Traumacore : l’esthétique web qui sublime les traumatismes

© Montage avec photo d'Aydin Aydin via Pexels

Réseaux sociaux et pop culture aiment tant parler de nos « trauma » qu’ils ont produit leur propre esthétique à base de lames de rasoir ensanglantées et filtres rose bonbon.

« Trauma » serait le mot de la décennie, titrait récemment le média américain Vox, à qui l’adoption massive du trauma-dumping (le fait de partager en ligne ses traumatismes réels ou imaginaires) semble donner raison. Mais aujourd’hui, on ne se contente plus d’énumérer ses symptômes comme des faits d’armes ou de partager des anecdotes sur son enfance douloureuse : on se met en scène selon des codes et une esthétique bien précise. Bienvenue dans l’univers traumacore.

C’est quoi la sous-culture traumacore ?

Selon Aesthetics Wiki, la « bible » des tendances esthétiques du web, le traumacore se définit de la façon suivante : « C'est un type d'imageries qui plonge dans les thèmes de l'abus et des traumatismes, en particulier les traumatismes sexuels (...). Les abus mentaux, émotionnels et spirituels sont également des thèmes communs en ce qui concerne le traumacore. Il s'inspire souvent beaucoup de thèmes enfantins et angéliques, un moyen pour tenter de retrouver son innocence ; les personnages de Sanrio (ndlr : du nom de la société japonaise spécialisée dans la création de personnages comme Hello Kitty ou My Melody) sont aussi récurrents. »

Crédit photo : Aesthetics Wiki

Parmi les motifs qui reviennent régulièrement : l’enfance, la religion, les poupées, les anges aux ailes brisées, le sang, la crasse, les insectes, la moisissure, l’enfer et le paradis, la mort et les boyaux. Les couleurs prisées sont le rose, le gris, le blanc et le rouge. Bien souvent, les images partagées sont accompagnées de légendes telles que « je suis brisée », « je ne serai plus jamais propre », « tu m’as utilisé », « s’il te plaît, arrête », « tu m’as détruite » ou « qu’est-ce que j’ai fait de mal ? » La bande-son de l’esthétique : toutes les chansons du groupe Teen Suicide ou le morceau Polly de Nirvana.

Dans sa version plus sombre, le traumacore flirte avec d’autres esthétiques cataloguées sur Aesthetics Wiki, comme le liminal space (les espaces liminaux, ces lieux de transition entre deux espaces - une cage d’escalier, une allée de supermarché déserte...) le weirdcore ou oddcore (qui visent à traduire un sentiment de nostalgie, d’aliénation, de confusion ou de folie), ou encore le dreamcore, qui met en avant des motifs surréalistes.

Trauma ou pas trauma ?

Sur Internet, savoir si le traumacore s’apparente à une esthétique à part entière fait débat. Pour certains, il s’agirait plutôt d’une forme d’art thérapeutique ou de « journal intime visuel. » Pour d’autres, s’adonner au traumacore ne serait pas du meilleur goût : à moins d’être soi-même en plein trauma, surfer sur le traumacore relèverait plus d'une sorte de fétichisation de la maladie mentale et des addictions. En effet, l’anorexie est souvent utilisée en ligne comme prétexte pour styliser et mettre en scène de (très) fines jeunes filles dans une ambiance diaphane et évanescente. De même, la vie en hôpital psychiatrique, sujette à de nombreux fantasmes après des films comme Shutter Island ou Vol au-dessus d'un nid de coucou, est souvent exploitée de manière triviale pour générer des vues...

Traumacore sur les réseaux

Quoi qu’il en soit, les canaux dédiés au traumacore ne manquent pas... Sur TikTok, le #trauma cumule déjà 6,7 milliards de vues, juxtaposant les vidéos où une jeune femme raconte en se dandinant la mort de son copain dans un accident de voiture, ou les conseils de supposés experts cinquantenaires pour détecter en musique les comportements autodestructeurs.

@maycineeley

My baby boy was the only thing that got me through it #fyp #trend #momsoftiktok #trauma

♬ original sound - Ailyn.Arellano

Sur le subreddit Trauma Toolbox : practical support for survivors, quelques 12 000 survivors (survivants) se retrouvent pour « rechercher ou partager des stratégies d'adaptation, des contenus, de l'art, de la musique, des vidéos et d'autres outils pour les survivants » afin de « gérer les symptômes de traumatismes tels que les flashbacks, l'hypervigilance, l'insomnie, l'anxiété et d'autres types de déclencheurs. »

Sur le moteur de recherche de podcast Listen Notes, on décompte quelques 5 500 podcasts incluant le terme trauma dans le titre, et sur YouTube, il est possible de prendre avec Adrienne des cours de yoga spécialement conçus pour se remettre d’un trouble de stress post-traumatique.

Résultat de ce fatras de contenus brandés « trauma » : une surenchère au traumatisme, une affectation supposément capable de frapper chacun. « "Je souffre d’un trauma" est juste devenu une autre manière de dire "je suis déprimée" ou "je suis accro aux cookies". C’est devenu un idiome populaire vidé de son sens que l’on sort un peu tout le temps », note la psychologue Pamela Rutledge dans Vox.

Rappelons que chaque émotion négative ou sentiment douloureux ne peut pas systématiquement être qualifié de traumatisme. En psychiatrie, le traumatisme est clairement identifié dans le DSM (pour Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, ouvrage de référence en médecine) comme étant la conséquence de « mort réelle ou imminente, blessure grave ou violence sexuelle. » Même si cette définition s’est élargie ces dernières années, croiser son ex en soirée ou se retrouver coincé dans les embouteillages ne relève toujours pas du trauma.

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    un peu irrespectueux, et pas mal de jugement dans l'article. plutôt déçue

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