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Une main dans un miroir cassé
© Thiago Matos via Pexels

Nos Coeurs Sauvages : « Le célibat est la preuve d’un énorme problème économique dans le monde »

Le 24 févr. 2021

À force de swiper à droite et à gauche, sommes-nous devenus trop sauvages pour la vie amoureuse ? À travers une enquête entre Paris et Los Angeles, c'est la question à laquelle France Ortelli tente de répondre dans Nos Coeurs Sauvages (Arkhê). Interview.

Journaliste, autrice, réalisatrice, France Ortelli observe les mutations de nos sociétés et surtout de nos relations sociales. Dans le documentaire Love Me Tinder, elle mettait en scène sa recherche de l’âme de sœur à coup de swipe sur Tinder. Six ans plus tard, elle revient avec le livre-enquête Nos Cœurs Sauvages qui interroge une nouvelle fois notre rapport à l’amour, au couple, au célibat et à la solitude. Avec humour et justesse, elle dévoile une galerie de personnages passionnants, de son voisin du dessus aux entrepreneurs de la Silicon Valley.

En 2014, vous réalisiez le documentaire Love Me Tinder qui s’intéressait déjà aux nouveaux codes amoureux. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

France Ortelli : Quand j’ai réalisé Love Me Tinder, on vivait les débuts de l’application. On était plus enthousiastes. Par exemple, le ghosting n’existait quasiment pas. Aujourd’hui, c’est complètement intégré et à Los Angeles où j’ai fait une partie de mon enquête, c’est devenu quelque chose de normal qui n’est même plus vécu comme un rejet. De façon plus générale, il y a 6 ans, on avait beaucoup moins conscience d’un phénomène de célibat généralisé, subi ou voulu.

Avec le développement des applis de dating, on a l’impression qu’en voulant à tout prix rationnaliser l’amour, on ne tolère plus aucun échec. Est-ce qu’on a créé une génération qui a une aversion profonde du risque ?

F.O : À l’époque de nos grands-parents, l’amour était déjà hyper rationalisé : on se mariait pour avoir des enfants et transmettre un patrimoine. On rencontrait quelqu’un qui habitait à côté, qui venait du même milieu social… il y avait déjà des centaines de filtres. Mais ils étaient imposés par la société. Alors qu’aujourd’hui, chaque individu est responsable de ses filtres. Et ça, c’est une pression énorme. On peut arriver à des trucs aberrants du genre « je ne veux pas construire une histoire avec ce mec parce qu’il n’a pas de table basse chez lui. » Ce besoin de rationaliser ses relations et de fixer des critères rigides à n’importe quelle histoire d’amour potentielle vient du fait qu’aujourd’hui, on a des chagrins d’amour. La vraie différence entre nous et nos grands-parents, ce n'est pas Tinder mais le fait qu’on ait de multiples chagrins d’amour alors qu’eux n’en n’avaient pas.

Individualisation de la société, privatisation de la vie sociale, repli sur soi… Aujourd’hui, la structure familiale et, par extension le couple, ne semble plus être l’endroit où l’on se réalise en tant qu’individu.

F.O : Effectivement, le foyer n’est plus l’endroit premier où on se réalise. Mais paradoxalement, on observe aussi un repli sur le foyer. Ça fait d’ailleurs partie du projet de toutes ces applis qui sont censées nous faciliter la vie. Elles ne veulent qu’une chose : qu’on reste chez nous, qu’on regarde des séries, qu’on ne bouge pas du canap’ et surtout qu’on ne dorme pas. Nos foyers aussi ont changé de morphologie et sont plus fragmentés que jamais. On est seul alors qu’avant on était avec les cousins, les tantes, les grands-parents, etc. Dès le début de notre vie, on a une chance sur deux de naître dans une famille monoparentale, donc un foyer plus réduit. Et ensuite, plus de chance d’être célibataire et donc de constituer seul son foyer.

Même dans les logements partagés, on peut être seul.e. Vous racontez notamment votre expérience dans une coloc’ à Los Angeles où personne ne se parle.

F.O : Ce sont des lieux où il faut respecter l'individu par-dessus tout. Donc tout le monde est dans sa bulle d'intimité et il est absolument proscrit de traverser la bulle de l’autre. Chacun défend et protège sa petite bulle en permanence. Je le vois comme une réaction extrême à l’intrusion de la tech dans nos vies et nos données intimes. On a tendance à se recroqueviller sur notre personne physique puisque c’est la seule chose sur laquelle on a encore le contrôle. Mais c’est aussi dû à notre obsession de la productivité. Les temps de repos deviennent des moments où il faut absolument s’épanouir : faire du yoga, méditer, lire ou juste se reposer. À Los Angeles, les gens travaillent 100h par semaine et ils reposent leur corps comme une machine. Donc, ils ne veulent pas être dérangés dans ces temps de repos.

Dans votre livre, vous écrivez : « Tout ce que faisait notre mère lorsqu’on était ado est aujourd’hui délégué à une application ». Est-ce que la technologie nous replonge dans un mode de fonctionnement adolescent et donc dans une vie sentimentale d’ado ?

F.O : D’une certaine manière, oui tout à fait. Les applis nous maternent en permanence – même si elles sont souvent moins sympa qu’une mère. À Los Angeles, c’est encore plus fort : Amazon te fait tes courses, UberEats te fait à manger, il n’y a pas de café où sortir - même sans le confinement. Tout est fait pour que tu vives comme un ado et ne quitte pas ta chambre. Je pense que si on est un peu bloqués physiquement, on a aussi du mal se projeter émotionnellement.

Dans votre ouvrage, vous faites de nombreux liens entre vie sentimentale et situation économique. Pourquoi ?

F.O : Le couple a toujours été une forme d’arrangement économique. Aujourd’hui, l’insécurité économique pèse sur lui. Nos grands-parents avaient des CDI et bossaient toute leur vie dans la même entreprise. Nous, on a des jobs en freelance et des CDD. La montée du célibat est la preuve d’un énorme problème économique dans le monde. Les gens n’ont pas de boulot et donc ne s’engagent pas dans une relation. Quasiment une personne sur deux avec qui j’ai parlé me dit « je ne peux pas me mettre en couple, parce que j’ai pas de taf ». Et quand on regarde le nombre de jeunes en dessous du seuil de pauvreté aux États-Unis, on voit que c’est un phénomène massif. On est dans une situation où on n’arrive pas à trouver sa place économiquement dans la société, et par conséquent on n’arrive pas non plus à se caser sentimentalement.

Et les applis de dating ne répondent pas à ce problème ?

F.O : Les applis de dating comme toutes les autres pillent nos données en permanence. On ne sait plus vraiment comment protéger notre territoire intime. Cette porosité entre notre vie intime et notre vie économique crée une véritable instabilité dans nos vies amoureuses. Donc, on est loin de répondre au problème.

Est-ce que tout cette technologie nous a finalement rendu sauvage et incapable de considérer l’autre ?

F.O : Plus qu’un problème de technologie, c’est un problème d’économie. Le numérique remet en permanence de l’économie dans nos foyers et notre intimité. Avec nos smartphones c’est comme si on avait l’équivalent d’un supermarché géant dans la poche à tout instant. Ça démultiplie la puissance de l’économie et ça pèse sur l’individu au point d’avoir un impact réel sur son intimité et ses capacités émotionnelles en le rendant plus sauvage.

Couverture de Nos Coeurs SauvagesDécouvrez Nos Coeurs sauvages de France Ortelli (Arkhê)

 

Alice Huot - Le 24 févr. 2021
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