Femme d'environ 50 ans épuisée sur son ballon de sport

Ménopause : le dernier tabou à faire voler en éclats ?

© Rodnae via Pexels

Depuis #MeToo, menstruations et santé obstétrique s'invitent désormais dans les conversations. Mais un sujet résiste à la levée des tabous. La ménopause serait-elle le dernier bastion réactionnaire ? Plus pour longtemps ! Témoignages.

MeToo ou pas... la ménopause reste un tabou. Quel que soit le contexte, quel que soit le genre des personnes, le sujet est soigneusement évité. Et quand il est évoqué, c'est pour mieux être raillé. En témoigne le dernier tacle de l’éditorialiste Guillaume Bigot à l’encontre de Sandrine Rousseau. Dans une recherche de buzz si caractéristique de CNews, Guillaume Bigot comparait la candidate écolo à la Présidentielle de « Greta Thunberg ménopausée. » La ménopause serait-elle le dernier bastion réactionnaire ? Apparement, oui. Mais peut-être plus pour très longtemps.

La ménopause, « ce n'est pas un sujet de conversation pour le bureau !  »

À 57 ans, Émilie*, entrepreneuse aguerrie au kayak et aux voyages aventureux, souffre d’une maladie orpheline rare. L'année de ses 43 ans, plus tôt que pour la plupart des femmes, sa ménopause est artificiellement provoquée par son traitement lourd. Elle travaille alors dans la création d’articles de sport, et chapeaute dans une dizaine de pays des équipes à 90 % masculines. « Non, non, non, la ménopause n’a jamais été un sujet abordé, cela n’a jamais été un sujet de conversation !  » affirme la Bretonne. Et l’idée imprègne tellement nos habitudes qu’il ne serait jamais venu à l’esprit d’Émilie de partager son expérience avec ses collègues. « Cela me semblait naturel de ne pas en parler, et c'était pareil pour les autres femmes. Et pourtant, dans nos bureaux américains, les hommes évoquaient très librement leur vasectomie, comme ça, au détour d’un café !  Et tout le monde trouvait ça parfaitement normal... »  

Alors que le sujet des règles est de plus en plus communément abordé sur le lieu de travail, notamment grâce à la mise en place d’un projet de gratuité des protections hygiéniques, la ménopause reste difficile à aborder dans le cadre du travail.

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Ce tabou de l'open space, Donia* aussi l’a expérimenté durant de longs mois. Lorsque sa ménopause arrive, c’est accompagnée d’une cascade de symptômes « franchement désagréables. » Mais la Bordelaise fan de rugby et de mode vintage est frileuse à l’idée de prendre un traitement aux hormones, susceptible de déclencher le cancer du sein dont ont souffert sa mère et sa grand-mère. « Cette période a été un enfer, sans exagération aucune » , affirme Donia, 54 ans aujourd’hui. « J’étais épuisée, mentalement et physiquement, et je ne pouvais rien laisser paraître, car qu’est-ce que j’aurais bien pu dire pour expliquer ? Une de mes collègues a eu le malheur de confier à son chef que les vertiges dont elle souffrait étaient causés par sa ménopause : son explication a été écartée d’un revers de main, comme si elle était précieuse, qu’elle faisait sa princesse ou sa difficile. Du coup, j'ai préféré ne rien dire et prendre sur moi pour faire comme si tout allait bien. » Pourtant, tout ne va pas bien chez Donia.

Régulièrement, elle se cache aux toilettes pour pleurer, faire une petite sieste, parfois les deux. Un jour, elle surprend une conversation entre son chef et un collègue, qui s'esclaffent : « Ce truc [ la ménopause ], ce n'est vraiment pas une conversation pour le bureau !  » Depuis, Donia prend soin de camoufler son mal-être et prie pour que ses symptômes, qui l'assaillent en réunion ou en rendez-vous client, s'estompent rapidement. Sa plus grande peur : être traitée de « folle hystérique. » Mais surtout, être « mise à la casse. » Dans l'entreprise où elle travaille en tant que commerciale, les femmes ont tendance à se voir confier les dossiers les moins reluisants lorsqu'elles vieillissent. « Alors je veille sur mon secret » , rapporte Donia avec un rire amer.

« Mais maman, tout le monde s’en fout ! »

Il n'y a pas qu'au travail que beaucoup de femmes ne se sentent pas le droit de parler ménopause. Dans la sphère privée aussi, Lila* a du mal à faire admettre le sujet auprès de son mari et de ses deux adolescents. D’ailleurs, elle n’essaie même plus vraiment, depuis que sa fille de 15 ans, qui n'hésite pourtant pas à parler vulve et mouvement body-positive, lui assène un très sec « Mais maman, tout le monde s’en fout !  » alors que Lila sort de chez son gynécologue. Même si la ménopause n’a pas été pour elle particulièrement difficile à vivre, ne pas en parler l’a fait se sentir un peu seule.

C’est aussi le cas de Céline*, pour qui la disparition des règles a grandement secoué sa vie sexuelle et sentimentale : « Plein de choses ont changé dans mon couple lorsque j’ai été ménopausée. Pendant presque 3 ans je n’avais quasiment plus de désir et mes rapports sexuels étaient très douloureux. Difficile de faire comprendre à mon mari que cela n'avait rien à voir avec lui. En plus de m'occuper de moi, je devais le rassurer. Il se sentait rejeté, et nous nous sommes éloignés. »

De son côté, Nathalie* sent aussi peser le poids du silence. Pour cette célibataire endurcie qui écume les applications de rencontre, parler ménopause avec ses conquêtes, même régulières, n'est pas une option. « Dans l'imaginaire collectif, une femme ménopausée, cela fait tout de suite un peu rance, ce n'est pas attirant. Dans notre société obsédée par la jeunesse, une femme ménopausée, cela ne fait rêver personne, ça sonne un peu le glas, même pour les hommes, de la jeunesse, ou en tout cas de cette période de la vie perçue comme la plus excitante et la plus riche. C'est comme si cela annonçait la fin, la mort qui se rapproche... »

« Aucune intention de me laisser invisibiliser !  »

Bien heureusement, tout le monde ne voit pas la ménopause de cet œil noir. À 43 ans, Laëtitia Vitaud, autrice spécialisée dans le monde du travail, aborde la ménopause avec une grande sérénité. « Pourtant c'est l'ultime tabou, mais les perceptions commencent à changer... »

D'autant plus que comme le rappelle Laëtitia Vitaud, la ménopause est loin d'être vécue de manière uniforme partout dans le monde. Dans La fabrique de la ménopause, la sociologue Cécile Charlap rapporte que la façon dont la société appréhende la ménopause est bien le fruit d'une construction sociale. À titre d'exemple, la ménopause est perçue au sein de certaines communautés d'Afrique et d'Amérique latine comme une libération permettant aux femmes, une fois déchargées du fardeau de la fécondité, de devenir des femmes de pouvoir. À l'inverse, dans nos sociétés où la désirabilité du corps fécond est survalorisée, l'expérience est évidemment vécue de manière plus négative et douloureuse...

« De mon côté, je n'ai aucune intention de me laisser invisibiliser et décrédibiliser sous prétexte que mon corps va traverser des changements hormonaux. J'ai la conviction que ma génération et la suivante vont achever de faire sauter les murs » , affirme Laëtitia Vitaud.

En témoigne l'essor des applications d'accompagnement à la ménopause...

À lire :
La fabrique de la ménopause de Cécile Charlap, paru en 2019 aux Éditions CNRS.

*Le prénom a été modifié

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