Une femme sur une bouée gonflable dans une piscine sur une pelouse verte

Mort des pelouses : comment nos jardins peuvent lutter contre le réchauffement climatique

© Taylor Swift via le clip You Need to Calm Down

Symbole de l'élégance à la française et d'une vie heureuse en pavillon, les pelouses, verdoyantes et symétriques, sont-elles une relique du passé ? Bienvenue dans les nouvelles esthétiques de la transition.

Avec la publicité, les films et les séries télé, les pelouses se sont imposées comme la prolongation du rêve américain. En France, elles sont aussi un espace porteur d’imaginaire, le lieu où l’on fait griller les côtelettes au barbecue, où le chien s’ébat et où l'on se sèche en sortant de la piscine. Mais avec le dérèglement climatique et le besoin d’économie d’eau, on déclare haro sur les pelouses (et les piscines à débordement, par la même occasion.) À la place, on privilégie des méthodes alternatives d'aménagement paysager. Et conjure au passage d'autres imaginaires.

C’est quoi le problème avec les pelouses ?

Le problème des pelouses n’est pas forcément celui que l'on croit. La pelouse ne serait pas en théorie si gourmande en eau. « Au contraire ! Pour rendre le gazon pérenne, il faut limiter son arrosage : on encourage ainsi les racines à s’enfoncer en profondeur dans la terre pour y trouver de l’eau », explique Alain Baraton, jardinier en chef du domaine national de Trianon et du parc du château de Versailles depuis 1982. « Toutefois, en matière de jardinage, il faut absolument adopter de nouveaux comportements, à commencer par la suppression des arrosages automatiques, surtout en période de canicule. De toute façon, les pelouses vertes en été, c'est vulgaire... », souligne le jardinier-journaliste.

Ainsi, la pelouse bordant le grand canal à Versailles n'aurait pas reçu une goutte d'eau cet été, ce qui ne l'a pas empêchée de résister au temps et à la sécheresse. « Si on laisse la nature se gérer elle-même, elle est capable de surmonter bien des difficultés climatiques. » Pour Alain Baraton, nul besoin de remplacer les jardins à la française — qui font la part belle aux arbustes et aux buis et sont pauvres en fleurs — par des jardins paysagers (dont les jardins à l'anglaise, qui privilégient les formes irrégulières), car ces derniers seraient plus demandeurs en eau. « Jardiniers amateurs et professionnels doivent cependant apprendre à optimiser leur arrosage et à récolter l'eau de pluie. Et surtout à privilégier des plantes qui nécessitent peu d'eau. »

Xeriscaping et jardins anglais : vers un nouvel imaginaire

Cette pratique porte un nom : on parle de xeriscaping, ou xéropaysagisme. Il s'agit de promouvoir des jardins capables de se passer d'arrosage et de privilégier les plantes xérophiles (économes en eau) et autochtones. Derrière ce concept, l'ombre d'un jardin anglais, qui induit une autre vision de la nature. « Le jardin à la française, c'est la vision d'une nature contenue, d'une nature qui est l'objet de méfiance, un jardin qui fait apparaître des lignes droites, des orthogonales, un jardin que l'on entoure d'un mur et que l'on ne laisse pas prendre sa mesure », rappelle Christian Monjou, conférencier et professeur en khâgne au Lycée Henri IV. « À l'inverse, le jardin anglais revendique une proximité et une connivence envers une nature débridée. »

Le philosophe élisabéthain Francis Bacon considérait d'ailleurs que les pelouses devaient venir lécher le perron : la pelouse servait alors de transition, de liant entre la maison (la culture) et la nature, afin de réconcilier les deux, qui se déversent l'une dans l'autre. « La nature envahie le jardin, qui se défait dans la nature... Dans ce contexte, le jardin permet d'apprendre à mieux lire la nature, à s'en rapprocher. » Ce n'est pas une coïncidence si le jardin anglais n'aime pas les murs mais affectionne les ha-ha (ou saut-de-loup) un type de fossé faisant office de séparation, plus fluide et sauvage, entre jardin et nature.

Ré-ensauvager son jardin : le pari de Randal Plunkett

Un jardin plus sauvage, c'est la proposition d'Eric Lenoir, auteur du Petit (et du grand) traité du jardin punk, qui invite à pratiquer le jardin autrement. L'objectif : amener de la biodiversité dans chaque parcelle du quotidien et embellir notre environnement sans moyens financiers particuliers ou connaissances pointues. Il est toutefois primordial pour lui de toujours se poser la question : « Ai-je absolument besoin de tondre ? Et en temps de crise environnementale et climatique, quand et où a-t-on vraiment besoin d'une pelouse ?  » Pour le jardinier punk, la réponse est quasiment toujours non : « La pelouse est à sa place au musée, pas dans la forêt de Fontainebleau ou dans un jardin vivant. Concrètement, la pelouse ne produit que très peu d'humidité ou d'ombrage, elle ne casse pas non plus les vents secs. Elle est aussi très pauvre en biodiversité, on y trouve à tout casser 5 variétés de plantes, comme les trèfles et les pâquerettes, noyées dans une masse de ray-grass, la graminée la plus courante dans les mélanges pour gazon. » Finalement, Éric Lenoir invite à réévaluer nos attentes vis-à-vis de nos jardins. « Un écrin de verdure et d'herbes hautes plein de papillons et d’oiseaux sera toujours préférable à une pelouse lamentablement homogène. »

Dans cette perspective, le 21ème baron de Dunsany, l'irlandais Randal Plunkett, trentenaire écologiste vegan et fan de métal, a décidé de réensauvager (rewild) son domaine du nord de Dublin. Dans les 300 hectares du domaine que sa famille se transmet depuis près de 900 ans, Randal Plunket a banni les tondeuses. Il a préféré laisser libre cours à la nature au nom de son « devoir envers l’environnement. » Ici, pas de pelouses donc, mais des cerfs, des marécages, des champignons et tous les camaïeux de vert imaginables. Face aux chasseurs qui braconnent sur son domaine, le baron ne se démonte pas, et patrouille tous les matins sur ses terres pour les tenir à distance : « C’est devenu une guerre et nous la gagnons lentement parce que la vérité c’est qu’il faut agir face au changement climatique. »

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commentaires

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  1. Jaime Arredondo dit :

    Merci pour cet article.

    Au cas où ça peut en intéresser d'autres, d'après Douglas Tallamy, convertir 50% de son gazon en plantes natives pourrait recréer (en tout cas aux États-Unis) des espaces encore plus grands que leurs réserves naturelles et arrêter le collapse des insectes et autres animaux.

    https://www.fastcompany.com/90471396/why-we-need-to-kill-the-lawn

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