Vélo rose

Voyages à vélo : comment ils sont devenus le meilleur plan de nos vacances

© Francesco Ungaro

De plus en plus populaire, le vélo s'impose aujourd'hui comme symbole de l'utopie écologiste et minimaliste. Explications d'Alexandre Schiratti.

Depuis la pandémie, le marché du vélo a explosé, nos envies d'ailleurs aussi. Géographe et cycliste passionné, Alexandre Schiratti retrace les 200 ans d'histoire du vélo. Dans Prendre la route (Arkhé), il décrypte notre attrait croissant pour le vélocipède (de son vrai nom) comme moyen de voyager autrement, aux antipodes des trajets de 9 minutes en jets privés. Au programme : émerveillement face à la nature, éloge de la lenteur et anticonsumérisme... Interview.

Comment le vélo s'est-il glissé dans notre quotidien ?

Alexandre Schiratti : C’est en fait l’invention qui précède les usages, qui mettent presque une trentaine d’années à se fixer. L’histoire du vélo commence en 1818 avec le Baron Karl Drais von Sauerbronn : dans la ville de Mannheim en Allemagne, il invente (sans trop savoir ce qu’il va en faire) une « machine à courir », une sorte de trottinette qui portera son nom, la draisienne. L’objet est rapidement adopté par la bourgeoise, et l'aristocratie locale s'en sert pour arpenter maladroitement la campagne environnante avant de le délaisser faute de possibilité d'utilisation. L’ancêtre du vélo tombe alors dans l’anonymat. Au début des années 1860 à Paris, le ferronnier Pierre Michaux ajoute des pédales à l'invention du baron allemand. C'est un tournant : les pédales permettent de décupler la vitesse et la distance parcourue. Le vélo peut enfin être utilisé pour se promener : les gens tâtonnent, testent… Finalement, deux fonctions émergent : le voyage et les compétitions sportives. Les premiers utilisateurs sont issus des classes favorisées : en plus d’avoir les moyens d’acquérir un vélo (très cher à l’époque car produit de façon artisanale), ils jouissent de suffisamment de temps libre pour s’adonner à des loisirs, ce qui dans la France du 19ème siècle est réservé à une élite. La popularisation du vélo advient finalement entre la fin du 19ème et le tout début du 20ème siècle : l’industrialisation permet la production de bicyclettes accessibles et la législation généralise le temps libre, dimanche, samedi et enfin congés payés. Le vélo apparaît alors comme un véritable symbole de progrès. La France du Second Empire, « un siècle de science et de fer », croit fermement en l’amélioration de la société et de l'être humain grâce au progrès technologique. L'idée de la vitesse — presque celle de « la glisse » et des sensations fortes — est aussi prépondérante : le vélo permet presque d'atteindre l'allure d'un cheval au galop, et ce en s'appuyant uniquement sur de l'énergie humaine.

Comment les deux usages du vélo, sport et tourisme, se sont-ils développés ?

A. S : Tout cela se passe à Paris... On se rend compte que cette machine permet de se mesurer et de s'affronter... En ce sens, le vélo et un peu l'hériter des joutes ! Les premières courses de vélo sur de longues distances ont lieu en 1869, à l'instar de la célèbre course Paris-Rouen. Dans le même temps, les premières personnes à voyager à vélo s'évadent vers Avignon ou vers l'Autriche-Hongrie : ils testent le matériel et leur force physique pour accéder à cette forme d'évasion qui leur fait défaut. Par rapport aux chevaux, le vélo autorise l'affranchissement des routes et des contraignants relais de poste ; par rapport aux trains, le vélo permet de s'écarter des lignes de chemin de fer. Avec le vélo, on peut réellement prendre la route. En parallèle, des clubs se créent en France, en Angleterre et aux États-Unis pour se retrouver entre bourgeois autour du vélo, du sport et du voyage.

Comment est né l'imaginaire du voyage à vélo ?

A. S : Si l'usage du vélo se développe à Paris, la culture de l'aventure est quant à elle plus anglo-saxonne. L'un des grands noms de l'époque, l'anglo-américain Thomas Stevens, accomplit un premier tout du monde entre 1884 et 1886 sur un vélo assez rudimentaire (un grand bi, un vélo avec une grosse roue à l'avant et une petite à l'arrière) sur lequel il parcourt plus de 22 000 kilomètres, traverse des zones en guerre, l'ouest des États-Unis, la Chine et l'Empire Ottoman. Il raconte ensuite son périple dans une revue. Finalement, l'écriture du voyage vélo est presque aussi importante que le voyage lui-même. Au début du 20ème siècle, l'auteur américain Christopher Morley a d'ailleurs dit que le vélo était le véhicule des romanciers et des poètes... En effet le vélo offre un espace de médiation, un espace suspendu dans le temps d'où voir le monde différemment... Ce n'est pas une coïncidence si de nombreux auteurs (Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Zola, Cioran, Maurice Leblanc…) ont pratiqué le voyage à vélo : c'est finalement une manière assez intellectuelle de voyager. Ceux qui affectionnent le voyage à vélo ont généralement un discours très construit sur leur pratique. Deux stratégies pour ces types de voyageurs : accepter de côtoyer les voitures ou fuir le trafic. Cette seconde option a lancé la mode du gravel, un vélo de route qui permet aussi d'en sortir et d'accomplir ce rêve écologique : se retrouver complètement immergé dans la nature. En France, le réseau routier est aujourd’hui l'un des plus denses au monde, ce qui permet de trouver facilement de petites routes vides et bucoliques. C'est moins le cas en Europe de l'Est, ou même en Espagne ou en Italie. De fait, la France est aujourd'hui l'une des premières destinations de cyclotourisme au monde.

Aujourd'hui à quoi ressemble la culture du vélo ?

A. S : Il y a plutôt des cultures du vélo. Elles se construisent en fonction de clivages qui se cristallisent très rapidement dès le début de l'histoire à vélo : les bourgeois voyagent, les classes populaires font des courses. Encore aujourd’hui, on retrouve sous une forme un peu différente cette dichotomie : le Tour de France est plutôt une compétition adulée par les classes populaires rurales et périurbaines tandis que les voyages à vélo sont plutôt réalisés par des urbains écologistes. En effet, voyager à vélo revient à renouer avec la nature et le temps long, à retrouver son corps, à manger sainement, aller en montagne, camper, écouter le silence... Ces principes écologistes ont été théorisés dès le début du 20ème siècle, notamment par Velocio et toute l'école stéphanoise, figures importantes du cyclotourisme. Pour eux, le vélo est un moyen de s'échapper des villes polluées et nauséabondes pour aller respirer l'air frais de la montagne. La notion d’ascétisme est aussi très présente : rejoindre la montagne à vélo implique de se soumettre volontairement à un certain degré de souffrance, à un effort physique important. J'y vois un pied de nez à notre société de consommation où l'on cherche à obtenir tout très vite. Cela correspond aussi à une idée : le trajet fait partie intégrante du voyage.

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