Un jeune homme fait un doigt d'honneur

Sur Reddit, le groupe Antiwork milite pour l’abolition du travail

Fort de presque 2 millions de membres, le subreddit Antiwork veut abolir le travail. Un concept qui gagne en popularité des deux côtés de l’Atlantique.

La communauté en ligne r/antiwork (anti-travail) qui ne rassemblait que 150 000 membres à l'automne dernier en compte désormais presque deux millions. Cette croissance spectaculaire témoigne bien de l’engouement pour la mouvance anti-travail : sur YouTube, des influenceuses avouent ne pas avoir de « dream job », tandis que des tiktokeurs américains décryptent et popularisent la pensée de Karl Marx. Évidemment, cela ne se passe pas qu’en ligne. Aux États-Unis, 4,4 millions de travailleurs – un record – ont donné leur démission en septembre dernier ; en Chine, le mouvement « lying flat » (littéralement « rester allongé ») fait de plus en plus d’adeptes chez les Z et millennials de la classe moyenne, qui plutôt que de s’user au travail choisissent carrément d'y renoncer ; et en France, les plus jeunes rêvent de la retraite à 55 ans.

Face à ce rejet massif du monde du travail et de l'entreprise, le subreddit r/antiwork s'est bel et bien imposé comme arrière-cuisine de La Grande Démission.

Antiwork sur Reddit : là où s’organise l’anti « hustle culture »

Rassemblant 1,7 million de « idlers » (oisifs), c’est l’une des communautés web les plus influentes du moment. Créée en 2013, elle n’a qu’un mantra : « Unemployment for all, not just the rich !  » (le chômage pour tous, pas que pour les riches.) Ici, on démantèle la hustle culture, cette idéologie très anglo-saxonne qui tend à placer le travail au centre de tout.

Ce n'est pas un hasard si le logo de la communauté est le pictogramme d'un homme nonchalamment allongé... En quelques lignes, la communauté pose son identité : « Un subreddit pour ceux qui veulent mettre fin au travail, sont curieux de mettre fin au travail, veulent tirer le meilleur parti d'une vie sans travail, veulent plus d'informations sur les idées anti-travail et veulent une aide personnelle avec leurs propres luttes liées au travail. »

Parmi les règles de bienséance du groupe, l'adage numéro 7 : « No politicians, no CEOs. » Les choses sont claires : pas de partage de contenus faisant la promotion de candidats politiques ou de PDG : « Nous n'avons pas besoin que les patrons et les managers parlent pour nous. »

Pour de nombreux utilisateurs, la communauté fait office de valeur refuge. Abolishwork, l'un des premiers modérateurs à rejoindre l'équipe r/antiwork, souligne dans Quartz : « Beaucoup de gens disent que r/antiwork les a aidé à développer un sentiment d’appartenance et à voir que leur valeur n'est pas seulement liée au travail. » Rockcellist, autre modérateur du forum, poursuit : « Pour la première fois, les gens ne pouvaient pas aller travailler, et ils ont réalisé que le monde continuait de tourner sans que nous travaillions autant. »

Sur la plateforme, les idlers partagent mèmes acerbes, anecdotes de travail, tweets inspirants, captures d'écran de conversations avec des N+1 zinzins, et conseils pour démissionner avec panache.

Une histoire d’URL à IRL

Dans le sillon de la pandémie, la communauté a gagné en ampleur, avec une croissance de 279 % entre 2020 et 2021, et un mouvement qui se répand des cols bleus aux cols blancs. Et le groupe s’est déjà distingué pour ses nombreux faits d’armes.

Parmi eux, la coordination du boycott du géant du commerce en ligne Amazon à l’occasion du Black Friday. « N'achetez pas sur Amazon pendant le Black Friday. Ne vous rendez même pas sur la page Web ou l'application Amazon. C'est une tâche facile à entreprendre, mais elle aura des résultats très puissants. (…) En concentrant nos efforts sur un seul ennemi, nous facilitons la participation, et Amazon est le fief numérique le plus vulnérable à ces boycotts » , a écrit un utilisateur dans un post intitulé « Black Friday Boycott », liké plus de 2000 fois.

Encore plus flamboyant, le secours porté aux travailleurs en grève de l’entreprise Kellogg’s : en octobre dernier, 1 400 travailleurs syndiqués ont cessé de faire tourner les usines de l’enseigne américaine au Nebraska, en Pennsylvanie et dans le Michigan. Après que les grévistes aient rejeté une proposition d'accord début décembre, le groupe a annoncé son intention d’embaucher des travailleurs permanents pour remplacer les employés mécontents. Pour contrer la réponse anti-syndicaliste, la communauté Reddit a inondé la page offre d'emploi de faux profils de candidats afin de court-circuiter les recrutements.

Ces actions ne passent pas inaperçues : dans un rapport publié fin 2021, Goldman Sachs a désigné le groupe Reddit comme l’un des catalyseurs du dégoût généralisé envers le travail tel qu'on le pratique aujourd'hui, dégoût causé par de nombreux facteurs : conditions de travail déplorables, relations hiérarchiques toxiques et stagnation des salaires. Dans son Reddit Recap 2021, la plateforme a également identifié le subreddit Antiwork en tant que « poster child » (icône) de La Grande Démission.   

 Cela veut dire quoi, être anti-travail ?

Si les membres se rassemblent sous un étendard commun, tous n’ont pas les mêmes orientations politiques, comme le montre ce sondage interne réalisé sur 1 569 membres. Parmi eux, un peu plus de la moitié se déclare « socialist », dont 16 % d’anarchistes et 33 % d’anti-capitalistes.

Un dénominateur commun à tous les membres toutefois : la conviction que le système est profondément injuste et arbitraire, et qu’il joue en leur défaveur. Ici, il n’est pas spécialement question de faire l’éloge de l’oisiveté (encore que), mais plutôt de s’en prendre aux bullshit jobs décrits par l’anthropologue David Graeber, ces emplois factices et parasites dont la seule fonction aux yeux du chercheur est de permettre la perpétuation d'un système nocif pour le groupe. Pour embrasser le « antiwork lifestyle », le /antiwork recommande d'ailleurs de ne pas entrer en compétition avec ses collègues, « pour le bien de tout le monde », afin de ne pas alimenter une surenchère de travail inutile.

Pas question néanmoins d’arrêter de « faire des choses » ou de tirer une croix sur le moindre effort, explique encore le thread : « Nous sommes contre les emplois tels qu’ils sont structurés sous le capitalisme (…) Les salariés sont complètement dépendants de la vente du contenu de leur vie à ceux qui contrôlent la production, afin d'accéder aux nécessités de la vie (de l’argent pour se nourrir, se loger, se vêtir, etc.). Ces similitudes avec l'esclavage ont conduit de nombreuses personnes à qualifier le travail salarié d'esclavage salarié, l'emploi volontaire n'étant qu'un choix artificiel entre un exploiteur ou un autre. Le message ici est assez simple : il n'est pas nécessaire que les choses se passent comme ça. Nous pouvons faire différemment. » 

Ou comme le résume avec brio un tweet populaire cité sur le groupe : « Être anti-travail ne signifie pas "Je veux pouvoir vivre comme un roi en mangeant des Doritos pendant que les autres se tapent tout le sale boulot". Être anti-travail veut dire : "Ce serait chouette si je n'étais pas contraint par la violence de pratiquer un emploi qui me ravage le corps de micro-blessures et me laisse handicapé à 60 ans". »

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