #retired

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Le look de la ghetto girl est bien sûr tout aussi codifié que celui de la Coconut Girl ou de « la Parisienne » . Sa panoplie : créoles, faux cils outrageusement épais, maquillage exacerbé, hoodie à l’effigie de marques de sport, crop top et bas de jogging bouffant, (très) longs ongles en acrylique aux couleurs fluo, durag, peau brunie au fond de teint, jeans déchirés et cornrows qui descendent à la taille (traduction littérale de l’anglais : des « rangées de maïs », soit des tresses nouées très près du cuir chevelu, une coiffure afro-américaine ou caribéenne traditionnelle). La pause qu'elle affectionne lorsqu'elle est photographiée ? Déhanchée à 90 degrés dans un parking ou contre un mur volontairement crado (pensez Beyoncé dans le clip Yoncé), langue tirée à outrance (pensez Miley Cyrus en 2013 quand elle voulait nous faire comprendre qu'elle ne faisait plus partie du Mickey Mouse Club), duck face ou encore une liasse de billets agitée face à la camera à la façon d'un chanteur de hip hop dans un clip des années 90. Avant de retourner sa veste, la retired ghetto girl avait même emprunté la gestuelle et les intonations de femmes ou jeunes filles ayant supposément grandi dans un ghetto - qui est d'ailleurs repris et surjoué dans la culture pop.

Pourquoi est-ce un problème ?

Si la propension à ce revirement drastique de style est particulièrement en vogue cet été, la cause est sans doute à chercher (encore) du côté des sœurs Kardashian-Jenner, souvent fustigées pour leur inclination pour l'appropriation culturelle. Comme le note Dazed, « Kim et Khloe sont devenues blondes et ont retiré leur BBL (ou brazilian butt lift, opération de chirurgie esthétique visant la réinjection de sa propre graisse dans le fessier pour en augmenter le volume) » après avoir profité du corps, de la beauté et de la culture de femmes afro-américaines.

Évidemment, la famille royale de la téléréalité que sont les K. ne sont pas tout à fait pionniers dans l'adoption de ce phénomène d'appropriation culturelle. Plus ou moins naïvement, les Blancs utilisent depuis des décennies les cultures qui ne sont pas les leurs. Pensez Zara, Gwen Stefani, les adolescentes à Coachella, Gucci etc. Lors du grand retour de la mode des années 2000, des voix se sont élevées pour rappeler que ce style (pas toujours très heureux, à base de jean taille basse ou de l'audacieuse combinaison cravate-pantalon baggy) cristallisé par Paris Hilton provenait avant tout d'artistes comme TLC, Blaque, Lil Kim ou Aaliyah. Ces dernières ont popularisé la tendance cyberghetto avant que l'héritière Hilton ne rende populaire les strass et les faux ongles. Néanmoins, la forme affichée ici est absolument décomplexée et irréfléchie.

De l'aveu même des intéressées, cette phase stylistique est dorénavant désavouée. Elle serait « de mauvais goût ». « J'ai aussi eu une phase hot cheetos girl ☹️☹️ », peut-on ainsi lire sur le compte de @iheartm3. Petites chaînes fines en or, robes plissées, décors de vacances idylliques et cérémonie de diplôme remplacent désormais grosses baskets, bijoux épais et rue taguées. En clair : la vie est quand même plus cool quand on est blanches et qu'on ne mène pas vraiment une vie ghetto.

La revanche des retired white girls

Comment ce mouvement de la retired ghetto girl est-il perçu sur les réseaux sociaux ? Sans surprise, il fait bel et bien grincer des dents. De nombreuses internautes ne se privent pas de pointer du doigt les travers du phénomène, à l'instar de @mariaxjustiniano, jeune femme mexicaine qui commente avec ironie : « j'adore j'adore J'ADORE vraiment comme vous vous mettez toutes sur ce morceau à ADMETTRE que vous avez imité les stéréotypes et caricatures de femmes noires et latina. Et maintenant que ça ne vous intéresse plus, vous qualifiez cela de "ghetto" et vous vous montrez comme une "cheeto girl" à la retraite. »

https://www.tiktok.com/@mariaxjustiniano/video/7117723083326344494?is_from_webapp=v1&item_id=7117723083326344494

« La trajectoire de la pop star américaine Miley Cyrus en est un cas typique : après avoir poncé jusqu'à l'os les codes d’un look dit "ghetto" afin de s'affranchir de son image Disney qu’elle jugeait trop lisse, l'artiste a ensuite tranquillement renoué avec la figure de la farm girl à couettes blondes qui batifole dans les champs de blés... », souligne Clarence Edgard-Rosa, journaliste spécialisée dans les questions féministes et rédactrice en chef de la revue féministe Gaze.

En réponse aux montages controversés des retired ghetto girls, de jeunes afro-américaines et latinas n’hésitent pas à donner dans la parodie. À leur tour, elles mettent en scène leur mea culpa et fustigent leur passé de « wannabe white girls. » Comprendre : ce moment honteux de leur adolescence durant lequel elles ont tenté d'émuler le style vestimentaire de femmes blanches, à base de petites robes cintrées et de blouses fleuries, afin de se conformer à l'idéal dominant. @Hey.hannah.hey écrit par exemple : « Je veux remercier Dieu de m'avoir sorti de cette phase 😩🙌🏾 On s'aime comme on est maintenant par ici ! » #blackgirlmagic #blacktiktok

@hey.hannah.hey

I wanna thank God for getting me out of that phase 😩🙌🏾 We're loving ourselves over here now!!! #fypシ #POV #blackgirlmagic #blacktiktok #wannabe

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Des canons de beauté de plus en plus complexes

Si de plus en plus de Blancs s'essaient à jouer avec les codes esthétiques, c'est en partie car les nouveaux standards de la beauté se sont sensiblement complexifiés. « Il faut dorénavant pouvoir mixer les critères, et dégager une aura vaguement "ethnically ambiguous" [ambiguë en termes d'origine ethnique]. Comme Ariana Grande ou Kylie Jenner, il faut pouvoir passer pour caucasienne tout en laissait supposer une origine asiatique, sud-américaine ou moyen-orientale », rapporte Amélie Debaye, responsable secteurs beauté et luxe chez Kantar.

En effet, le fameux slim thick body à la mode combine ce qui est considéré comme le meilleur des attributs des femmes blanches et noires, à savoir le ventre plat de Paris Hilton, la taille mince de Keira Knightley, les cuisses musclées de Beyoncé et le fessier volumineux de Venus Williams. Impossible, vous avez dit ? C'était sans compter sur l'influence d'Instagram et la part de temps croissante que nous dédions à être belles dans une société aux injonctions aliénantes et contradictoires.

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