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un jeune enfant tenant un globe lumineux entre ses mains
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Confinement : « Nous sommes en train de créer des micro-mondes, et il est illusoire de penser que tout redeviendra comme avant »

Le 25 mars 2020

Nous ne sommes qu’aux débuts du confinement. Un confinement qui est encore « confortable », nous prévient Thibaut Nguyen, Directeur d’Ipsos Strategy 3, et dont nous ne sortirons pas indemnes. Interview.

 Vous analysez le confinement comme une sorte de « laboratoire en vase clos », qui va nous forcer à inventer des « micro-mondes ». Qu’est-ce que cela implique ?

Thibaut Nguyen : On doit survivre, sans y être préparé, à un nouvel ordre. Ce qu’on expérimente se rapproche des phases de deuil. On l’a bien vu, il y a d’abord eu une forme de déni. On s’est dit que ce n’était pas si grave, qu’on pouvait bien sortir un peu. Ensuite, la colère – « d’où ça vient ? qui est responsable ? Pourquoi on ne m’aide pas ? » C’est la phase dans laquelle nous nous trouvons, majoritairement, en ce moment. La plus difficile reste à venir : c’est la tristesse. La prise de conscience de ce à quoi nous allons devoir renoncer. Certains ont peut-être déjà l’impression d’y être, mais la vraie tristesse va venir plus tard. Quand on n’aura plus de boulot. Quand l’économie sera vraiment fragilisée. C’est à ce moment-là que les laboratoires vont commencer à agir et que la pression psychologique sera à son paroxysme. Et il est assez difficile de prévoir ce qui en sortira… je vois deux issues possibles : soit la dépression, soit la transformation. Nos habitudes, nos usages, nos relations vont changer. Nous allons devoir édicter de nouvelles règles au sein de ces micro-mondes que nous créons.

Est-il possible que la phase de « colère » soit tellement forte qu’elle explose et ne laisse pas la place à la phase « tristesse » ?

T. N. : Nous ne sommes qu’aux débuts du confinement… que je qualifierais d’ailleurs de « confinement confortable ». Il n’y a pas de pénurie alimentaire, certaines personnes peuvent encore travailler, les restrictions ne sont pas totales. Nous sommes dans une phase de prudence, d’isolement, mais l’inconscient collectif n’est pas encore dans un scénario qui rappelle la guerre. Quand nous serons dans une situation de vrai manque – en termes de ressources, de travail – les tensions pourraient monter.

On a tendance à se projeter dans « l’après », vers un moment où « tout sera fini ». Pourquoi cela est-il dangereux ?

T. N. : Il est illusoire d’imaginer un temps où « tout sera fini ». Il n’y aura pas un jour dans le calendrier qui marquera d’une pierre blanche la fin de la crise. Nous ne vivons pas un moment ponctuel mais un processus de long terme, avec un « effet dominos ». Certains vont se retrouver sur le carreau, des entreprises vont devoir fermer… la crise est économique et sociétale, nous sommes en train de descendre la pente d’un toboggan. Nous atteindrons peut-être un palier, mais la descente ne sera pas terminée.

Les fractures sociales se font déjà sentir, alors que nous ne sommes qu’au début du confinement. De quoi cela est-il le signe ?

T. N. : Le réflexe naturel est de s’agréger, de maintenir un lien avec des gens qui sont dans la même situation sociale que nous. Ça ne va pas du tout favoriser la mixité. Il n’y a aucune raison de s’intéresser à ceux qui sont différents ou dans des situations qui ne ressemblent pas aux nôtres. Nous maintenons le lien avec nos proches, et c’est déjà très prenant. Cela crée des poches de colère qui s’auto-alimentent dans une forme de communautarisme numérique.

Comment lutter contre ces tensions ?

T. N. : Nous assistons à une extrêmisation des stratégies de vie. Pour en éviter les effets négatifs, il est important de rendre compte des différences de situation des gens. D’admettre quand on a de la chance. De dire quand c’est difficile. De parler à ses amis qui sont dans des situations similaires, mais aussi à des connaissances plus éloignées pour qui c’est plus compliqué. Et que les médias montrent cette diversité. Le problème des laboratoires, c’est que l’on sort rarement du sien. Or s’informer en ce moment sur la diversité des réalités est primordial.

Pensez-vous vraiment que nous allons pouvoir nous transformer – en mieux – pendant le confinement ?

T. N. : Nous allons forcément changer. Parce que les transformations viennent toujours de l’intérieur, commencent par les individus. Nous expérimentons une forme de « mort sociale et sociétale » qui implique forcément une renaissance. C’est la métaphore de la chrysalide. La chenille doit mourir pour que le papillon naisse. Il serait illusoire de penser que tout redeviendra « comme avant ». Nous créons d’autres liens, de nouveaux espaces de paroles, découvrons de nouvelles voix. Notre rapport au monde sera forcément différent. Nous allons redéfinir notre rapport au temps – aux temps individuels, aux temps communs. Redéfinir les règles, aussi. Redéfinir nos systèmes de valeurs. Et c’est déjà ce qui se passe : nous essayons d’adapter notre façon de faire pour vivre la situation du mieux possible.

Les gens qui auront réussi à changer leurs habitudes dans leur micro-monde ne pourront pas revenir à leur ancienne vie. Les transformations se vivront au niveau individuel, au cas par cas. Il faut espérer que cette dynamique et l’établissement de nouvelles priorités individuelles créent un élan collectif pour des projets plus positifs, plus sincères.

Mélanie Roosen - Le 25 mars 2020
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  • Merci pour cet article très intéressant et complet, il m'a bien aidé dans l'écriture de mon dossier sur le changement des mœurs après le confinement.