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Grandir, être adulte : pourquoi est-ce devenu une telle galère ?

© James Startt

La chose est communément admise : notre société est obsédée par la jeunesse. De la pub à la littérature en passant par les séries TV, l’idée dégouline de partout : devenir adulte est au mieux perçu comme un renoncement, au pire comme un long déclin. Et pourtant… il serait peut-être temps de s'y mettre ! Interview de la philosophe Susan Neiman.

Contre cette idéologie ambiante, Susan Neiman, enseignante à l’université de Yale et directrice du prestigieux Einstein Forum à Berlin, puise chez les grands esprits des Lumières un modèle de maturité souhaitable qui ne nous condamne ni au dogmatisme, ni au désespoir. En filigrane : l'idée que grandir est une notion éminemment subversive, derrière laquelle se cache un enjeu politique majeur.

Interview de Susan Neiman, autrice de l’essai Grandir, paru en septembre 2021 aux éditions Premier Parallèle.

Grandir, paru en septembre 2021 aux éditions Premier Parallèle.

C’est traditionnellement à mai 68 que l’on attribue l’avènement d’une société qui glorifie la jeunesse et l’adolescence. Or, la mouvance serait d’après vous bien antérieure…

Susan Neiman : De nombreuses forces se sont entrechoquées pour donner naissance à la dualité enfants et adolescents vs adultes. La bascule s’est opérée au tournant du 20ème siècle, avec la publication du livre Peter Pan (1911) de l’Écossais J. M. Barrie. L’auteur y décrivait une notion qui a rencontré un fort écho, le refus de la résignation et la dissidence par rapport à un système… Ce succès est sans doute dû à l'horreur de la Première Guerre Mondiale. Selon moi, cette dernière a provoqué un choc culturel encore plus important que la Guerre de 40 : le conflit est en effet très vite apparu comme vain et arbitraire, par opposition à la Seconde Guerre Mondiale, qui laissait elle la place à une certaine héroïsation du combat. À cette époque, tous les arts étaient infusés d’abattement et de désespoir, et l’envie d’une renaissance était prégnante chez les intellectuels et les classes populaires. Avant cela, il y a aussi eu l’invention de la publicité et du marketing tels que nous les connaissons aujourd’hui, dont le romancier américain Henry James prédisait déjà qu’ils changeraient le monde… Tout cela biaise l’image de ce que devrait être les adultes, qui dans la musique, la littérature et surtout la pub sont montrés comme des êtres incroyablement ennuyeux et déprimants, à l'instar de Mr Darling dans Peter Pan : évidemment, cela ne donne envie à personne !

Vous écrivez : « Grandir consiste à refuser de succomber au dogmatisme comme au désespoir. Agir selon ses moyens pour que son fragment de monde se rapproche de ce qu’il devrait être sans perdre de vue ce qu’il est, voilà une bonne définition de l’âge adulte. » À quoi ressemble alors un adulte heureux ?

S.N. : Quand mon livre est sorti en Allemagne, on m’a beaucoup dit que j’allais critiquer « les soixantenaires qui s’entêtent à rouler en deux-roues pour revivre leur jeunesse. » Mais pas du tout ! Je serais au contraire ravie de voyager à l’arrière de leur moto, il ne s’agit pas de ça ! Devenir adulte est un processus sans fin consistant à maintenir un précaire exercice d’équilibriste, afin de parvenir à regarder la réalité pour ce qu’elle est, tout en n’arrêtant jamais d’essayer de la transformer en ce qu’elle devrait être. À ce titre, le principe de réalité de Freud est très problématique : l’idée que grandir revient à accepter la réalité donnée car on ne peut la changer est exactement ce qui ne va pas avec notre perception de l’âge adulte ! En associant l'âge adulte au renoncement, ou même à la chute, on incite les jeunes à n'en attendre rien, et donc à revendiquer très peu. Pour moi, un adulte heureux est donc une personne qui a trouvé le moyen quelconque – devenir maître d’école pour aider la prochaine génération à grandir sainement, produire de l’art, s’engager politiquement… – de réduire l’écart entre la réalité et la forme qu'elle devrait prendre.

Qu’est-ce qui nous empêche de devenir adulte ? Et en quoi est-ce que grandir constitue un acte de rébellion contre le néo-capitalisme ?

S. N. : La première personne à relever le lien entre maturité et politique est Emmanuel Kant, qui nous désigne déjà comme « complices » des forces qui façonnent le monde. Dans son essai Qu'est-ce que les Lumières ? , il écrit qu’il s’agit de la période s'étendant sur plusieurs générations durant laquelle les Hommes sortent de l’immaturité, non pas grâce à leur intelligence, mais à leur courage et à leur énergie. Il explique aussi que les gouvernements autoritaires n’ont pas intérêt à produire des adultes éclairés car il est plus aisé de régenter des individus qui ne pensent pas par eux-mêmes. Cela reste vrai, à une chose près : il est encore plus facile de gouverner des êtres passifs et consentants dans un système qui produit des adultes peu enclins à penser par eux-mêmes, tout aussi faciles à distraire que des enfants, à qui il suffit presque d’agiter une paire de clefs sous le nez ! L’une de ces « clefs », c’est par exemple l’obsolescence programmée et la surconsommation : inondés de décisions triviales et infantilisantes (quelle paire de basket acheter ? Quel iPhone ? Quelle voiture ? Quelle marque de céréales ?), nous oublions vite le peu de prise que nous avons sur ce qui importe vraiment et détermine notre vie. Les vrais adultes ne se contentent pas de pain et de cirque, ils endossent la liberté. C'est évidemment un état difficile à atteindre, comme l'expliquait Rousseau : il est impossible de former des citoyens actifs et responsables dans une société qui déprécie l’âge adulte, mais il est impossible de changer de société s’il n’y a pas assez d’adultes responsables...

Les conseils lecture de Susan Neiman pour comprendre ce que grandir signifie :

Le roman Middlelmarch de la Britannique George Eliot.

L’essai Émile ou De l'éducation de Jean-Jacques Rousseau.

En bonus : n’importe quelle version vulgarisée des écrits du philosophe allemand Emmanuel Kant (lecture trop aride pour s’y attaquer direct en mode yolo)

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