Illustration satitrique avec un gros personnage en costume et des liasses de dollars

Denis Colombi : « Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?  »

© Montage via freepng

Nous ne sommes pas franchement fans du système, pourtant celui-ci perdure tant bien que mal. Le capitalisme est-il inéluctable ? Pas pour le sociologue Denis Colombi, et il nous explique pourquoi.

Les indicateurs virent au rouge. Colère contre les riches qui monte sur les réseaux via le #EatTheRich, velléités d'abolition du travail sur Reddit avec le groupe Antiwork, et petites leçons de marxisme sur TikTok... Même à la télé, les sitcoms qui parlent boulot ne font plus vraiment recette, sauf si elles critiquent les ravages du capitalisme. Mais en dépit de nos nombreuses réticences, le système se maintient.

Explications de Denis Colombi, sociologue, auteur du récent ouvrage Pourquoi sommes-nous tous capitalistes (malgré nous) ? (sorti en janvier 2022 aux Éditions Payot), de l'essai Où va l'argent des pauvres : Fantasmes politiques, réalités sociologiques (janvier 2020), et du blog Une heure de peine.

Selon vous, le capitalisme ne récolte pas une adhésion franche et massive… Comment décrire les sentiments ambivalents que nous entretenons à ce système ?

Denis Colombi : Mon point de départ est le suivant. Le capitalisme est extrêmement facile à critiquer. Il suffit de décrire correctement la manière dont il s’exprime concrètement (amasser de l’argent, courir après la richesse pour en amasser plus) pour faire émerger ses dysfonctionnements et ses failles. Pour des personnes de gauche, la critique du système capitaliste est entendue. Or, les arguments anticapitalistes sont aussi mobilisés par des personnes dont la grammaire idéologique les en éloigne. On l’a vu au moment des débats autour du mariage pour tous et de la PMA. Des personnes situées à droite, donc a priori favorables au capitalisme, se mettaient soudainement à critiquer la marchandisation de l’être humain et les excès du libéralisme. Dans la même veine, Donald Trump avait mobilisé son électorat avec des arguments contre la mondialisation et l’ouverture du marché. Cela ne voulait pas dire qu'il était fondamentalement contre notre système économique, mais qu'il est possible de faire appel à cet argument, ou tout du moins à cette esthétique anticapitaliste, en se faisant le défenseur du peuple, des classes populaires contre les firmes internationales... En outre, les objets culturels les plus capitalistes peuvent aussi mobiliser ce genre d’arguments : les films hollywoodiens, purs produits du capitalisme, avancent souvent que les amis et non l'argent sont la vraie richesse... Le premier film d'animation de LEGO, La Grande aventure LEGO, qui met en scène un gentil ouvrier qui lutte contre Lord Business est pourtant une pub géante pour l'achat de jouets ! Cela montre une chose : une économie capitaliste n'a pas besoin d’avoir des individus et une population absolument convaincue de l’utilité et de la supériorité du système. C’est donc pour moi que ce qui nous fait agir comme capitalistes passe par autre chose que l’espèce de lavage de cerveau que l’on imagine parfois en pensant à la publicité ou que par une contrainte extérieure... J’ai donc cherché d’autres mécanismes qui puissent expliquer que l’on puisse agir en accord avec les principes capitalistes sans forcément en être conscient, et sans forcément y adhérer de manière franche et totale.

Nos critiques contre le capitalisme seraient-elles trop superficielles pour éroder le système en profondeur ?

D. C : Pas forcément, certaines personnes adhèrent en profondeur à ces critiques, à mon sens à juste titre. Je définis le capitalisme par les actions que le système produit, le fait de travailler à rechercher un profit qu’il faudra toujours renouveler... Je reprends ici un questionnement qui vient du sociologue Max Weber qui se demandait déjà il y a 100 ans pourquoi depuis le 18-19ème siècle nous nous étions mis à rechercher le profit pour lui-même : pour lui, cela avait à voir avec une interprétation particulière du calvinisme, qui recherchait dans la richesse économique et l’ascétisme le signe de leur prédestination, le signe de leur élection divine. Chez les spécialistes des religions, la théorie est discutée, mais cela montre toutefois que le comportement capitaliste ne va pas de soi et ne peut pas se justifier par lui-même : personne ou quasiment ne se lève le matin en se disant : « super, je vais passer ma journée à faire beaucoup d’argent, et demain, j'emploierai cet argent à gagner encore plus d'argent. » Max Weber expliquait que les individus ont besoin d’un esprit, d'une forme de justification qui les pousse à adhérer au système, et il la trouvait dans la religion. Dans la même optique, les sociologues Eve Chiapello et Luc Bolstanski ont montré que « le nouvel esprit du capitalisme » qu’il identifie à partir des années 1980 était né suite aux critiques émises par des artistes dans les années 70 qui estimaient que le Taylorisme et le Fordisme annihilaient la créativité des individus. En réponse, on a individualisé le travail, que l'on a précarisé. Mais on a trouvé des justifications qu’était l’expression par le travail.

Il faut selon vous lutter contre la tentation de naturaliser le capitalisme, une inclination pourtant communément partagée...

D. C : Oui, cette représentation est relativement commune : on peut se dire que le capitalisme consiste à rechercher son intérêt, sa satisfaction, et que c’est « humain », « biologique », quasiment inscrit dans notre nature. On peut aussi enrober tout ça d’explications darwiniennes et d'adages comme « l’homme est un loup pour l’homme ». Pourtant, le capitalisme est relativement récent. Si l’on peut trouver à différents moments et endroits de l'Histoire des personnes qui se livraient à des activités capitalistes, cela restait généralement circonscrit à une période et à un cercle relativement limité : des marchands qui n’avaient pas les mêmes comportements que les autres et pour qui le commerce était rendu légitime car il s’exerçait avec l’extérieur (autre tribu, ville, pays..). La généralisation de cette idée qu'il est désirable de rechercher le profit pour lui-même date du 17ème siècle environ. La recherche du profit, « le lucre », n’est plus considérée comme une passion triste, un péché ou une menace, sauf si elle est soumise au service de dieu. Ce qu’il y a de spécifique à notre société, c'est que le profit est devenu une vertu en soi, une source de bien commun. Aujourd'hui, on appelle ça la 'théorie du ruissellement', qui reprend en fait l’idée, très récente, de profits mutuels et qui va donc justifier le profit comme moyen d’enrichir non seulement soi mais aussi les autres.

Parmi les effets du capitalisme, il y a le fait que nous nous pensons aussi de plus en plus comme des entrepreneurs, des businessmen de nous-mêmes... Pourquoi ?

D. C : Cela est dû à la conjonction de différents facteurs : d'un côté, notre socialisation et nos apprentissages qui placent en nous des dispositions, de l'autre, des institutions, extérieures à nous, dans lesquelles nous sommes pris et qui nous poussent à nous comporter de la sorte. Les études montrent que lorsqu'on est placé sur un marché, on est obligé d’agir d’une certaine façon, tant les objets, les outils, les institutions et les lieux que traversons sont construits en fonction d'une représentation du monde qui va composer l'univers où l'on évolue et vont moduler nos comportements. C’est ce qu’on appelle en sociologie économique « la performation » ou « la performativité. » La plus importante de ces institutions : le marché. L'un des effets du capitalisme est par exemple de penser nos diplômes (notre capital culturel comme dirait Bourdieu) comme des ressources dont il faut maximiser l’usage. Autre exemple : le supermarché est un espace pensé pour susciter un certain rapport à la consommation, nous faisant acheter des produits imprévus, ce qui n’était pas le cas des magasins historiques. Cela donne lieu au shopping, une forme de consommation spécifique à notre époque, le fait d'acheter « pour se faire plaisir. » Peu à peu, tout notre environnement est travaillé par ces théories qui vont produire notre monde. Des éléments qui paraissent aussi neutres que les normes de comptabilité participent aussi à cette mouvance. En effet, que l’on évalue le capital d’une entreprise selon son prix d’achat ou au prix qu’il a sur le marché, cela produit des résultats différents. Dans un cas on décrète que l’entreprise est là pour produire (en compensant le prix d’achat de son capital), dans l’autre elle est là pour pouvoir être revendu, et donc déjà financiarisé. Ce mouvement de financiarisation touche aussi notre vie quotidienne : aux États-Unis, il est courant de payer avec une carte de crédit (ndlr : au lieu d'une carte de débit, comme chez nous), parce que cela affecte son  « credit score », un score calculé sur la base du remboursement des emprunts. De ce score dépendra le fait d’obtenir un prêt à la banque, bien souvent nécessaire pour payer les études de ses enfants, ce qui incite à payer tous ses achats via cartes de crédit pour montrer que l’on peut rembourser : on vit ainsi « à crédit » parce que les institutions nous y obligent. De ces choses un peu ennuyeuses, un peu techniques, dépendant en fait des enjeux d’organisation de la société qui sont considérables.

Les enfants ne sont pas épargnés. Une récente étude* montre qu'ils deviendraient consommateurs dès l'âge de 9 ans...

D. C : Il n’est pas nouveau que les enfants participent aux activités économiques, cela a toujours été le cas. Au 19ème siècle notamment, ils ont participé à la production, parfois de façon terrible, dans les champs, les usines ou les mines. Ce qui est très spécifique à notre société, c'est d’avoir placé l’enfance comme une période relativement protégée des enjeux économiques. Mais aujourd’hui, ces derniers reviennent vers eux sous forme de consommation. Et cela est intégré à l’éducation par le biais de l’argent de poche, dont la distribution recouvre diverses fonctions : apprendre aux enfants la valeur de l’argent et leur donner le droit de se « faire plaisir. » On apprend ce faisant que l’argent est quelque chose qui rend autonome, qui libère, que c'est la condition du bonheur, et que ce bonheur passe par la consommation. On a à faire ici à un argent à la nature ambivalente, à la fois autonome (il faut pendre des décisions pour le dépenser) et hétéronome, car il va servir à se conformer aux normes du groupe (dans le cas des enfants, des achats de cartes Pokemon, de skins etc).

via GIPHY

Vous soulignez que la stratification sociale se fait aujourd'hui en fonction du capital économique. Mais est-ce que cela n’a pas toujours été le cas ?

D. C : En termes économiques, la structure a toujours été inégalitaire, c'est vrai, mais la stratification d'aujourd'hui est en un sens plus économique encore. Aujourd'hui, on définit l’individu par son travail, par son activité économique. Le riche (Elon Musk, Jeff Bezos...) est celui qui « travaille beaucoup » (ou du moins se le représente-t-on ainsi...), créé quelque chose, rend service, et donc gagnerait à juste titre beaucoup d'argent. Dans la société romaine, ce n’était pas le travail qui justifiait la richesse, car le travail était délégué aux esclaves : était riche celui se distinguait politiquement ou militairement. À un niveau plus fin, la structure sociale aujourd’hui ne dépend pas uniquement de la richesse, mais aussi de la façon dont on se situe par rapport au fonctionnement du marché ou de la finance. Exemple : comme on l'a dit, une partie de la structure sociale dépend du credit score. Un mauvais credit score est un handicap non seulement financier mais aussi mais personnel, car l'on peut hésiter à se marier avec une personne dont le score est mauvais. Les personnes en difficulté économique ne pourront pas acheter à crédit et se retrouveront mécaniquement exclues, non seulement par le manque d’argent, mais par le manque de reconnaissance des institutions financière qui norment nos comportements : pour ces institutions, il faut non seulement avoir des revenus élevés, mais aussi réguliers ! Notre position sociale dépend donc du fait de satisfaire les institutions financières : la stratification sociale ne passe donc plus seulement la dualité riche-pauvre, mais par une forme de contrôle dans la façon de consommer et dans la manière dont elle est reçue par les autres. Ce n’est donc pas que le capital économique mais aussi une forme de capital culturel économique !

Mouvance #EatTheRich sur les réseaux sociaux, Grande Démission aux États-Unis... Que vous inspirent ces tendances ?

D. C : Ces mouvements ont au moins une vertu : poser ces questions et politiser ce qui avait tendance à ne plus l'être et à être perçu comme un état de fait naturel. Nous sommes toujours dans une période où le capitalisme est vu comme quelque chose d’un peu inévitable, dont il faut soit s'accommoder, soit s’éloigner par le refermement sur la nation. Personnellement, je ne trouve aucune de ses deux propositions séduisantes. Dans les deux cas, on ne pose pas le capitalisme comme une interrogation, mais comme une fatalité. Je note d'ailleurs que le travail est complètement absent des programmes politiques, alors qu'il pose tout de même la question de comment on organise nos vies...

Quel est selon vous l'avenir du capitalisme ?

D. C : Je pense qu’on sortira un jour du capitalisme, mais que l’on s’en rendra compte après coup. Les gens ne se sont pas réveillés un matin en se disant qu'ils allaient devenir capitalistes ! Ce n'est que des années plus tard que les historiens ont noté qu'une transformation notable de l'économie s’était opérée. Cela ne fait finalement que près de 300 ans que l'on a adopté ce système, c'est-à-dire rien du tout ! Je pense qu’une série de transformations nous conduira à passer dans un autre univers, qui sera peut-être d’ailleurs un autre capitalisme, peut-être quelque chose de mieux ou de pire... Le réchauffement climatique va de toutes façons nous obliger à modifier un certain de nombre de choses. La performativité nous montre que l'on intègre à notre environnement un certain nombre de théories économiques sur lesquelles on construit le monde dans lequel nous vivons, pourquoi alors ne pas créer d’autres théories, d’autres objectifs ? Cela nous redonnera je pense un peu de pouvoir sur le monde dans lequel nous vivons.

*Étude réalisée pour la FBF par Harris Interactive en ligne du 2 au 10 mars 2021 auprès d'un échantillon de 1 000 enfants âgés de 8 à 14 ans et représentatifs de cette population.

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.