Une photo de l'acteur Jonah Hill

Body positive : pourquoi les hommes n'ont pas pris le train en marche

© Jonah Hill via Instagram

Alors que le mouvement body positive prône l’acceptation et l’appréciation de tous les types de corps et rencontre un fort écho auprès des femmes, chez les hommes, il y a encore du boulot. La pub, les médias et parfois les hommes eux-mêmes ne laissent que peu de place à ceux qui ne souscrivent pas aux canons de beauté masculins traditionnels.

Alors, les hommes sont-ils les laissés-pour-compte du mouvement body positive ? Peut-être bien. En témoigne l’accueil moqueur qu’avait reçu l’acteur américain Jonah Hill, connu pour s'être ouvertement exprimé sur ses problèmes de poids et son rapport difficile à son corps, en osant s’afficher torse nu sur la plage après une séance de surf.

Après avoir essuyé des remarques acerbes de la part de journalistes et célébrités depuis le début de sa carrière, Jonah Hill a choisi de répondre aux railleries de la presse. Dans un post Instagram, il reprend les photos du Daily Mail et explique avoir attendu ses 30 ans avant d’être capable d’enlever son t-shirt à la piscine devant ses amis et sa famille, et ses 37 ans pour s’apprécier comme il était, malgré les critiques.

Pas de passe-droit, donc, pour les hommes, même riches et célèbres, lorsque leur corps déroge à la norme. Le dad bod de Leonardo Dicaprio, OK, mais tant que le ventre reste discret.

Muscles, sexe, cheveux : la sainte trinité des complexes masculins

« Ah, le fameux moment du maillot de bain en été… », sourit Damien*, 32 ans, chef de projet pour Oxfam. « Il y a toujours dans l’entourage ce type bodybuildé, que tu regardes et qui te renvoie à ton petit bidon. Du coup tu rentres le ventre, tu surveilles un peu ta position, même si tu sais que c’est idiot… »

Certes, les hommes sont bien moins soumis aux injonctions sociétales que les femmes en ce qui concerne le physique et les plastiques impossibles à tenir. Ils n’en sont évidemment pas moins exempts de complexes parfois paralysants, notamment durant l’adolescence et la vingtaine.

Tony, 38 ans, DJ à Dublin, ne laisse même pas sa copine toucher son ventre. « Ce n’est pas vraiment un complexe », précise-t-il, soucieux. « C’est juste que cela me met mal à l’aise. À 14 ans j’étais un peu enrobé, j’avais des bagues, des boutons, j’étais toujours le dernier qu’on choisissait pour jouer au foot… » Aujourd’hui, Tony court des semi-marathons, excelle en ski de randonnée et est accro au VTT. Pourtant, les complexes de l’adolescence ont laissé des traces : « Je n’aime toujours pas être torse nu à la plage ou en faisant du sport, j’ai peur que l’on me juge. »

En vieillissant Tony, est plus en paix avec son corps, même si les rappels constants que lui assènent les publicités en ligne lui laissent un goût amer. Entre deux vidéos YouTube, il se fait bombarder de publicités pour des vélos d’intérieur Peloton, et lorsqu’il épluche les articles de L’Équipe version irlandaise, ce sont les messages pour atteindre son « objectif muscu en seulement quelques semaines », illustrés par des corps ultra-galbés, qui lui rappellent constamment que pour être un homme, un vrai, il faut avoir le biceps saillant et les abdos sculptés façon tablette de chocolat.

Avec le temps, le rapport de Damien à son corps s’est pacifié, même s’il est conscient d’être pris entre des injonctions contradictoires. « D’un côté il faut apprendre à s’accepter comme on est, de l’autre il faut être grand, sportif, bien taillé. » Le jeune homme se déclare conscient de ne pas remplir tous les canons de beauté et de virilité de l’homme de 2021, mais il a (plus ou moins) fait la paix avec son corps. Comme beaucoup, son plus gros complexe a longtemps été la taille de son sexe. « La taille, on en parle tout le temps, souvent pour que dire qu’elle ne compte pas, certes. Mais le simple fait d’en parler autant sous-entend le contraire. J’ai mis du temps à me rendre compte que j’étais dans la norme, et que se tracasser autant pour un faux problème était du délire… » De ce côté, ses complexes se sont envolés. Mais pour son léger début de calvitie, c'est une autre histoire… « À cause de mon implantation capillaire, les gens pensent que je suis en pré-calvitie depuis 15 ans », s’amuse Damien. « On me dit toujours pour rigoler que d’ici un an, je serai chauve… »

Le regard des hommes sur les hommes

« On », ce sont majoritairement les amis, dont le ton rigolard ne prévient pas toujours la blessure.

En effet, ce sont ses amis qui sont les personnes les plus promptes à faire des remarques sur la carrure maigrichonne de Paul*, parisien de 32 ans.

Le fait que les commentaires désobligeants assénés aux hommes proviennent souvent de leur entourage masculin a été formulé par Garry Goldman, directeur de l’Institut Pasquier, spécialisé dans la médecine esthétique. « Les patients qui viennent expliquent que les moqueries sont généralement le fait de copains et de collègues de bureau. Et certains sont très atteints psychologiquement, ils n’osent plus partir à la mer de peur de voir leur chevelure s’amenuiser sous l’effet de l’eau… »

Une anecdote qui n’étonne pas la journaliste et autrice Nora Bouazzouni. Lors de la sortie de son ouvrage Steaksisme : en finir avec le mythe de la végé et du viandard, qui décortiquait les injonctions sexistes alimentaires, elle expliquait déjà : « Il me semble que la pression à adhérer au groupe homme est plus forte que celle à adhérer au groupe femme. » En d’autres termes, les hommes, peut-être encore plus que les femmes, ne peuvent se soustraire aux modèles régissant la masculinité traditionnelle.

Ce phénomène se traduirait par une pression plus forte exercée par les membres du groupe homme sur les autres hommes : entre eux, les hommes se surveilleraient et policeraient rigoureusement.

Mais pour Damien, la source de ses complexes provient aussi de la sous-exposition dans l’espace public de corps d’hommes plus réalistes. « Les hommes les plus dévêtus, dont on voit les corps, ce sont les sportifs de haut niveau et les acteurs porno, qui ont donc des physiques hors normes, avec des mensurations d’athlètes ou des sexes disproportionnés. Cela prend du temps de remettre les choses à leur juste place… »

L’une des conséquences de cette absence de modèles ancrés dans la norme, c’est la recrudescence de la clientèle masculine de Garry Goldman, soucieuse de retrouver une chevelure luxuriante grâce à une greffe capillaire ou d’effacer quelques bourrelets de graisse via la cryolipolyse, une méthode qui consiste à casser et réduire la masse graisseuse par le froid. « Cela n’a rien d’étonnant », explique-t-il. « Le recours à la médecine esthétique est démocratisé depuis longtemps chez les femmes, ce n’était qu’une question de temps avant que les hommes ne suivent. D’autant plus que l’omniprésence des selfies et l’usage de technologies comme Zoom renvoient perpétuellement les hommes à leur image, ce qui était moins le cas auparavant. »

Des complexes à la dysmorphophobie

La multiplication des opérations de médecine esthétique n’est pas la seule conséquence de cette représentation biaisée de la masculinité. Jean-Victor Blanc, psychiatre, constate que de plus en plus de troubles dysmorphophobiques concernant les hommes sont décrits dans la littérature psychiatrique, ce qui pourrait s’expliquer, entre autres, par une levée des tabous et la réalisation de meilleurs diagnostics.

Pour le psychiatre, on parle de trouble dysmorphophobique dès lors que l’on observe une obsession idéative chez un patient dont le complexe physique devient obsédant. De manière générale, la pathologie se trouve à la jonction de troubles alimentaires et anxieux, de TOC et d’addictions. Chez les hommes, la dysmorphophobie s’articule le plus souvent autour de deux parties du corps : le sexe, perçu à tort par les patients comme étant « micro » , et les muscles.

Dans son ouvrage Pop et Psy (Plon, 2019), le psychiatre revient sur les troubles concernant les hommes, la manorexie et la bigorexie (aussi appelées « complexe d’Adonis »). « C’est la masse musculaire qui est au centre des préoccupations des personnes atteintes. On parle également de dysmorphophobie musculaire. L’idéal du corps "fitté" devient obsédant, et l’estime de soi est ainsi étroitement liée à la masse musculaire. Au niveau alimentaire, la sélection se fait non pas sur le potentiel calorique, mais sur les stimuli du métabolisme musculaire (régimes riches en protéines, compléments alimentaires, alternance de périodes "de sèche" et de "prise de masse" etc.). Dans ce contexte, le recours aux substances et hormones anabolisantes n’est pas rare. Beaucoup de temps est consacré à l’exercice physique, au détriment des autres activités sociales et on peut assister à une réelle détresse en cas d’impossibilité à s’entraîner. On retrouve le décalage entre perception du sujet (se trouvant trop mince) et apparence physique "objectivement" musclée, voire bodybuildée. »

Malheureusement, la détection de ces troubles peut être longue car il est socialement admis, voire encouragé, de développer une apparence musclée. « Quand on regarde les films des années 80, le corps des hommes était bien moins musclé, souligne Jean-Victor Blanc. Les troubles mentaux sont un reflet de nos obsessions sociétales et des diktats culturels. »

Alors, à quand une pub Axe avec Jonah Hill qui ferait du bien à tout le monde, et en premier lieu aux hommes ? Rappelons toutefois que ces derniers ne représentent que 10% des patients souffrants de dysmorphophobie. S'ils sont les laissés-pour-compte du mouvement body positive, ce sont bien les femmes qui demeurent les premières victimes des diktats sociétaux sur le corps et la beauté.

*Le prénom a été changé.

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commentaires

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  1. Aurélien Terrassier dit :

    Ce mouvement qui part certainement d'une bonne intention à la base est tout simplement inutile dès lors qu'il reprend les mêmes codes de ce qu'il prétend combattre à savoir le mythe du corps parfait et de la beauté unique véhiculé par certains films, la pub et la télé-réalité. Mettre une certaine catégorie de personnes en avant pour créer des stéréotypes en disant faites du sport tout en écartant la santé mentale et tout aussi insupportable. C'est peut-être la raison pour laquelle peu d'hommes s'intéressent à ce mouvement et qu'à l'avenir ce mouvement sera dépassé et ringard car inefficace. Tout passe dans le savoir au pluriel et ensuite dans le dialogue y compris en abordant les questions qui fâchent et non dans un certain contre-mythe tout aussi fantasmé voir grotesque pour plein de gens complexés qui ne se reconnaissent pas dans ce mouvement. Je propose le hashtag décomplexion ça sonne mieux car cela pourrait être durable.

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