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Une tirelire cochon avec un masque médical
© AlenaPaulus via Getty Images

Comment notre réponse face au Coronavirus peut nous apprendre à guérir notre économie cancéreuse

Tom Rippin
Le 1 avr. 2020

Tom Rippin, fondateur et président d’On Purpose, est diplômé d'un doctorat en biophysique de l'université de Cambridge. Dans cet article, il analyse comment les 4 grandes étapes déployées pour endiguer la pandémie actuelle peuvent s'appliquer pour assainir notre économie toute entière.

La réponse au coronavirus est impressionnante et interpelle : pourquoi d’autres crises ne provoquent-elles pas le même genre d’actions ? J’ai souvent comparé l’état de notre économie actuelle à un corps qui souffrirait d’une forme avancée de cancer. Il s’agit là, j’en ai conscience, d’une analogie qui peut choquer ; mais restez avec moi, elle peut apporter nouvelles perspectives sur la manière dont nous concevons notre économie. Imaginez que les cellules de votre corps représentent des organisations produisant tous les biens et services dont vous avez besoin pour vivre une vie en bonne santé. Les cellules cancéreuses, à l’inverse des saines, croissent et se répliquent le plus rapidement possible – et ce au détriment du corps qui les abrite. De la même façon, dans notre économie, la croissance est omniprésente : sur le plan national nous cherchons à faire croître le PIB, les organisations œuvrent pour maximiser leurs profits, et les individus accumulent richesse et possessions. Et cela a une vraie conséquence pour la santé. La pollution de l’air – provoquée par la manière dont nous gérons notre économieest désormais une cause de mortalité plus importante que le tabac. Le consumérisme et les algorithmes addictifs des réseaux sociaux érodent notre santé mentale, le manque de travail et les emplois précaires et peu rémunérés poussent les gens à la faim, comme en témoigne la forte augmentation des banques alimentaires dans de nombreux pays.

Cela arriverait-il si nous prenions la même approche pour appréhender la crise économique que celle employée pour endiguer la crise provoquée par le coronavirus ? Une réponse antivirale se décompose en quatre phases : endiguer l’infection à la source, retarder sa propagation, conduire des recherches pour comprendre son fonctionnement, trouver un vaccin et atténuer les effets de l’épidémie.

Endiguer

Nous avons malheureusement passé depuis longtemps cette phase. Les comportements cancéreux se propagent dans notre économie depuis des décennies. Au Royaume-Uni, par exemple, les années 90 ont vu une vague de mutuelles se convertir en banques détenues par des actionnaires. À peu près à la même époque, les réglementations bancaires qui séparaient les banques de détail et les banques d'investissements (comme la loi Glass-Steagall aux États-Unis) ont été abrogées dans plusieurs pays.

Contenir le cancer économique à la source n'est plus possible. On ne peut plus retirer chirurgicalement la tumeur car elle s'est déjà propagée. Cependant, nous pouvons encore protéger de l’infection certaines zones qui fonctionnent avec un ethos différent : la Sécurité Sociale et l’audiovisuel public du Royaume-Uni en sont deux exemples, le chemin de fer suisse (CFF) en est un autre. Le mouvement coopératif s’attache depuis longtemps à des valeurs différentes, mais il n’est malheureusement pas à l’abri non plus, comme le montre le rachat partiel de la Co-operative Bank britannique. Il devient donc urgent d’immuniser les organisations qui opèrent avec des valeurs différentes – autrement dit, celles dont les gènes n'ont pas encore subi de mutations cancéreuses.

Retarder

Retarder la propagation des comportements cancéreux est la priorité suivante. Plusieurs approches peuvent être ici adoptées.

Les écoles de commerce et les cabinets de conseil qui forment et influencent les décideurs sont devenus des boucles de rétroaction amplificatrices pour l'idéologie de la croissance sans entraves. Heureusement, certains acteurs commencent maintenant à s'engager sérieusement sur la nécessité de nouvelles approches de gestion et de leadership, ce qui ralentira la diffusion de ce type de pensée. Dans ce domaine, la Chaire Innovation et Entrepreneuriat Social de l’ESSEC a été pionnière, et le BCG a intégré l’impact social dans son offre de conseil.

Dans cette stratégie de retardement, il existe d'autres outils, comme la représentation des salariés dans les conseils d'administration des entreprises (comme cela se produit en Allemagne) et la publication des ratios comparatifs entre la rémunération des PDG et celle de leurs salariés (désormais obligatoire au Royaume-Uni), ce qui peut freiner la croissance des salaires des postes les plus élevés.

Favoriser la recherche

Toute tentative sérieuse de combattre notre « cancer économique » se doit d’en comprendre les causes profondes. Le cancer humain est causé par des mutations dans nos gènes qui sont comme un manuel de notre corps, stocké dans chacune de nos cellules. De la même manière, notre cancer économique est causé par la façon dont notre manuel économique - les valeurs qui sous-tendent notre conception économique - a évolué.

En ce moment même, des laboratoires du monde entier mènent des milliers d'expériences dans leur course vers un vaccin contre le coronavirus. De la même manière, dans notre économie, de nombreux professionnels essayent de mener à bien leurs activités en appliquant des valeurs différentes. En faisant cela, ils expérimentent une forme de thérapie génique dans laquelle ils remplacent les valeurs nocives par des valeurs saines. En France, Enercoop propose une énergie 100% renouvelable et locale ; la Nef offre des solutions d'épargne et de crédit orientées vers des projets ayant une utilité sociale et/ou écologique. À l’international, l’organisation allemande Purpose teste de nouveaux modèles de propriété ; l'Opération Upgrade s'attaque à la loi britannique pour affaiblir le pouvoir des actionnaires ; des monnaies alternatives telles que le Swiss WIR fonctionnent en parallèle de la finance traditionnelle depuis des décennies ; Common Future crée davantage d'économies régionales et communautaires aux Etats-Unis ; les organisations B Corp testent de nombreuses façons d'utiliser le business comme une force pour l’intérêt général ; et même des entreprises traditionnelles s'engagent pour avoir un impact positif net sur notre climat – comme Microsoft et Danone.

Atténuer

L'atténuation est sans doute le domaine où la plupart des efforts sont déployés depuis très longtemps. La raison d’être de nombreuses association et services publics est, depuis des siècles, d’atténuer les pires excès de notre système actuel. Prendre soin de ceux qui sont « passés entre les mailles du filet » de notre système de protection sociale, nettoyer la pollution ou protéger les espèces menacées sont toutes des activités d'atténuation.

Ces derniers temps, le mouvement Deep Adaptation fournit des conseils plus réfléchis sur les conséquences du changement climatique qui sont déjà inévitables.

L'atténuation est nécessaire et elle est souvent le seul plan d'action qui soit à la fois pragmatique et empathique. Mais nous ne devons pas laisser la lutte contre les symptômes nous empêcher de lutter contre la cause profonde de la maladie. Contrairement au vaccin contre le coronavirus, les valeurs et les comportements dont nous avons besoin pour une économie saine existent déjà, et l’enjeu est de les diffuser rapidement. Nous sommes nous-mêmes les porteurs de ces valeurs – qu’elles soient individuelles ou collectives.

Nous sommes en train d’apprendre une dure leçon sur la rapidité avec laquelle un virus comme le Covid-19 peut se propager dans le monde. Les virus, en l'occurrence, sont aussi le véhicule utilisé par les thérapeutes géniques pour introduire clandestinement des gènes sains dans des cellules cancéreuses - l'une des plus récentes approches pour s'attaquer aux causes profondes du cancer. Cela me donne l'espoir que des changements fondamentaux peuvent se produire plus rapidement que nous ne le pensons. Nous assistons déjà à la propagation rapide de virus sains - des grèves scolaire et du véganisme au mouvement anti-plastique. Je suis convaincu que ce sont les pionniers de bien d'autres thérapies géniques à venir.


Cet article a été publié originellement en anglais ici.

Pour retrouver les activités d'On Purpose, RDV ici.

Tom Rippin - Le 1 avr. 2020
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  • Bonjour

    Cet article est intéressant, notre économie étant en effet dévastatrice
    Mais s'agissant de la pandémie actuelle, vous évoquez la première nécessité qui est d'endiguer le mal à sa source! Et bien parlons en ! Personne n'ose aborder ce sujet pourtant crucial de ce trafic d'animaux sauvages qui, en plus de faire souffrir atrocement des centaines d'animaux, finit par transmettre au monde entier des maladies mortelles !