Les tenues étranges d'Emily in Paris

Marylin Fitoussi, costumière d'Emily in Paris et créatrice de tendances malgré elle

Elle fait un carton sur les réseaux mais ne connaît pas TikTok, elle prône une mode décomplexée qui joue sur la couleur et mise sur la seconde main. Entretien avec la costumière de la série télé qui réinvente nos envies mode.

Blouse bariolée et foulard sur la tête, Marylin, 55 ans, sirote tout sourire une tasse de café sur le plateau de tournage d'un biopic sur Brigitte Bardot. C'est elle qui a signé les costumes du film Kaamelott et fait aujourd'hui tourner la tête des fashionistas du monde entier grâce aux tenues pétaradantes d'Emily in Paris. Grâce à ses créations, la costumière a su marquer les esprits et imprimer sa patte à la série qui cartonne depuis plusieurs mois sur Netflix. Avec ses couleurs pétantes et ses grands chapeaux, les tenues de l’héroïne fraîchement débarquée de Chicago détonnent et bousculent le bon goût légendaire de « la Parisienne » sur les réseaux. Et la formule séduit, car la série a déjà généré 96 millions de dollars d'impact médiatique sur la mode. En ligne, les internautes s'inspirent du personnage Emily et s'arrachent les pièces portées par son interprète Lily Collins. Un exemple parmi tant d'autres ? Sur la plateforme d’e-commerce Lyst, les recherches de la veste Courrèges portée par Emily ont augmenté de 194 % une semaine après la sortie de la série...

Interview de Marylin Fitoussi, une costumière anti-surconsommation qui se fiche des tendances. Mais les inspire malgré elle.

Comment avez-vous imaginé les looks des personnages de la série, notamment celui – devenu mythique – d'Emily ?

Marylin Fitoussi : On se base avant tout sur un scénario, mais aussi sur l’univers de son créateur Darren Star (ndlr : réalisateur et producteur derrière Beverly Hills 90210, Melrose Place, Sex and the City...). On le sait, son idée de la féminité est très exacerbée : dans ses créations, les femmes sont toujours en représentation, toujours en talons, les baskets n’existent tout simplement pas dans son vocabulaire. Avec Emily, il fallait créer un OVNI à la forte personnalité, et je ne voulais pas me complaire dans le cliché de l’américaine qui débarque en pull capuche. On s’adresse aussi à un public plutôt jeune et bourré de références, que l'on parle blogueurs ou influenceurs. Très humblement, Emily c’est aussi un peu la façon dont je m'habille : j’ai vécu 13 ans au Mexique, où mon amour de la couleur a vraiment pu s'épanouir et se vivre au grand jour... De fait, je voulais que le personnage d'Emily soit en rupture complète avec la mode « à la française » . Darren s'amuse de nos « couleurs nationales » , le noir, le bleu marine et le blanc, quand c'est jour de fête ! Avec Emily, je souhaitais agresser un peu l’œil, qu’elle soit jolie et intéressante, tout en étant critiquable. J'assume donc les mélanges détonants que certains trouvent un peu moches, qui font frémir et ne passeraient jamais le crash test des magazines. Je ne voulais surtout pas d’un style policé, formaté, et qui réponde aux codes... Ce n’est pas mon métier, je ne fais pas de la mode ! En tant que costumière, mon but n'est pas de concevoir des tenues agréables à regarder, c'est de raconter des histoires et des personnalités avec des vêtements. Et forcément, comme dans la vie, cela grince un peu...

Le terme « dopamine dressing » , qui désigne une mode ultra colorée, censée combattre la morosité ambiante, a récemment fait couler beaucoup d'encre. Est-ce ça, l'anti-Paris ?

M. F. : Je pense qu’on s’est enfermé dans cette espèce d’idée qu’on a de l’élégance : la neutralité, le minimalisme, l’absence de couleur… Pendant le tournage, tous les comédiens m’ont pourtant confié adorer porter de la couleur, ils trouvaient cela vivifiant et tonique. J’ai aussi reçu énormément de messages de personnes qui suite à la série s’autorisaient enfin à porter de la couleur. Emily in Paris a sans doute marché car elle combattait un diktat : au nom du supposé chic parisien, on voue un culte au noir et blanc car Coco Chanel aurait dit à un moment de sa vie que la couleur était le comble de la vulgarité... Finalement, ce shot de couleur a conféré aux gens une sorte de liberté joyeuse à un moment où l'on en avait bien besoin.

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Jusqu’à maintenant, les designers faisaient la mode. Aujourd'hui, ce sont les séries, et donc par extension les costumières, qui dessinent les tendances et façonnent nos envies vestimentaires. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

M. F. : Pour moi, c’est très étonnant ! Je ne fais pas mon métier pour faire de la mode et des tendances. Quand les gens ont commencé à critiquer la série en disant que « ce n’était pas de la mode » , je n'ai pu qu'approuver ! Si les gens adhèrent, c'est aussi un phénomène de mode dont il se lasseront, il faut rester très humble... Si les looks de la série ont autant inspiré, c'est peut-être parce que les gens se sont sentis décomplexés d’avoir en eux cette dose de « mauvais goût » et d'amour du fuchsia ou rose Malabar, des couleurs souvent jugées vulgaires. S’il y a aujourd’hui interaction entre les deux corps de métiers, celui des costumiers et des designers, elle est fortuite. J’ai une admiration absolue pour ces derniers qui font un métier excessivement difficile, puisqu'ils doivent provoquer le désir. Ce n'est pas mon cas, car je n'ai rien à vendre. Je ne suis payée par aucune marque, parce que je veux pouvoir choisir en toute quiétude et liberté des vêtements qui m'émeuvent. C'est vrai que le succès de la série a peut-être un peu secoué certains designers et magazines qui se sont aperçus qu'ils étaient déconnectés de leur clientèle et de leur conception du luxe. Pour la saison 1, j'ai travaillé avec très peu de moyens et de bureaux de presse, tout a été fait de bric et de broc. Avant cela, je faisais tous mes films via des sites de seconde main, des magasins vintage ou des enseignes comme Emmaüs, qui me permettent de mettre la main sur des pièces atypiques.

D'après la journaliste Alice Pfeiffer autrice du Goût du moche, les gens s’entichent de plus en plus du kitsch, du criard, du ringard... Cela deviendrait presque une revendication de liberté, voire-même de classe sociale, car dans l’imaginaire collectif, le bon goût est l'apanage inné des riches...

M. F. : Dans l’imaginaire collectif, le bon goût ce sont des tons beiges, crème, camel, du bleu marine… Des tendances comme le looking expensive (ndrl : une tendance visant à recréer des looks donnant l'air d'être issus du « old money » , de fortune ancienne) ne m’affectent pas. Je peux autant aimer une pièce Balenciaga, qu’une veste New Look ou un gros pull tricoté déniché en brocante... Je ne pense pas que le bon goût soit l'apanage d'une classe sociale, et heureusement ! Ce qui m’inspire, c'est la rue, les livres de photos des années 30 ou 60, ou encore Pinterest : je suis une psychopathe, j'ai une énorme collection de tableaux ultra précis, comme « Anatomy Inspired Fashion » ou « Tape Measure » (ndlr : mètre ruban), que j’emmagasine et dont je me nourris énormément. À part ça, je suis très peu sur les réseaux sociaux, je ne connais absolument pas TikTok, ce qui vous en dit long sur mon âge, et je ne me suis mise que récemment à Instagram, après la sortie de la première saison d'Emily in Paris, sous la douce pression de mon agent...

C'est quoi un vêtement qui provoque une émotion ?

M. F. : C'est très personnel, mais pour moi ce sont des pièces qui ont déjà été portées, qui ont été « pre loved » (déjà aimées), comme on dit maintenant. J'ai récemment découvert une robe des années 40, confectionnée pendant la Guerre à partir d'un drap de lin, avec des incrustations de petits bouts de tissus et de broderies très fines... On imagine le temps que la couturière a dû prendre pour créer ce vêtement, sans références particulières, avec ses économies de moyens sous l’Occupation... Cela m’émeut beaucoup, cela peut me faire pleurer tant je trouve la démarche belle, pleine de patience, de travail... Je me réjouis de voir que certaines marques, à l'instar de Renaissance avec qui j'ai beaucoup travaillé sur la saison 2, reviennent à ce genre de pratiques et à ce soucis de récupération et d'anti-gaspillage. Air France leur avait par exemple donné toute une collection de gros blousons oranges fluorescents qu'ils ont complètement déconstruits : à partir des bandes réfléchissantes, ils ont créé une jupe incroyable, et avec les pattes d'épaules, ont cousus des franges pour manches de veste... Au-delà de la technicité que cela exige, cette grande créativité me touche.

Le retour en grâce des friperies, du do it yourself et de l'upcycling, cela vous inspire quoi ?

M. F. : Je comprends très bien le plaisir que l'on prend à se procurer certains vêtements pour certains usages. Néanmoins, voir que sur une série on va acheter un énième jean ou t-shirt blanc alors qu'il en existe déjà 356 pages sur des sites de seconde main, cela m'affole ! Je ne fais plus les magasins pour mon travail depuis 10 ans et les acteurs y sont favorablement sensibles, ils sont demandeurs de ce type de costumes ! En tant que figures publiques, ils n'ont pas envie d'être associés à cette débauche de surconsommation, et cela me conforte beaucoup dans ma démarche. Lily Collins ne s'est jamais plainte de devoir porter une paire de petits talons Prada de seconde main, au contraire ! Mécaniquement, notre métier est grand consommateur de mode, et il nous faut faire en sorte que cette industrie ne soit plus l'une des plus polluantes au monde.

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