Une femme de dos en pull à capuche blanc

Explosion du sentiment de solitude : « Nous avons construit une société de la défiance et de la paranoïa »

© Rustem Baltiyev

Les chiffres sont stupéfiants : en 2021, un Français sur 4 se déclare touché par la solitude et sans aucun cercle social. Décryptage avec Matthieu Chaigne, expert en sciences comportementales.

À la sortie du confinement, certains souffraient d'asolitude, terme forgé en 2021 par le psychologue Robert J. Coplan pour décrire ce mal qui frappe lorsqu'on désire être seul mais que les circonstances l'empêchent. Aujourd'hui, c'est la solitude qui nous malmène. Selon une récente étude, 1 Français sur 4 souffrirait de solitude. Accentué par le Covid, ce mal qui proliférerait depuis une décennie serait exacerbé par l'effritement du commun et des rites, ainsi que par l'extension du domaine de la marchandisation. Interview de Matthieu Chaigne, expert en sciences comportementales, enseignant à la Sorbonne-CELSA et auteur de l'ouvrage La fabrique des solitaires (avril 2022, éditions L'Aube).

La solitude ressentie par les Français est-elle une des conséquences de la pandémie ?

Matthieu Chaigne : Si cette dernière a été un puissant accélérateur, l’accroissement de la solitude chez les Français remonte à une décennie. Les chiffres de la solitude sont stupéfiants : en 2021, un Français sur 4 est touché par la solitude (source : La Fondation de France), c'est-à-dire sans aucune ou presque aucune relation avec de la famille, des amis, des collègues ou même des voisins. Un chiffre qui a plus que doublé en 10 ans. Nous avons collectivement créé une société « d’individus poussière » qui ne sont plus reliés aux autres. Cette réalité nous a éclaté au visage ces dernières années. On l'a vu notamment durant la crise des Gilets jaunes, une crise non seulement sociale, mais également une crise du lien social. Beaucoup de Gilets jaunes, et notamment ceux que j’ai pu interroger, m’ont raconté cet autre versant du mouvement : un moyen d’échapper à la solitude des pavillons, des samedis festifs sur les ronds-points, la joie de retrouver une communauté d’amis avec un sentiment de fraternité inédit et puissant... Cette crise nous révèle le gros défaut de la politique publique territoriale menée ces dernières années : l’étalement urbain (les fameuses zones pavillonnaires en France périphérique) et sa promesse de réconcilier le meilleur de la ville et de la campagne (nature, possibilité d'avoir une buanderie...) peut aussi se refermer comme un piège, faute de lieux partagés et de moyens de mobilité.

Quels sont les facteurs traditionnels de cette solitude ?

M. C. : Précarité et accidents de vie qui génèrent un pouvoir d'achat qui fait défaut et empêche de sortir, de rejoindre des associations ou de recevoir. Cela génère aussi une perte de confiance en soi, une dévaluation de sa personne qui empêche de trouver le chemin des autres. Par ailleurs, les accidents de vie, deuils et maladies sont des trappes à solitude bien connues... Avec, bien souvent, la peur du regard des autres : chez les personnes malades et isolées, près de 50 % renoncent à voir du monde par peur de peser sur les autres.

Est-ce que d'autres facteurs contribuent à exacerber le sentiment de solitude ?

M. C. : Je discerne quatre éléments prépondérants. Tout d'abord, les réseaux sociaux, où l'on passe en moyenne 1 heure 40 par jour et qui selon l'aveu même des Français ont pour effet de nous couper des autres. En activant des biais très addictifs (FOMO, biais d’ego, suppression des points de décision…), les Facebook et Instagram nous maintiennent en dépendance et nous font vivre « seuls ensemble » . Ensuite, la rupture territoriale déjà évoquée avec des espaces périurbains dépourvus de lieux de sociabilité et qui sont désormais organisés selon « le mythe du e » (e-administration, e-commerce), en oubliant que 18 % des Français souffrent d’illectronisme et vivent le digital comme une boîte noire. Enfin, la rupture au travail (de moins en moins inclusif), qui frappe tout d'abord « la France du back-office »  : les personnes dans les métiers de la logistique et les services de nettoyage par exemple, avec des salariés qui travaillent souvent seuls, en horaires décalées et/ou en intérim, qui ne sont rattachés à aucune équipe et dont les emplois du temps (qui changent chaque semaine) ne leur permettent plus de programmer leur vie privée. De plus, l’explosion de l'entrepreneuriat – qui procure certes beaucoup de liberté – génère énormément de solitude. L’entreprise n’est pas exempte non plus d’un phénomène d’isolement : nouvelles logiques matricielles,  ou bien encore télétravail, qui lorsqu'il est pratiqué plus de 3 jours par semaine génère un sentiment de solitude très prégnant (sondage Ifop pour Astrée)... L'ensemble de ces facteurs a créé une collection d’individus solitaires. Et, en toile de fond, le domaine de l'extension de la marchandisation aggrave encore la situation...

« L'extension de la marchandisation » ... de quoi s'agit-il ?

M. C. : Dans une grande dynamique d'ubérisation, le domaine du marchand s’est étendu à tout : tout se vend, tout s'achète, tout a un prix : l'auto-stop est remplacé par BlaBlaCar, déménager un meuble ou emprunter une perceuse est délégué, « pricé » sur une grande bourse de tout... Cette financiarisation du service et de la société dans son ensemble instille un poison du doute qui va corrompre les relations humaines et favoriser le repli : 1 Français sur 3 estime que la plupart des gens cherchent à profiter d’eux. De même, 77 % des Français déclarent qu'on n'est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres. Pour résumer, la suspicion est désormais le réflexe premier : chacun est vu comme un ennemi en puissance. Et cette nouvelle donne va contribuer à répandre la solitude partout : alors que jusqu'à maintenant certaines sociologies étaient épargnées par la solitude, ces dernières sont désormais frappées de plein fouet : en 2010, seulement 2 % des jeunes était touchés par l'isolement, contre 13 % avant le Covid et 21 % en 2021. Même mouvement chez les CSP+ : 7 % en 2010, 11 % avant le Covid, 17 % en 2021. Le société du tout-marchand imposée partout favorise l'émergence d' « individus poussière » , un modèle qui va au-delà de l'archipellisation observée par Jérôme Fourquet (dans L'Archipel français, Naissance d'une nation multiple et divisée – livre paru au Seuil en 2019), car les individus ne sont même plus reliés entre eux. Conséquence : ils perdent tout sentiment de reconnaissance, puisqu'on existe d’abord à travers le regard de l’autre. Au Japon, un million de hikikomori vivent reclus chez eux, un mouvement que l'on observe là-bas depuis les années 90 et qui apparaît dorénavant en France. Cette vague d'isolement provient du type de société que nous avons construit collectivement, une société de la défiance et de la paranoïa.

Quel rôle joue le capitalisme là-dedans ?

M. C. : Plus que le capitalisme, c'est l’extension du tout-marchand qui est pour moi le véritable coupable. Le capitalisme est un système d’organisation qui peut s’exercer sur un pan de la société et en exclure d'autres. Un secteur marchand peut donc tout à fait cohabiter avec des normes sociales, comme le montre le professeur de psychologie et d'économie comportementale israélo-américain Dan Ariely : un avocat peut par exemple très bien travailler le matin dans son cabinet et faire du pro bono l'après-midi dans une association. On peut en théorie vivre dans une société capitaliste qui préserverait certaines zones du marché ; or, c'est de moins en moins le cas… Et dès lors que l'on rentre dans un monde où tout est rétribution financière, où les récompenses symboliques et la logique de don disparaît, on brise tous les ressorts qui nous permettent de vivre en société.

Que faire pour endiguer cette solitude destructrice ?

M. C. : Il faut tout d'abord recréer des lieux de sociabilisation physiques, comme le fait par exemple l’opération 1 000 Cafés. Et surtout, s'y rendre ! Ensuite, prendre conscience de nos biais qui nous emprisonnent. En nous flattant à outrance, en tordant le réel, les réseaux sociaux nous font littéralement perdre de vue l’autre, mais aussi l’estime de soi, préalable pour aller vers l’autre. C’est un point fondamental : en renvoyant une image mythifiée « des vies instagrammées » de gens, de leurs soirées réussies, de leurs vacances fabuleuses, ou des jobs en or, les réseaux sociaux vont engendrer une mise à l’écart de tous ceux qui ne veulent pas jouer le jeu ou prennent au premier degré (et avec toute la dévalorisation que cela implique) cette comédie humaine. Pour générer du commun, il faut enfin remettre les rites au goût du jour, peu importe la forme qu’ils prennent : ils permettent de créer un sentiment d'appartenance entre des gens qui ne se ressemblent pas forcément. En effet, les sciences comportementales démontrent que « faire ensemble » une activité ritualisée (danser, chanter, faire « des gammes » de sport…) va produire de la familiarité et de la préférence entre des membres.

Quelles formes peuvent prendre ces rites ?

M. C. : D’urgence, il faut démultiplier les moments de concorde, le bal du 14 juillet, les fêtes de la musique et autres soirées de voisins, pour que les Français vivent et vibrent ensemble à des expériences communes. Plus largement, je préconise de créer « une citoyenneté d’engagement » . L'objectif serait de rassembler les gens autour de diverses causes communes en fonction des intérêts et sensibilités personnelles (le climat, le soin aux personnes âgées...). Après une formation initiale de quelques mois, les citoyens consacreraient quelques jours/semaines dans l'année à œuvrer ensemble pour cette cause. En plus de produire du lien et un vrai sentiment d’appartenance, cette citoyenneté d’engagement contribuerait à résoudre certains de nos enjeux contemporains : transition écologique, santé, vieillissement, intégration... La mobilisation générale doit être sonnée. Évidemment, ce dispositif devrait être pensé avec les entreprises, parties prenantes du modèle, qui fourniraient du temps à leurs salariés, et des moyens...

À lire sur ce thème : L'ADN revue « Comment tu me parles » et/ou « Les années molles » . Vous pouvez vous abonner ici ou acheter les numéros.

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