Une fille assisse en robe avec un téléphone en main

Trouver l'amour avec Google Doc

© Inga Seliverstova

Au lieu de s'inscrire sur Tinder pour faire une rencontre, ils publient sur les réseaux la version longue d'une petite annonce, ambiance courrier du cœur.

Connie, américaine de 33 ans fraîchement débarquée de New York, a expliqué au New York Times être lassée des rencontres sans lendemain, de la vacuité et de la désinvolture des applications de rencontre. Sa riposte : un document view-only ( « délicieusement low-tech », précise-t-elle) rédigée sur Google Doc ou Notion et partagé sur ses réseaux. Ici, elle explique par exemple qu'elle aime porter des couleurs vives et qu'elle était probablement dans une autre vie un gros chat, « le genre de chat qui aime trainer dans des bodegas. » Ils sont de plus en plus nombreux à recourir à ce genre de documents rassemblant photos, (très) longue prose et parfois même bullet points. Et ont donné un nom à cette étrange pratique : les « Date-me docs ».

Une relique du passé

Les Date-me docs ne servent pas uniquement à fixer des rendez-vous IRL. Pour Connie, ils font aussi office de « relique qui s'apparente davantage aux annonces personnelles publiées dans les journaux plus qu'à n'importe quelle biographie partagée sur une application basée sur le swipe et un algorithme ». Car l’esthétique des Date-me docs rappelle volontiers les années 2000, le support visuel d'un exposé d'élève de 3ème B, les digital gardens, ou encore la présentation de fin d'année élaborée par le comptable d'une PME peu aguerri aux outils de travail importés des États-Unis. Pourtant, Connie travaille dans la Silicon Valley en tant qu'ingénieure, et la simplicité des Date-me docs est justement ce qu'elle préfère. La police est grossière, l'agencement des photos un peu gauche. Normal, on n'est pas là pour lancer une nouvelle esthétique digne du catalogue Aesthetics Wiki, mais pour faire transpirer sa personnalité par ses écrits et se dévoiler sans fioriture. D'une écriture relativement épurée qui n'est pas sans rappeler le CV ou la lettre de motivation, on rapporte donc bien sûr son âge, son orientation sexuelle, son boulot, ses hobbies et ce que l'on recherche dans une relation. José Luis Ricón, 30 ans, précise qu'il aime à développer une amitié solide avant de débuter une relation amoureuse, et Katja Grace, 36 ans, qu'elle a fait congeler suffisamment d'ovules pour avoir cinq enfants.

Crédit : Connie Li via The New York Times

Un peu plus de conversation, un peu moins d'action

Comme d'autres yuppies surconnectés, Connie aspire à une forme de détox numérique. D'après un rapport Morgan Stanley, les principales applications de rencontre ont connu une baisse de la croissance du nombre d’utilisateurs l’année dernière. Si les adeptes des Date-me docs sont encore peu nombreux, la pratique séduit de plus en plus, principalement chez les personnes travaillant dans la tech et vivant dans de grandes villes. Combien de Date-me docs circulent sur les réseaux ? Une base de données compilée par un adepte du Date-me docs en comprenait plus d'une centaine, provenant de personnes vivant à Londres, Chicago, Toronto ou Denver. Un autre, des profils de Seattle, Ottawa, São Paulo et Los Angeles. À titre de comparaison, un tiers des adultes aux États-Unis a déjà utilisé une app de rencontre, rapporte un sondage du Pew Research Center.

En plein « dating app burn-out »

Selon ce sondage, près de la moitié des personnes ayant utilisé des applications de rencontre ont vécu des expériences positives. Toutefois, le mécontentement gronde. L'année dernière, 46 % des utilisateurs estimaient que l'usage n'était pas satisfaisant, contre 42% en 2019. Les femmes s'avèrent plus susceptibles que les hommes de vivre des expériences déplaisantes. Deux tiers des moins de 50 ans présents sur les app ont déclaré avoir reçu des menaces physiques et/ou subi harcèlement et insultes. Évidemment, très peu ont échappé aux infernales dick pics non sollicitées. Un constat qui conduit The New York Times à parler de « dating app burn-out ». Les Date-me docs se présentent ainsi le parfait antidote à ce grand foutoir, notamment pour les femmes, en combinant les avantages des sites de rencontre première génération et le matchmaking rassurant entre amis à l'ancienne ( « As-tu déjà rencontré mon ami Freddy ? » ). Avec une limite toutefois : « Les Date-me docs ne sont pas pour tout le monde. Vous devez faire partie d’une étrange sous-culture Internet portée sur l'open source », souligne Steve Krouse, 29 ans, créateur américain d'une base de données de Date-me docs.

Le retour du speed dating

Pour le jeune homme, les docs sont le moyen le plus efficace de faire une rencontre. « Je n'ai littéralement jamais mis les pieds dans un bar pour aller rencontrer une inconnue. Je ne peux même pas l'envisager », a-t-il confié au média américain. Mais pour d'autres, lumières tamisées et effluves d'alcool demeurent la panacée. Plutôt que d’éplucher les profils en ligne, ils misent sur le speed dating qui fait son retour dans les grandes villes occidentales. En début d'année, TimeOut listait les meilleurs bars et restaurants où pratiquer le speed dating et 20 minutes évoquait la soirée organisée à Lausanne où les participants étaient invités à pratiquer les rencontres en version accélérée à l'occasion de la Saint-Valentin. Au même moment, la plateforme Dare to Date promettait l'organisation de « la plus grande session de speed dating » jamais enregistrée à Bruxelles. On ne sera peut-être pas contraint de se transformer en homard finalement.

Laure Coromines

Laure Coromines

Je parle des choses que les gens font sur Internet et dans la vraie vie. Fan de mumblecore movies, de jolies montagnes et de lolcats.
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire