Willlow Smith, Timothée Chalamet, Lily-Rose Depp, Zoë Kravitz

Maude Apatow, Zoë Kravitz, Timothée Chalamet... Qui sont les « nepotism babies » et pourquoi sont-ils si agaçants ?

Les nepotism babies, ces stars nées de parents célèbres qui refusent fermement de reconnaître les privilèges et sauf-conduits dont ils ont bénéficié, ravivent les débats autour de la méritocratie.

Depuis quelques semaines sur les réseaux, l'expression nepotism babies – qui désigne des artistes nés de parents célèbres et qui brillent eux-mêmes dans les industries créatives (cinéma, musique, mode, télévision...) –, est sur toutes les bouches. Pourquoi ? Comme le titrait Glamour UK en février dernier, « il semblerait que tout Internet ait soudainement réalisé que la moitié des jeunes célébrités d'Hollywood appartient à la catégorie des nepotism babies » . Tout commence le 22 février dernier, lorsque les internautes (re)découvrent que Maude Apatow (qui joue Lexi dans Euphoria) est la fille de deux piliers d'Hollywood, le réalisateur Judd Apatow et l'actrice Leslie Mann. Ce jour-là, plus de 12 000 tweets évoquent le sujet (source : Visibrain) et depuis, la conversation ne cesse de prendre de l'ampleur, avec plus de 47 millions de vues en quelques mois sur TikTok pour le hashtag #nepotismbaby.

Certes, le phénomène n'est pas nouveau. Mais à l'heure où les Z se familiarisent avec les notions de reproduction sociale ou les théories marxistes tout en affirmant avoir envie de « manger les riches » , la découverte fait grincer des dents... Et relance au passage le débat sur les privilèges et la méritocratie.

C'est quoi un nepotism baby ?

À l'origine, le népotisme désigne la propension de certains supérieurs ecclésiastiques (évêques et papes) à favoriser l'ascension des membres de leurs familles. Par extension, celui-ci s'exerce chaque fois qu'une personne haut placée entend faciliter l'accès au sommet de la hiérarchie à un proche au détriment des processus de sélection ordinaires et surtout du mérite.

Comment reconnaître un nepotism baby ? Rien de plus facile. Comme le dit le youtubeur américain imuRgency : « Si vous allez sur la page Wikipédia d'une de vos stars préférées et que le nom de ses parents est surligné en bleu, c'est probablement un nepotism baby. » On en retrouve une définition depuis 2006 dans le Urban Dictionary, sous l'appellation Nepo Baby : « L'enfant d'un acteur célèbre / d'une célébrité devenu connu par pur népotisme. » Une seconde définition est aussi avancée : « La plupart du temps, les Nepo Baby n'ont aucun talent et deviennent célèbres uniquement grâce au réseau de leur parent, mais ils ont parfois quelque talent d'acteur ou de mannequin. »

Moqueuse à dessein, cette seconde définition plutôt sévère est à nuancer. En témoigne l'écrasante majorité de contre-exemples de nepotism babies talentueux que l'on adore (Timothée Chalamet, Zoë Kravitz, Willow Smith...) Rien d’étonnant ou d'anormal à la perpétuation du talent au sein de la famille. De par leur milieu, ces derniers ont accès à de nombreuses ressources leur permettant de développer leur art : temps libéré des contraintes financières, accès facilité aux produits culturels, confort du cadre de vie, proximité avec des mentors reconnu dans leur champ respectif, exposition aux médias… Résultat : « filles et fils de » fleurissent sous les feux des projecteurs...

Qui sont les nepotism babies ?

Quelques exemples de nepotism babies dont le statut bien connu est le fruit d'une filiation directe : Carrie Fisher, Angelina Jolie, Gwyneth Paltrow, Sofia Coppola, et plus récemment Lily-Rose Depp, Zoë Kravitz, Willow Smith, Maya Hawke (Stranger Things) et Margaret Qualley (Maid). D'autres ont des patronymes plus confidentiels, mais restent des nepotism babies. C'est le cas de Taissa Farmiga (The Bling Ring, fille de l'actrice Luba Farmiga), Emma Roberts (en plus d'avoir un père acteur, elle est la nièce de Julia Roberts), Dakota Johnson (fille de l'actrice Melanie Griffith). Parfois, les liens de parenté sont plus distants et/ou moins connus du public : l'acteur Jason Schwartzman est le cousin de Sofia Coppola, l'actrice Beanie Feldstein est la sœur de Jonah Hill... Cette superposition de liens consanguins favorise l'émergence de dynasties claniques comme les Barrymores, les Coppola (dont fait partie l'acteur Nicolas Cage, frère de Marc Coppola), les Olsens, les Smiths ou plus récemment les Kardashians et les Hadids.

Pour être un nepotism baby, pas besoin d'être la fille du réalisateur d'Apocalypse Now ou la fille de l’héroïne de Kill Bill. Nombre de ces personnalités sont nées de parents ayant un pied dans l'industrie et/ou une célébrité relative, tout en étant relativement méconnus aux yeux du grand public d'aujourd'hui. En gros, ces nepotism babies « sont issus d'un milieu d'argent, de pouvoir et de prestige qui est subtil ou suffisamment distant pour se cacher au grand jour » , souligne la youtubeuse amandamaryanna. C'est globalement le cas de tout le cast de la série Girls : la mère de Lena Dunham, Laurie Simmons, était une photographe et artiste reconnue dans les années 90 ; le père de Jemima Kirke est Simon Kirke, l'ancien batteur des groupes de rock Bad Company et Free ; Zosia Mamet est la fille d'un dramaturge, acteur, producteur, réalisateur et scénariste… Phénomène que l'on observe bien sûr au-delà du cercle de la série HBO : les parents de Blake Lively étaient agents, ceux de Maya Rudolph musiciens et producteurs...

Sans surprise, le népotisme est présent dans les industries créatives comme il l'est dans à peu près chaque sphère de la société : sept jeunes sur dix âgés de 16 à 25 ans utilisent les relations familiales pour obtenir leur premier emploi, d'après une étude la Fondation Debrett. Avoir un grand-père ou un arrière-grand-père passé par une grande école multiplie les chances de 30 à 50 fois de l'intégrer à son tour, selon l'étude sur les grandes écoles de l'universitaire Stéphane Benveniste. Oui mais...

Pourquoi les nepotism babies agacent tout internet ?

Habituel dans la sphère corporate, le népotisme qui frappe la musique et le cinéma est non seulement complètement normalisé mais surtout fermement nié par ses bénéficiaires. « Et ce alors que c'est incroyablement évident pour tous ceux qui ne font pas partie de l'industrie, les stars d'Hollywood osent nous regarder droit dans les yeux et nous dire que cela n'existe pas » , rappelle la créatrice Tara Mooknee.

Passons rapidement sur les rares nepotism babies dont le statut est fièrement revendiqué (tout le personal branding de Paris Hilton était originellement construit autour de sa nature d'héritière…) ou simplement admis. En 2018, Kylie Jenner s'était attiré les foudres du public en étant présentée en couverture de Forbes comme « bien partie pour devenir la première self-made woman milliardaire avant ses 21 ans. Trois ans plus tard, c'est l'acteur Ben Stiller (fils des acteurs Jerry Stiller et Anne Meara) qui avait été raillé en ligne pour avoir affirmé : « le showbiz est au bout du compte une méritocratie. »

Aujourd'hui, les nepotism babies agacent car ils refusent de reconnaître que leurs conditions de naissance ont facilité leur trajectoire professionnelle dans des secteurs similaires ou adjacents à celui de leur parent ou de leur famille élargie. Finalement, c'est le même mécanisme de défense mis en place par les célébrités que celui adopté par ceux niant le privilège blanc, privilège qu'il ne viendrait pas à l'idée de ces célébrités bien souvent revendiquées woke et Démocrates de nier, sous peine de se faire cancel. Pourtant, dès qu'il s'agit de népotisme, angle mort et ornières sont de sortie... Lena Dunham et d'autres nient farouchement leurs privilèges ( « on ne m'a rien tendu sur un plateau d'argent » , « j'ai quand même dû beaucoup travailler » , « cela a été très dur » , « ma mère n'était que vaguement célèbre » , « parfois je passais des auditions et je ne les avais pas » ). Certains les minimisent ou se montrent complètement inconscients quant à la manière dont leur environnement a contribué à lever certaines barrières, en leur octroyant la possibilité de cultiver leur talent ou de multiplier les expériences dans un milieu qui exige souvent en début de carrière de travailler gratuitement sans perspectives précises de débouchés.

Dans une industrie très compétitive où seulement 2 % des acteurs gagnent leur vie grâce aux rôles qu'ils décrochent (selon une étude de la London's Queen Mary University de 2019), nier les privilèges obtenus de sa famille ne passe pas très bien. Pour Jess Elgene, actrice et comédienne vivant à New York, il n'y a pas de mal à être un nepotism baby – elle-même s'avoue fan de bon nombre d'entre-eux – dès lors que l'on s’attache (comme Camus ! ) à nommer les choses correctement : « Dites simplement "oui, je suis l'enfant d'une célébrité et je suis reconnaissant des opportunités que cela m'a de toute évidence apporté." Et après ça ira. Mais je crois qu'il y a un déni des différences de situations qui me hérisse » , confie-t-elle au New York Times.

Nilu Ahmed, psychologue agréée et maître de conférences en sciences sociales à l'Université de Bristol, analyse dans The Face la rancœur de certains fans à l'encontre des nepotism babies : « Nos systèmes éducatifs et nos gouvernements nous disent que si on travaille assez dur, on peut réussir, ce qu'on entend aussi sur tous les lieux de travail. » Pourtant, la prolifération des nepotism babies montre que cette rhétorique est construite sur un mensonge. Pour la psychologue, il y a de réels dommages à dissimuler le népotisme : « C'est pourquoi les célébrités doivent être ouvertes sur leur lignage et transparentes sur les ressources auxquelles elles ont accès. (...) Il y a quelque chose sur lequel nous comptons en tant qu'individus de la classe ouvrière : l'espoir. (...) Nous espérons devenir artistes, acteurs, (...), universitaire dans mon cas. Si je vois soudainement qu'en fait la plupart des gens de l'industrie sont là par népotisme, c'est un vrai choc. (...) Cela nous dit que peu importe à quel point nous travaillons dur, nous n'y arriverons jamais. »

Et en effet, certains n'y arrivent jamais. D'après le « Hollywood Diversity Report 2021 : Pandemic in Progress » conçu par l'UCLA, les personnes de couleur sont moitié moins représentées dans les professions de scénaristes et réalisatrices.

From rags-to-riches : le vieux mythe qu'aiment se raconter les célébrités

Bien sûr, il existe des contre-exemples : Oprah Winfrey, née dans le Mississippi rural qui s'impose comme l'une des femmes les plus influentes du monde, ou Cardi B, née dans le Bronx, qui est devenue l'une des rappeuses les plus riches et célèbres du moment. Fortement médiatisées, ces carrières atypiques (qui semblent de plus en plus rares) contribuent à alimenter encore aujourd'hui l'un des mythes sur lesquels les États-Unis ont bâti leur imaginaire : le fameux rags-to-riches (de la pauvreté à la richesse), par lequel on accède à la réussite à la force du poignet et à la sueur du front.

Beaucoup d'artistes s'emparent de cette rhétorique, mais peu de recherches empiriques ont été conduites à ce sujet de l'autre côté de l'Atlantique. Toutefois, une étude publiée en 2016 par la London School of Economics montre que les acteurs britanniques, majoritairement issus de milieux privilégiés, auront facilement tendance à se présenter comme étant issus de la working class, une caractérisation faussée consciente ou inconsciente qui tend à ré-évaluer à la hausse le mérite perçu du succès. Plutôt que de reconnaître qu'ils bénéficient d'un système aux fondations iniques, certains n'hésitent donc pas parfois à pratiquer le poverty cosplay, mise en scène de mauvais goût de sa personne en empruntant certains des attributs des classes sociales désargentées. Une jolie performance d'acteur.

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Très drôle, j'ai bien aimé

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