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Électorat Marine Le Pen : « Il y a aussi énormément de bulles d’humanité qui sont de vraies leçons de vie pour nous tous »

© Vincent Jarousseau

Racisme, immobilité, fainéantise... Le reporter Vincent Jarousseau revient sur les clichés rattachés à un électorat qu'on ne regarde habituellement qu'au prisme des statistiques. Sur le terrain, il a rencontré une autre réalité. Interview.

Denain, commune du nord-est de 20 000 habitants, compte parmi les plus pauvres de France. Un statut qui n'est pas sans conséquences. Ici, l'espérance de vie des hommes est inférieure de 20 ans à la moyenne nationale et le Front National réalise un score de 60 % au second tour des présidentielles. Ancienne ville de charbon, c’est à Denain qu’Émile Zola documente Germinal en 1884. Après la Seconde Guerre, la commune s’impose comme un haut lieu de la sidérurgie. Mais à la fin des années 70, l'industrie s'effondre. C'est la fermeture progressive de l’usine Usinor, l’un des plus gros plans de licenciement que la France ait jamais connu.

En 2014, le Front National célèbre ses 40 ans. Depuis, le photo-reporter Vincent Jarousseau arpente ces territoires enclavés où Marine Le Pen réalise des scores en croissance constante. À mi-chemin entre le journalisme, la sociologie et le documentaire, son travail donne chair à un électorat qui redoute encore de s’exprimer devant les caméras, et se voit trop souvent réduit à des analyses de politologues ou d’instituts de sondages. En 2017, Vincent Jarousseau publie avec l’historienne Valérie Igounet L’Illusion nationale (éditions Les Arènes). Il s'agit d'un reportage en forme de roman-photo qui restitue la parole d’électeurs dans trois villes FN oubliées par l'État. En 2019, le journaliste réitère en publiant Les racines de la colère, qui raconte le quotidien d’une France qui « fume des clopes et roule au Diesel », mais qui vit aussi, tout simplement.

À l’aune des élections présidentielles, Vincent Jarousseau revient sur les affects et tiraillements qui animent la France « pas en marche ».

Crédit photo : Vincent Jarousseau via les arènes

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé lors de votre enquête au long cours dans la ville de Denain ?

Vincent Jarousseau : J’ai été très marqué par ce que j'y ai vu. Je suis surtout très touché par les gens que je rencontre et qui portent profondément les stigmates de la pauvreté ; l’obésité qui est un marqueur visible de la pauvreté y est beaucoup plus visible qu’ailleurs, certaines personnes que j’ai pu rencontrer font 10 ans de plus que leur âge... Denain est une ville avec énormément de logements insalubres et de commerces décrépis, des friches industrielles gigantesques, un paysage rugueux. Du centre-ville animé, des cinés et des librairies, il ne reste plus grand-chose aux dires des anciens. En France, les ouvriers vivent en moyenne 7 ans de moins que les cadres. À Denain, leur espérance de vie est inférieure de 20 ans... Et il y a aussi dans ces classes populaires énormément de bulles d’humanité qui sont de vraies leçons de vie pour nous tous : on voit sur ces zones des interstices d’humanité qui se perdent dans nos modes de vie métropolitains extrêmement individualistes.

Pourquoi avoir choisi le prisme de la mobilité pour documenter la vie de ces habitants ?

V. J. : Cette grille de lecture me semblait intéressante car elle permet de parler en pointillé de l'imaginaire, des aspirations, des affects et des modes de vie. Lorsque je commence mon investigation, on est fin 2016. Macron vient de publier Révolution et mène une campagne autour de la thématique de l’injonction morale (« il faut s’adapter ») et de la mobilité (« il faut bouger pour s’en sortir »), consignes qui s’adressent principalement à une classe populaire pensée comme complètement recroquevillée sur elle-même. Or, je rencontre sur place une grande diversité de situations qui va à l’encontre des clichés sur les pauvres « qui ne bougent pas ». Certains en effet restent sur place, au niveau de la maison ou de la ville. Plusieurs raisons à cela : le chômage, l’illettrisme (80 % de la population n’accède pas aux études supérieures), le coût ou encore le sentiment de sécurité que cela procure. Mais il y a aussi ces jeunes hommes sous-diplômés, qui travaillent dans les métiers de la route ou du BTP et avalent les kilomètres, parfois jusqu’à 400 par jour, pour aller en tant qu’intérimaires là où se trouvent les chantiers.

Laêtitia et Adrien sont dans leur appartement du faubourg du Château avec leur fils Ayden. Crédit photo : Vincent Jarousseau

Vous parlez d'affects et d'imaginaires, lesquels sont-ils ?

V. J. : L’imaginaire de cette classe ouvrière est à rapprocher du déclin industriel, et du déclin tout court. C’est un imaginaire du ressentiment, qui se construit sur le « c’était mieux avant », ce qui n’est pas complètement faux pour eux. Depuis 40 ans ces populations sont mises en concurrence avec l’étranger : le site d’Usinor a été démonté et remonté à l’identique en Chine, faisant éclater le référentiel local commun. Ces habitants sont considérés à juste titre comme les grands perdants de la mondialisation, alors qu’ils bossent dur. C’est une classe qui a fait en sorte que nous ayons durant la première crise du Covid accès aux produits de consommation et qui a permis aux personnes âgées de survivre. Je pense par exemple à Michaël, routier, ou encore à sa femme Martine, aide à domicile. Ici, la première partie du quinquennat de Macron a très fortement marqué leurs esprits, provoquant une série de blessures à coups d’affirmations condescendantes (« les gens qui ne sont rien », « il suffit de traverser la rue », « le pognon de dingue du RSA »…). Parmi les personnes que j'ai côtoyées, beaucoup se sont d'ailleurs engagées en 2018 dans le mouvement des Gilets jaunes. Dans le fond, ils ne sont pas dupes : il n'y pas de réelle envie de réindustrialiser la France, eux voudraient vraiment défendre ce qu'ils considèrent comme le « vrai travail », le travail des mains, de l'apprentissage.

Michaël sur la route. Crédit photo : Vincent Jarousseau

Parmi les faux procès que l’on adresse à cet électorat, vous parlez du racisme. Pourquoi ?

V. J. : Pour le disqualifier, on renvoie continuellement cet électorat à la question du racisme, et ce alors que la parole raciste s’est propagée au-delà de CNEWS sur les chaînes d'information du service public. Il faut pourtant se rappeler que la première motivation à voter Rassemblement National n’est pas l’immigration, sinon Éric Zemmour serait passé au premier tour. Le vote Le Pen, c’est majoritairement celui du jeune du coin, attaché au fait de « rester au pays », et de ceux qui travaillent sans avoir fait d’études et jouissent d’une certaine autonomie financière, même si restreinte. C’est aussi le vote de ceux qui veulent se différencier des « cassos ». La fracturation de la société, c’est aussi celle-ci. Le tour de force de Macron, c’est d’avoir instauré le mépris de tous envers tous : l’ouvrier blanc méprise l’ouvrier arabe, le bourgeois intellectuel des centres métropolitains méprise l’ouvrier blanc qui vote pour le RN, le retraité méprise le jeune qui ne veut pas travailler jusqu’à 65 ans. Cette fracture est parfois perceptible au sein d’une même famille, entre un frère routier et son frère chômeur, à l’encontre duquel le premier pourra avoir un discours très dur. Sauf qu’en réalité les choses sont plus complexes. Il y a d'un côté les mots, de l'autre les actes de personnes qui dans bien des cas sont prêtes à se mettre en quatre pour aider leurs proches. Pour mieux appréhender cet électorat, il faut ausculter les gestes au-delà des paroles, un travail que les médias négligent souvent, faute de temps. Il y a ce que les gens disent et il y a ce que les gens font. Pour ma part, j’essaie de m’intéresser aux deux.

Crédit photo : Vincent Jarousseau

Il faudrait quoi pour désengorger ce vote massif ?

V. J. : Ce vote, c’est le prix de l’individualisation des rapports sociaux : on a tous valorisé à différents degrés le fait qu’on était des individus capables de voler de nos propres ailes, de nous en sortir dans cette jungle mondiale… Il faudrait revenir à la promotion de cadres d'organisations collectifs beaucoup plus forts. Beaucoup existent encore, mais sont un peu moribonds ou pas très bien valorisés. Cela peut être par exemple le club de hockey du coin, dont parle Nicolas Mathieu dans Connemara ou Benoît Coquard dans Ceux qui restent : faire sa vie dans les campagnes en déclin. Ce que j'ai constaté, c'est que si ce besoin de retour au collectif n'est pas verbalisé, c'est car il est mis en œuvre dès que possible, que cela soit pour un anniversaire qui va mobiliser le quartier et la famille ou pour donner un coup de main à ses voisins. Cela me fait dire qu’il faudrait savoir aussi s’inspirer des autres plutôt que de promouvoir un discours de dominant faisant systématiquement la leçon aux classes populaires quant à la manière dont il faudrait boire, manger, rouler et travailler.

Crédit photo : Vincent Jarousseau

Capitalisme, méritocratie... Ces termes ont-ils émergé lors de vos échanges avec les habitants de Denain ?

V. J. : Non, ces mots ne sont pas prononcés, ils n'en parlent pas. Il ne faut pas croire que le vote pour Marine Le Pen est un vote d’adhésion massive. Foncièrement, cet électorat ne se définit pas sur l'échiquier politique de manière franche, surtout les jeunes : c'est l'énorme impensé des politologues aujourd'hui en France. La politique est affiliée à Paris, perçue comme trop loin d'eux à de nombreux égards. La politique, on la pense plutôt au niveau de l'ultra local et donc de la mairie. Sur les territoires désindustrialisés où vit cette France populaire qui représente une partie du pays, la politique est quelque chose d’assez lointain, une distance qui crée une certaine méconnaissance. À Fourmies, cette petite ville post-industrielle enclavée, éloignée des axes de communication, où peu de trains circulent et où les services publics se délitent, les gens se sentent à juste titre loin de Paris. Avec sa langue qui caresse les oreilles d'une population pétrie de ressentiments et abîmée par des attaques successives, Marine Le Pen y réussit un score supérieur de 11 % par rapport à 2017, tout ça grâce à sa rhétorique du « eux » contre « nous ».

Une fois arrivé dans son entreprise, Michaël récupère les clefs du camion et sa feuille de route pour la journée. Crédit photo : Vincent Jarousseau.

À venir de Vincent Jarousseau : le roman-photo Les femmes du lien (éditions Les Arènes, septembre 2022), récit autour de huit femmes travaillant dans les métiers du « care », et le documentaire Nous, les enfants de Denain, prochainement diffusé sur France 2 (Infrarouge), co-réalisé avec Laurence Delleur et produit par Morgane.

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