Manifestation Go vegan

Faut-il avoir peur des véganes ?

© Andy Bosselman

On aurait tort de réduire la question du véganisme à un affrontement entre mangeurs de graines et amateurs de steaks. Car notre mode d'alimentation a des incidences sur de multiples secteurs et pose des questions sur le type de société que nous voulons bâtir.

Le véganisme ne laisse personne indifférent. Le sujet séduit et divise, il engage à la révolte autant qu’il révulse. Pour éclairer ce débat, nous avons interrogé deux personnalités aux opinions bien tranchées. L’une est militante au sein de la très médiatique association L214, connue pour ses actions coup de poing visant à dénoncer les maltraitances animales. L’autre se dit ouvertement contre les véganes et le clame haut et fort dans ses ouvrages (Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser, 2019 et Le meilleur des mondes végans, 2021). Pourtant, Brigitte Gothière et Paul Ariès combattent tous deux l’élevage industriel, son productivisme forcené et son cortège de barbaries. Malgré leurs divergences, leur échange d'arguments laisse entrevoir la possibilité d’alliances stratégiques.

Pourquoi le véganisme est-il un sujet si urticant aujourd’hui ?

BRIGITTE GOTHIÈRE : Le véganisme soulève une question qui nous met collectivement mal à l’aise. Reconnaître qu’une alimentation végétale peut être variée, riche, équilibrée, savoureuse ou gastronomique rend caduques les mauvaises excuses qui légitiment un système basé sur une violence extrême vis-à-vis des animaux. Le véganisme nous place face à nos paradoxes : on continue de consommer de la viande, du poisson ou des œufs, en ayant conscience de leurs conditions d’existence et de morts terribles.

PAUL ARIÈS : Le véganisme est un phénomène minoritaire qui a remporté une première bataille, celle de l’imaginaire. Il ne représente que 2 à 5 % des estomacs français mais 99 % de l'imaginaire alimentaire des bobos urbains ! Je parle parfois de « Vegan Disney World », car, grâce aux films de Walt Disney notamment, on a vu notre rapport aux animaux changer à mesure qu’on les anthropomorphisait. Le véganisme « bon pour les animaux » fait écho à cette tendance. Mais il reste à mon sens un mouvement principalement urbain, qui touche peu les campagnes.

Si demain on fermait tous les abattoirs, quel impact cela aurait-il sur notre quotidien ?

B. G. : Ils ne seront pas fermés du jour au lendemain. Le scénario le plus plausible, c’est une baisse continue de la consommation de viande. Ces animaux qui naissent ont été sélectionnés génétiquement, un procédé qui conduit par exemple à ce qu’on puisse voir grandir un poulet de 2 kilogrammes en trente-cinq jours (4 fois plus vite qu’en 1950). C’est cette production intensive industrielle que l’on souhaite arrêter immédiatement. Lorsque le système sera ralenti, l’impact sur notre quotidien sera minime. On pourra continuer à avoir à nos côtés des animaux qui paissent dans de vastes zones protégées et qui, en même temps, rendent des services écosystémiques.

P. A. : Je suis pour la fermeture des abattoirs industriels, pour la généralisation des abattoirs de proximité et de l'abattage à la ferme. L214 a parfaitement raison de dénoncer cette folie barbare. Mais la fermeture des abattoirs que je défends, c'est le passage à un élevage respectueux des animaux, des humains et de la Terre.

Pour moi, une baisse de la biodiversité animale (adieu veau, vache, cochon, couvée) ce n'est pas seulement le sacrifice de plus d'un milliard de petits paysans dans les pays pauvres qui ont besoin de la traction animale, c'est l'obligation d'utiliser toujours plus de produits chimiques pour faire pousser les légumes, les céréales, les fruits, faute de disposer de fumures animales. La fermeture des abattoirs à la sauce végane, c'est la mort de la ferme écolo, qui reste par excellence une ferme polyvalente produisant à la fois des céréales, des légumes, des fruits, des œufs, du lait, de la viande, et de la bonne terre de surcroît.

De nombreuses études convergent pour indiquer que réduire la consommation de produits d’origine animale a un impact positif sur les émissions de GES, entre autres. Le véganisme serait donc une solution pour lutter contre l’accélération du dérèglement climatique.

B. G. : Le récent rapport du GIEC le souligne, arrêter purement et simplement les émissions dues aux énergies fossiles ne suffit pas. On ne pourra pas rester en dessous de 1,5 voire 2 °C en 2050 si on ne modifie pas en profondeur notre modèle agricole et alimentaire. Les niveaux de consommation de produits d’origine animale sont absolument insoutenables ; le véganisme et l’alimentation végétale sont des leviers puissants. En remplaçant la moitié de nos apports en aliments d’origine animale par des végétaux, on arrive déjà à 51 % de réduction de la surface nécessaire à la production alimentaire et à 36 % de réduction des GES liés à l’alimentation. Si l’on passait à une alimentation 100 % végétale, on réduirait de 76 % la surface nécessaire à la production alimentaire mondiale et de 49 % les GES.

P. A. : Le choix de ne pas manger de sous-produits animaux est légitime ; ce qui est problématique c’est de prétendre interdire tout type d'élevage. L'élevage paysan n'est en rien responsable de la faim dans le monde. Les causes principales en sont la destruction des agricultures vivrières, le brevetage du vivant, le vol des terres en Afrique, le gaspillage alimentaire. L'élevage paysan n'est pas davantage responsable du réchauffement climatique, puisqu'une prairie, avec ses vaches, ne constitue pas une source mais un puits de carbone. Une prairie d'un hectare absorbe, chaque année, une tonne de CO2.

B. G. : Nous n’avons rien contre les animaux qui paissent librement dans des espaces ouverts. Là où on n’est pas d’accord, c’est sur l’appropriation totale de leurs vies. Même dans les structures extensives, la séparation des mères et des petits est monnaie courante, par exemple. L’objectif reste toujours de les manger. Nos détracteurs utilisent beaucoup de contorsions pour justifier l’acte de mise à mort des animaux. On entend dire que les animaux nous rendent des services écologiques qui justifient l’élevage, ou que celui-ci garantit des relations riches avec les animaux. Mais le projet végane, c’est bien de vivre avec les animaux et non pas de vivre de leur exploitation. N’essayons pas de décrédibiliser un mouvement qui lutte précisément pour qu’il y ait moins d’inégalités, moins de souffrance dans notre société.

« Grâce aux biotechnologies alimentaires, ceux qui ont imposé la sale viande industrielle et sa surconsommation façon Big Mac peuvent passer de l'industrialisation à l'hyper-industrialisation. Les champions de la fausse viande, ce sont les anciens champions de la sale viande. »

Paul Ariès, politologue, défenseur de l'élevage paysan et de l'agroécologie

Le véganisme permet-il d’apporter une réponse pérenne aux problèmes posés par les systèmes industriels de production animale ?

B. G. : L214 s’accorde avec Paul Ariès sur la définition des problèmes associés à la production animale industrielle. Cependant, l’association défend l’idée que les animaux sont des êtres doués de sensibilité, avec leur vie propre et leur altérité, et que, de ce fait, on devrait les considérer comme des cohabitants de notre planète.

Nous divergeons également sur les impacts environnementaux et la question du partage des ressources. Une personne végétalienne émet 2 à 3 fois moins de gaz à effet de serre et requiert quasi 3 fois moins de terres pour son alimentation qu'une personne consommant de la viande au niveau actuel. La surconsommation de viande peut favoriser l’apparition de maladies chroniques.

P. A. : La dénonciation des méfaits des systèmes industriels de production animale ne date pas de la naissance du véganisme. J'aimerais citer deux ouvrages bien antérieurs : Animal Machines de Ruth Harrison publié en 1964 aux États-Unis, et Le Grand Massacre d’Alfred Kastler, Michel Damien et Jean-Claude Nouët, sorti en 1981, ouvrage dont la réimpression a été interdite sous la pression de l’industrie de la « sale viande ».

Aujourd’hui la nouveauté, c'est que, grâce aux biotechnologies alimentaires, ceux qui ont imposé la sale viande industrielle et sa surconsommation façon Big Mac peuvent passer de l'industrialisation à l'hyper-industrialisation. Les champions de la fausse viande, ce sont les anciens champions de la sale viande. Tyson Foods, le numéro 1 de la sale viande mondiale, se veut le champion du véganisme de demain ! Ils savent que leur modèle industriel les conduit dans le mur, et qu’il n’assure plus de retour sur investissement du fait des épizooties – les épidémies des animaux – et des scandales alimentaires, qui coûtent jusqu'à 50 % du chiffre d’affaires. C'est pourquoi ils veulent imposer les faux produits animaux avec l'aval des véganes. 

Mon combat se résume dans un slogan : ni sale viande, ni fausse viande, mais défense de l'élevage paysan ! La vraie opposition n’est pas entre protéines animales et protéines végétales, mais plutôt entre la production industrielle de protéines végétales ou animales, et une agriculture végétale ainsi qu’un élevage antiproductivistes. 

« Ce qui manque aujourd'hui, ce sont des politiques publiques qui accompagnent la transition vers un modèle alimentaire végétal. On aurait besoin de consensus et d’appuyer ensemble un certain nombre de revendications pour faire reculer les multinationales. »

Brigitte Gothière, porte-parole de l'association L214

Les alternatives telles que l’agroécologie ou l’agriculture végane sont-elles viables ?

P. A. : Le véganisme est soluble dans le capitalisme. Aujourd’hui, on peut manger végane chez McDo, avec Nestlé. L'agroécologie et l'élevage paysan supposent au contraire de sortir du système dominant, sans chercher à l’aménager. C'est bien pourquoi le véganisme a plus de chances de l'emporter, car il bénéficie du soutien financier des lobbies de l’agro-industrie.

B. G. : Au lieu de taper sur les véganes, pourquoi ne pas taper sur les multinationales ? On aurait besoin de consensus et d’appuyer ensemble un certain nombre de revendications pour faire reculer les multinationales et faire avancer les politiques publiques. Avec L214, on va pousser de manière à ce que les candidats à la présidentielle s’engagent à mettre fin à l’élevage intensif, à la pêche industrielle, et se prononcent sur une baisse de 50 % de la consommation de produits d’origine animale d’ici les cinq ans qu’ils auront de mandat. Ce sont des demandes que l’on pourrait porter ensemble.

Ce qui manque aujourd'hui, ce sont des politiques publiques qui accompagnent la transition vers un modèle alimentaire végétal. Les productions végétales sont orientées vers la production industrielle animale : on fait pousser des céréales et légumineuses pour nourrir des animaux d’élevage. Nous défendons un modèle agricole respectueux des milieux, très opposé aux monocultures destructrices.

Les multinationales du végétal et les startups de l’agriculture cellulaire représentent-elles une alternative crédible, à vos yeux ?

P. A. : Je combats fermement l’agriculture cellulaire et ses multinationales. Pour moi, c’est là que devrait se situer le débat pour le futur de notre modèle alimentaire. Or le mouvement végane n’existerait pas sans les possibilités nouvelles offertes par les grandes firmes de l’agriculture cellulaire et leur capacité d’innovation en matière de biotechnologies alimentaires. Malgré la bonne foi de nombreux militants, je pense que le mouvement végane accompagne un glissement historique : le passage de l'agriculture et de l'élevage industriels du xxe siècle à une agriculture et à un élevage hyper-industriels dans le second quart du xxie siècle. Car ces grandes firmes souhaitent imposer les faux produits animaux – fausse viande, faux œufs, faux lait, faux cuir, fausse laine, faux miel – de manière à générer encore plus de rendements économiques

B. G. : Dans son rapport de 2018, le GIEC cite les protéines végétales et la viande de culture comme des solutions possibles pour limiter les émissions de GES. Cette proposition n’émane donc pas uniquement d'hurluberlus végans…

En quoi cette question est-elle un sujet de société qui nous concerne toutes et tous ?

P. A. : On voudrait nous faire croire qu'il serait possible de remplacer toute la viande de bœuf consommée mondialement par un cheptel de 50 vaches, sur lesquelles on prélèverait quelques cellules à intervalle régulier afin de faire pousser de la viande dans des incubateurs à grand renfort d'hormones de croissance et d'un gaspillage éhonté d'énergie. Est-ce vraiment ce dont l'humanité a besoin ? Les entreprises du secteur prévoient déjà la fin de l’agriculture traditionnelle pour 2035. Je considère que le mouvement végane est le cheval de Troie de ce capitalisme vert.  

B. G. : Il n’y a pas de consensus dans le mouvement végane sur la question de la viande de culture. Chez L214, nous n’avons pas d’avis définitif. Nous écoutons les différents points de vue, notamment ceux des scientifiques comme Mark Post, qui travaille sur cette question parce qu’elle apporte des réponses concrètes à l’enjeu de nourrir 9 milliards d’humains à l’horizon 2050. Mais nous écoutons aussi les tenants d’une posture décroissante, qui soulignent qu’il est techniquement compliqué et coûteux de déployer cette alternative à grande échelle.

Cette interview a paru dans le dossier « Faut-il avoir peur des végans ? » de la revue 28 de L'ADN : à commander

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commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Très intéressant ce regard croisé. Cela manque dans de nombreux autres débats.

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