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L’humain est-il un psychopathe prêt à tout pour satisfaire ses désirs les plus triviaux ?

Si l’humanité n’était qu’un seul humain…, il serait psychopathe. La thèse défendue par Sébastien Bohler dans son nouvel ouvrage Human Psycho explique aussi comment on pourrait mieux faire... Interview. 

Notre cerveau se moque de la catastrophe climatique qui vient… Habitué qu’il est à se concentrer sur sa volonté ancestrale d’augmenter notre accès à la nourriture, au sexe ou au bien-être. Voilà l’idée que développait Sébastien Bohler dans son best-seller Le Bug humain (Robert Laffont, 2019). Rédacteur en chef de la revue Cerveau & Psycho, docteur en neurobiologie, et ancien élève de l’école Polytechnique, il publie aujourd’hui Human Psycho, un essai guère plus rassurant dans lequel il étudie l’humanité dans son ensemble comme si elle était un seul et même individu. Son diagnostic : nous avons affaire à un psychopathe caractérisé. « Absence de scrupules, tendance à instrumentaliser autrui, à réfléchir à court terme et pas aux conséquences de ses actes. » 

Pourtant, pris individuellement nous sommes des êtres empathiques. Mais cette empathie dépend de notre taux d’ADN commun avec ceux que nous croisons. Et c’est là que naît le problème. On envisage de s’ouvrir les veines pour ses enfants, sauver notre petit-neveu est une option, mais plus on s’éloigne en termes de partage de gènes, moins on est prêt à se sacrifier. Et lorsqu’un groupe décrète qu’un autre groupe n’appartient pas à la même humanité que lui, toutes les barrières sautent. Sans aller puiser dans les exemples de génocides, des expériences menées avec des fans de l’OM et du PSG le démontrent amplement. Quant aux animaux ou aux plantes, nos ADN divergent trop pour que notre empathie soit naturelle. D’autant que « les religions monothéistes ont vraiment posé l’humain sur un piédestal. Autorisant l’exploitation de la nature et faisant naître un complexe de supériorité qui a ensuite suivi son propre programme avec le progrès technique, l’humanisme, Descartes, etc. »

Dans la seconde partie de Human Psycho, Bohler pose la question : comment arrêter ce psychopathe que l’humanité est devenue ? « Saint Augustin déjà affirmait que le vrai bonheur c’est de continuer à désirer ce qu’on a déjà. C’est le moyen d’échapper à une logique biologique du désir qui est fatalement inflationnaire. » Éviter le mimétisme des aspirations, la comparaison sociale, les objectifs illusoires, pour trouver son propre désir et désirer sans détruire, tel est le pari que l’on doit tous faire. Et cela implique de moins communiquer, de vivre plus localement, etc. Car contrairement à ce que clament nos dirigeants, il n’y a pas de solutionnisme technologique possible. « Sur le papier, la technique peut tout, mais tant que la nature est vue comme un moyen, tout progrès technique ne sera qu’un progrès au détriment de ce moyen. »

Comment est née l’idée de Human Psycho ?

Sébastien Bohler : Après la parution du Bug Humain, les gens qui venaient écouter mes conférences avaient compris qu’ils avaient un problème au niveau de leur constitution cérébrale qui les poussait à consommer. Ils voulaient faire ce qu’il faut pour ne plus se laisser faire par leur instinct. Certains avaient changé de vie, se nourrissaient localement, arrêtaient de prendre l’avion… Et revenaient un an après me dire : « ça ne sert à rien » . Ils voyaient que les émissions de gaz à effet de serre de 2021 ont pratiquement rejoint celle de 2019. Et se demandaient si vraiment notre action individuelle pèse. 

J’ai donc commencé à réfléchir à la question des propriétés de notre système constitué d’une multitude d’individus. Ce qui m’a amené à me demander si une planète avec huit milliards d’individus connectés qui s’échangent des marchandises et des informations ça ne commence pas à ressembler à un organe… L’humanité peut être comparée à un gigantesque cerveau. Et comme tout organe, il va pomper de l’énergie pour faire fonctionner son métabolisme. C’est ce qu’il se passe avec les énergies fossiles, par exemple. Nous pompons, pompons et recrachons des déchets sans vraiment nous poser de question…

Peut-on lutter contre ce psychopathe global sans restreindre les libertés individuelles de chacun d’entre nous ?

S. B. : La liberté individuelle c’est avant tout la liberté de conscience, d’opinion, et ce n’est pas celles que notre société protège en priorité. Ce qu’elle protège c’est la liberté de notre Striatum, une partie assez rudimentaire du cerveau qui veut simplement se déplacer, consommer, accéder aux commodités… C’est ce qui nous fait râler parce qu’on ne peut pas aller au resto quand on veut. Alors que si on se dotait de la liberté de résister à nos propres envies, de supporter l’inaction, ne pas être esclave du désir de se promouvoir socialement, nos vies seraient totalement autres. Museler les dérives de l’humanité globale, ce n’est donc pas forcément museler les individus qui la composent. Imaginez que tout projet d’une entreprise ou d’un gouvernement soit soumis à une autorisation qui envisage ses conséquences à long terme. L’intelligence artificielle pourrait y aider. Après tout, quand il s’agit de l’utiliser pour produire plus on n’a aucun problème moral avec elle. Tuer Human psycho c’est tuer cette hyperconnexion qui crée des comportements destructeurs. Il faut dissoudre cet être global, vivre tous de façon plus locale, bio, rural, en voyageant et en circulant moins.

Comment rendre ces évolutions désirables dans un monde de compétition entre les individus, les nations…

S. B. : C’est la tragédie des communs : celui qui accapare l’eau, la biodiversité, les énergies fossiles…, améliore sa situation en dégradant celle de tous les autres. Un des moyens d’en sortir réside dans les logiques de réputation. Que les États et les entreprises qui signent des chartes contraignantes, passent pour plus fiables. Et que les autres y perdent en réputation. Et donc ne bénéficient plus d’un aussi bon accès à certaines ressources en matière de savoir, de renseignements, de crédit, etc. Au point qu’apparaître comme un partenaire fiable devienne un avantage concurrentiel. Ce qu’on perd en tant qu’entité on le gagne en rejoignant un groupe d’entités crédibles et collaboratives. Cela dessinerait, à moyen terme, un tout autre ordre mondial.

À LIRE : Sébastien Bohler, Human Psycho, éditions Bouquins, 2022.

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Article très intéressant

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