Une femme avec les cheveux bleus et une robe noire
© Anna Shvets via Pexels

Entre nouveau cool et solitude, à quoi ressemble le célibat aujourd’hui ?

Le 3 mars 2021

Nouvelle norme pour les uns, bug de la matrice pour les autres, la massification du célibat change la donne dans nos sociétés. 

En 2021, l’image de la célibataire à la Bridget Jones semble complètement dépassée. À l’heure du développement personnel, le célibat se veut positif, bénéfique et même glamour. Côté marketing, le célibataire est devenu une cible de choix qui remplace la ménagère des années 50. En Chine, Alibaba en a même fait son plus gros événement commercial annuel avec le Single’s Day. L’édition 2020 a généré 62,58 milliards d’euros de ventes alors que le Black Friday plafonne à 33 milliards. Mais derrière l’image d’empowerment du célibat se cache parfois une autre réalité. On a posé quatre questions à France Ortelli, autrice de Nos Cœurs sauvages (Arkhê) pour faire le point sur le célibat aujourd’hui.

Assiste-t-on vraiment à une généralisation du célibat dans nos sociétés ?

France Ortelli : Depuis cent ans, on observe une montée de l’individualisme dans la société. En matière de relations amoureuses, la tendance globale est de prendre son indépendance, d'aimer qui on veut et de fractionner les histoires d'amour. Il y a aussi une pression énorme pour trouver la bonne personne qui fait qu'on s'engage moins rapidement. L’âge moyen du mariage ne cesse de reculer. Il était de 25 ans, il y a moins de 50 ans alors qu’aujourd'hui, c'est 36 ans. On a pris 10 ans en 50 ans. Il existe donc une nouvelle période de la vie qu’on peut appeler le waithood, soit l’âge de l’attente. Il y a beaucoup plus de célibataires entre 25 et 30 ans qui sont dans cette période d’attente avant de se poser.

Entre indépendance assumée et précarité subie, quelle est l’image du célibat aujourd’hui ? Se dirige-t-on vers une nouvelle distinction entre ceux qui ont les moyens d’être célibataire et ceux qui ne les ont pas ?

F.O : Effectivement, il y a une tendance à présenter le célibat comme une forme d’indépendance géniale. C’est même devenu un concept marketing avec par exemple le Single’s Day d’Alibaba ou certaines campagnes pour des apps de rencontre. Mais le célibat ne peut devenir empowerment que chez les classes aisées. Dans la société d'aujourd'hui, le célibat n'est pas forcément facile à vivre. Économiquement parlant, c’est la pire situation pour les hommes âgés pauvres et pour les femmes mères célibataires. Quand on est dans cette situation, on ne va pas prendre des cours de yoga à 400 dollars la semaine dans un ashram comme dans Mange, Prie, Aime. Ça ne sert à rien de parler d’empowerment du célibat si on ne tient pas compte de la situation économique.

En même temps qu’on glamourise une certaine image du célibat, on entend aussi parler d’une épidémie de solitude. Comment est-ce possible ?

F.O : À la différence de l'isolement, qui est réel, la solitude est un ressenti. Malheureusement, tous les chiffres montrent une augmentation de la solitude. Pourtant, si on compare la situation à celle du XIXème siècle, on voit qu’on est moins isolés. Dans n'importe quel roman de Flaubert, les gens habitent dans des petits villages et ils ne croisent pas des milliers de personnes chaque jour. Il y a deux siècles, les gens étaient objectivement plus seuls que maintenant mais ne subissaient pas la solitude. Aujourd’hui, la population est majoritairement urbaine. Or, c’est dans les grandes villes que la solitude se fait le plus sentir. Il y a des gens tout autour de nous et on ne comprend pas pourquoi on n'a pas de contact avec eux. C'est déjà un problème en soi, mais en plus on y ajoute les réseaux sociaux qui valorisent un individu à partir de son groupe d'amis. Le nombre de followers est même une donnée marchande. Surtout, il permet de se comparer aux autres et donc, de renforcer un sentiment de solitude. Il faudrait qu’on réapprenne à être seul.

Entre individualisation du monde, autarcie sociale, repli sur soi… peut-on vraiment vivre dans une société de célibataires ?

F.O : On se dirige vers une société où on est de plus en plus seul et de plus en plus longtemps, c’est un fait. La vraie question qu’il faut se poser c’est : est-ce qu’on est plus heureux seul qu’à plusieurs ? Il est malheureusement prouvé que l’isolement n’est pas une bonne chose pour l’être humain. Nous sommes des animaux sociaux. Nous avons besoin d’être avec des gens. Tout l’enjeu de la société d’aujourd’hui est de recréer ces espaces qu’on a perdu dans le foyer.

Alice Huot - Le 3 mars 2021
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