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Torturer un animal : auriez-vous appuyé sur le bouton ?

Pourquoi accepte-t-on de torturer un animal même si cela est contraire à nos principes et à notre sensibilité ? Explication du professeur de psychologie sociale Laurent Bègue-Shankland.

Dans Face aux animaux. Nos émotions, nos préjugés, nos ambivalences (Odile Jacob, 2022), Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble Alpes et chercheur invité à l’université Stanford, transcrit et analyse les résultats d'une expérience réalisée en laboratoire.

Il s'agit de la transposition de l'étude conduite à Yale dans les années 60 et menée par le psychologue Stanley Milgram, expérience qui sera par la suite reproduite dans de nombreux pays auprès de milliers de personnes. Aux États-Unis, le professeur démontre qu'il est possible d'obliger une personne à obéir à un ordre qui heurte nos convictions et sensibilités dès lors qu'il semble provenir d'une autorité jugée légitime. Au cours de l'expérience dite aujourd'hui « de Milgram » , les volontaires acceptent majoritairement d'envoyer des chocs électriques très élevés (450 volts) à un individu (un acteur) suite aux ordres donnés par un scientifique. Milgram en conclut alors qu’un individu exposé à une figure d’autorité se métamorphoserait facilement en un agent déresponsabilisé, rouage mécanique et aveugle du système social.

En 2021 en France, Laurent Bègue-Shankland a reproduit l'expérience en substituant à l'homme torturé un poisson, avec un objectif : montrer que la légitimité culturelle de la science était une dimension déterminante et surtout révéler les profils individuels et circonstances qui favorisent une diminution de notre empathie envers eux. Interview de Laurent Bègue-Shankland, qui met le doigt sur la nature ambivalente de notre rapport aux animaux et analyse nos émotions et préjugés.

Pourquoi le choix du poisson dans votre expérience ?

Laurent Bègue-Shankland : Près de 750 personnes ont pris part à cette expérimentation, présentée alors comme le test d’un stimulant cognitif sur un poisson de 50 centimètres (en réalité un robot) dans un aquarium. Les participants devaient injecter successivement 12 doses d’une molécule censée favoriser l’apprentissage de l’animal, mais qui l’intoxiquait progressivement… Le poisson n’est certes pas le meilleur candidat pour tester l’empathie humaine. Son monde liquide, son apparence n’ont rien en commun avec nous. La surface de l’eau est une frontière pour notre empathie. Des travaux menés récemment au Muséum national d’Histoire naturelle ont d'ailleurs montré que plus le point de séparation évolutive d’une espèce de la nôtre est ancien, plus l’empathie éprouvée pour elle était faible. Nous sommes plus sensibles aux primates ou aux renards qu’aux grenouilles ou aux méduses. Cela tient essentiellement au fait que les espèces les moins éloignées de nous sont morphologiquement plus similaires. Dès que nous pouvons donner un visage à des animaux, identifier des oreilles, une bouche, des yeux, cela favorise le déclenchement de l’empathie. On peut donc prédire l’empathie pour les animaux au moyen de critères purement biologiques. Mais pas seulement : la culture nous dicte quelles espèces méritent notre considération, et quelles autres méritent notre consommation. Selon l’époque ou le lieu, un chat, un chien ou un ours seront vénérés, chassés ou cuisinés par les sociétés humaines. En ce qui concerne notre « victime » animale durant l’expérience, sa grande taille, ses yeux très visibles, et le faux retour cardiaque sonore et visuel qui informait les participants de l’impact du produit toxique ont créé une situation qui ne pouvait laisser émotionnellement indifférent. Simuler le comportement d’un mammifère aurait été probablement plus difficile techniquement. Il est certain que les participants décidant de sacrifier l’animal auraient été moins nombreux.

Quels résultats avez-vous obtenus ? En quoi vous ont-ils frappés ?

L. B. : Malgré les signes de détresse de l’animal (robot donc), 53 % des participants ont actionné les 12 boutons, tuant donc sciemment l’animal qui nageait devant eux. Alors que 20 % ont catégoriquement refusé de commencer (surtout des femmes, mais aussi des personnes végétariennes), de 1 % à 4 % ont administré entre une et onze injections. Pour mesurer l’effet du soutien à l’autorité de la science sur le comportement, j’ai remis aux participants une fiche visant à amorcer une disposition soit favorable soit défavorable à la science. Dans la condition « pro-science », les participants devaient mentionner par écrit trois choses importantes selon eux à propos de la science, puis trois choses qu’ils aimaient au sujet de la science et enfin trois choses qu’ils avaient en commun avec les scientifiques. À l’inverse, dans la condition « critique de la science », ils devaient écrire trois choses qui leur posaient problème au sujet de la science, trois choses qu’ils n’aimaient pas, et trois choses qui les différenciaient des scientifiques. La comparaison des comportements des personnes de ces deux groupes a confirmé que celles qui avaient été mises dans le groupe « pro-science » administraient significativement plus de doses du produit toxique dans l’aquarium que celles du groupe « critique de la science ».

On trouve volontiers les abattoirs affreux, mais on ne rechigne pas devant une entrecôte. Pourquoi ?

L. B. : Pour surmonter la dissonance cognitive que cette contradiction génère, nous évitons de voir les animaux derrière ce que nous extrayons d’eux (graisse, os, chair, peau). L’éloignement et l’invisibilité des lieux et des violences de l’abattage, la disparition des corps entiers sur les étals, les tables festives ou les livres de cuisine, la suppression dans l’assiette de parties anatomiques qui renvoient à un véritable animal (ayant des yeux, des oreilles), les évocations publicitaires du destin champêtre et heureux des animaux d’élevage, tout ceci permet d’éluder l’ambivalence des consommations carnées. La magie du marketing culmine dans ce que l’on appelle la « suicide food » : les animaux hilares, cochons ou poulets, qui nous supplient de les déguster ! Dans une étude récente qui illustre le phénomène de « désanimalisation », des chercheurs ont montré à des participants les photos d’agneaux ou de cochons cuisinés et disposés sur un plateau. À certains d’entre eux, on montrait des bêtes privées de leur tête et à d’autres des animaux entiers, puis l’on mesurait l’empathie éprouvée et le dégoût que l’idée de leur consommation suscitait. Sans surprise, les animaux intacts évoquaient bien plus d’empathie que les animaux décapités. La perspective de leur consommation suscitait une répugnance accrue, notamment chez les femmes, les plus jeunes consommateurs et ceux issus de pays industrialisés.

En quoi notre rapport aux animaux est-il une question centrale aujourd'hui ? Comment s'imbrique-t-elle selon vous avec le capitalisme ?

L. B. : L’élevage et l’utilisation alimentaire des grands herbivores ont façonné en profondeur l’économie des civilisations humaines après leur domestication au Néolithique. Le capitalisme a amplement prospéré sur le travail et l’exploitation des animaux, comme l'a montré par exemple le sociologue de Chicago David Nibert. La domestication a constitué une transformation profonde qui a modifié les conditions d’existence des animaux comme celles des humains. Elle a aussi façonné les relations entre les humains eux-mêmes, devenues plus inégalitaires en favorisant l’accumulation et l’institutionnalisation d’écart de richesses entre eux.

Dans l'imaginaire collectif, avoir de l'empathie pour les animaux est encore perçu comme quelque chose qui relève de la « sensiblerie féminine » mal placée, alors que c'est aussi une émotion défendue par Nietzsche... Cela vous évoque quoi ?

L. B. : Juste avant son effondrement psychique, Nietzsche aurait pris le parti d’un cheval de trait qui se faisait maltraiter par un charretier brutal. Il écrit aussi dans ses correspondances que le « respect des animaux est une prise de conscience qui est l’ornement des hommes nobles ». Mais dans une lettre à son ami von Gersdorff, il écrit aussi qu’il « faut de la viande aux natures intellectuellement productives ». Comme la majorité des philosophes, il embrassait les contradictions de son époque. Concernant la sensibilité féminine aux animaux, il s’agit d’un fait sociologique très intrigant. Les femmes ne chassent presque jamais (seulement 2 % en France), n’exercent que rarement la profession de boucher (10 %), et deux tiers des végétariens sont des végétariennesL’opposition à l’expérimentation animale est l’un des domaines où les écarts entre hommes et femmes sont les plus documentés. Les femmes y sont surreprésentées, et ce dans des proportions qui ont peu changé depuis 150 ans. Au XIXe siècle, les trois quarts des participants lors de manifestations en faveur des animaux étaient des femmes. Lorsqu’il s’agit de violences physiques, on trouve davantage d’hommes, que les victimes soient humaines ou non. Chez les adultes, la probabilité qu’une femme frappe gravement un animal est de 39 fois inférieure à celle d’un homme, et celle de lui tirer dessus avec une arme à feu l’est de 45 fois. J’ai récemment mené une étude auprès de 12 344 élèves qui montrait que parmi les 7 % qui avaient déjà fait volontairement du mal à un animal, plus des deux tiers étaient des garçons. Il n’existe aucune culture où les femmes auraient des conduites de violence gratuite plus fréquentes que les hommes avec les animaux. En revanche, on ne manque pas d’exemples ethnographiques où les femmes en prennent soin, et même les allaitent. Pour finir, en France, un parti politique a été sanctionné pour son non-respect de la parité lors d’élections en 2017 car il présentait 2/3 de femmes : c’était le parti animaliste !

Qu'avons-nous à gagner à repenser notre rapport aux animaux ? Revoir notre lien avec les animaux peut-il être un levier d'action écologique ?  

L. B. : Notre sensibilité à la cause animale évolue de manière sensible, mais il est difficile de prédire les formes que prendront nos relations avec les animaux dans le futur. Certains d’entre eux manqueront à l’appel. Entre 1970 et 2016, les populations de mammifères, oiseaux, amphibiens, reptiles et poissons ont diminué de 68 %. On sait que la dégradation des écosystèmes est un signal alarmant pour notre avenir, qu’il s’agisse des risques épidémiques ou des conflits à venir et qui seront liés à la rareté de certaines ressources vitales. Une mutation radicale pourrait advenir non d’une conception consistant uniquement à préserver des « espèces », mais d’une vision plus différenciée de chaque animal et de ses intérêts propres. Nous aurions à gagner de cette utopie une représentation moins instrumentale des animaux et une conception plus riche de notre coexistence, non seulement avec les animaux, mais aussi avec nos congénères. Car repenser notre rapport avec les animaux, c’est aussi revoir le lien que nous entretenons avec l’altérité.

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