Le désert de Wadi Rum en Jordanie.

Syndrome de Stendhal : la beauté de la nature les a mis en état de choc

Avez-vous déjà été victime du syndrome de Stendhal, cet état induit par une surdose de beauté qui provoque un émoi vertigineux ? Eux oui, et ils nous racontent.

« Dans ce moment-là, j’étais à la fois totalement moi-même, avec moi-même, et non envahi du moi qui n’est pas intéressant. (…) C’était inoubliable », raconte en 2017 une voyageuse encore émue au micro de France Culture alors qu'elle se remémore la vue d'un lac dans la région de Montréal. D'autres avant elle ont expérimenté ce sentiment de condensation du temps et de l'espace. Lors de sa visite de la Basilique de Santa Croce à Florence en 1817, l'écrivain Henri Beyle, connu sous le nom de plume de Stendhal, ressent un étrange malaise. « Tout cela parlait vivement à mon âme. (...) Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. En sortant de Santa Croce, j'avais un battement de cœur, (...), la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber », écrit-il dans Rome, Naples et Florence publié la même année.

Plus d'un siècle plus tard, l’anecdote a donné son nom à un syndrome, le syndrome de Stendhal, ou syndrome de Florence ou du voyageur, pour décrire le ressenti d'un individu submergé par un trop-plein de beauté causé par une œuvre d'art ou un paysage. Devant cette beauté inattendue qui désencombre, le syndrome protéiforme peut générer de multiples effets secondaires : euphorie, fatigue ou angoisse, voire même malaise et altération du réel pouvant conduire à l'hospitalisation en service psychiatrique. Mais parfois, c'est juste un moment intense dont on se souvient des années plus tard avec un certain frisson.

Frisson d'autant plus important qu'en cette période apathique rongée par l'éco-anxiété, (re)nouer directement avec la nature (par la vue, le toucher...) peut avoir un effet salvateur. John, Nastasia, Camille et d'autres racontent leur expérience du syndrome de Stendhal.

« Un moment de sidération sauvage »

Avant ce voyage en Russie, il ne connaissait le lac Baïkal que par ses lectures d'enfance : Michel Strogoff, roman d'aventure de Jules Verne d'abord, Dans les forêts de Sibérie, récit autobiographique de Sylvain Tesson plus tard. Jusqu'à ce que le hasard d'un reportage le mène à Irkoutsk, une ville de Russie méridionale en Sibérie centrale. Profitant d'une demi-journée de libre, Quentin, 34 ans alors, saute dans un taxi et remonte les rives glacées de la rivière Angara pour rejoindre l'embouchure du lac. Il fait moins vingt-cinq degrés, des bouillons d'eau surgissent de sous la glace dans des volutes de vapeur. Une fois la voiture garée près de la petite ville de Listvianka, le jeune homme se hâte vers les rives gelées du lac.

« Cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu. Mille nuances de glace, du noir profond au blanc absolu. Une superposition de motifs, zébrures, quadrillages ou cercles, et un miroir absolument lisse par endroits, avec aussi des débris de glace chaotiques. Un vent glacial et sec rabotait la neige rugueuse en surface du lac, immobile à première vue, mais en constante évolution. Il y avait des crissements, des plaques qui s'entrechoquent, se heurtent, se frottent et se brisent. J'avais l'impression d'être complètement ailleurs, dans une nature puissante, effrayante et rassurante à la fois, parce que vivante. Bref, un moment de sidération sauvage devant l'absolu de ce lieu, tellement différent et tellement organique. » Cinq ans plus tard, le souvenir l'habite encore. « J’y repense souvent, parce que c’était beau et qu’il est doux de se souvenir des belles choses. »

« C'était un peu trop de beauté, j'étais submergé »

Après plus d'une décennie, John aussi se souvient avec émotion de l'ascension d'une petite montagne en Inde. À 23 ans, il débarque avec un ami dans la chaleur polluée de Bombay, une destination qui sans trop savoir pourquoi le fait rêver depuis longtemps. Après quelques semaines de déambulations, il arrive dans l'État de Karnataka pour explorer le petit village de Hampi, ancienne capitale hindoue, qui se dessine dans la brume entre les cocotiers et les pierres ocres. Des centaines de temples en hommage à Brahma, Vishnu ou Shiva y ont été érigés le long d'un fleuve qui serpente entre les roches en granit. Par un hasard de calendrier, un festival y célèbre la construction de ces temples quelque 500 années plus tôt, attirant dans la région des milliers d'Indiens vêtus de blanc. Pendant deux jours, les deux amis absorbent l'atmosphère joyeuse et spirituelle des lieux. Le troisième jour, ils entament l’ascension d'une petite montagne pour rejoindre le temple dédié au dieu-singe Hanuman niché au bout de 800 marches taillées dans la pierre.

« Beaucoup de paysans et pèlerins étaient venus de loin pour l'occasion, des vieux hommes, des enfants. Ils gravissaient tout sourire les marches avec nous, riaient, chantaient ; se renvoyaient les paroles d'une prière de part et d'autre de ce long escalier qui longeait la roche lisse et scintillante sous le soleil levant. Des petits singes crapahutaient de tous côtés. »

Plus John grimpe, plus la vue sur le fleuve en contrebas se dégage. « Et puis là, je sais pas... j'ai pas du tout senti venir le truc. C'était un peu trop, trop de beauté. J'étais submergé d'émotions, un truc qui m'a saisi de partout, je n'ai pas pu retenir mes larmes. » Il glousse et baisse pudiquement le regard : « Heureusement mon pote était loin devant, il n'a rien vu. Cela a duré peut-être deux minutes... » Les yeux brillants, le jeune homme laisse sa phrase en suspend : « Mais rien que d'en reparler, ça me... ». Il s’interrompt de nouveau et fait tourbillonner son poing fermé au niveau du cœur. « Je m'en souviens très bien de ça, j'y repense dès que je veux convoquer quelque chose de beau. »

Le sentiment de communion avec la nature

Ce moment d'harmonie, Thomas Firh, cofondateur du magazine d'aventure Les Others, l'a aussi effleuré l'été dernier en randonnée avec deux amis. Pendant cinq jours, ils arpentent le parc du Cirque du Fer-à-Cheval en Haute-Savoie. Plutôt que de s’encombrer d'une tente, ils préfèrent dormir à la belle étoile, lovés entre les arbres dans leurs duvets. Un peu humides au réveil, ils sèchent vite dans la chaleur ensoleillée de ce coin des Alpes. Pour la première fois, Thomas, habitué des randonnées, part sans se fixer de programme : pas d'itinéraire, d'étape obligatoire, ni de dénivelé à avaler. Les trois amis se lèvent sans réveil, discutent jusqu'à midi, marchent quand ils ont envie et s'arrêtent quand bon leur semble pour observer aux jumelles les vautours qui volent au-dessus d'eux. Venus sans appareils photo, ils se détachent vite de toute notion de productivité ou de vitesse. Au fil des jours, le sentiment de communion s'accentue. « La première journée dans la nature est une étape de transition, car tu t'es réveillé le matin en ville. Puis tu commences à faire le vide, les stimuli de la rue s'éloignent, tu deviens plus calme. » Cette déconnexion progressive l'amène à la fin du troisième jour à expérimenter ce qu'il qualifie de « moment suspendu. » Décidé à dormir en haut d'un sommet, le trio s'engage sur une piste où il croise cascades, falaises et animaux sauvages. Alors qu'ils atteignent le bout du chemin, Thomas se retrouve bouleversé. Les yeux un peu humides, il échange une accolade silencieuse avec ses amis sous le soleil déclinant. « C'était la première fois que je ressentais ça. Un moment très concentré et en apesanteur. »

Crédit photo : Hermione Bosseboeuf

« La beauté du paysage a provoqué chez moi une crise d’angoisse »

Mais l'expérience n'est pas toujours aussi joyeuse et sereine que celle de John et Thomas. À 28 ans, Nastasia a vécu quelque chose qui s'étire entre rêve et cauchemar. Sur les coups de midi, la jeune femme est assise à la fenêtre d'un train qui roule entre Lausanne et Vevey en Suisse. Elle revient d'un festival et souffre d'une légère gueule de bois. Sous un ciel impeccablement bleu, elle contemple le paysage de haute montagne. Encore une fois, le choc arrive sans prévenir : « La vision de ces montagnes plongeant dans le lac Léman m’a précipitée dans une forme de choc esthétique angoissé. Le paysage me ravissait autant qu’il m’écrasait. C’était si beau que ça en devenait inquiétant. » Cœur qui s’accélère et souffle court, les symptômes pourraient être ceux d'un coup de foudre, sauf qu'ils sont accompagnés d'un sentiment diffus de danger... « La beauté du paysage a provoqué chez moi une crise d’angoisse, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. » L'expérience a eu beau être inconfortable, Nastasia ne la regrette pas. Quatre ans plus tard, elle repense de temps à autres à ce moment étrange et précieux : « Cela connecte avec ce qui est fragile et vivant en toi, ce qui est capable de vibrer comme de défaillir. »

« Regarder les animaux dans les yeux »

Il n'y a pas que la nature brute qui peut provoquer une sorte de syndrome de Stendhal. L'écrivain et journaliste Camille Brunel a aussi connu ça au large du Mexique à la vue de deux baleines à bosse, qu'il appelle à haute voix tout en battant l'eau de sa main. « J’ai eu l’impression d’une vraie rencontre. C’est un peu narcissique, mais cela me remplit de joie de me dire qu’elles m’ont entendu, qu’elles m’ont eu dans le cerveau. Je regrette de ne pas les avoir regardées dans les yeux, car sur le coup je n’y ai pas pensé, j’observais leurs nageoires, leur souffle… C’était un moment un peu fugace. »

Originaire de la région de Champagne, Camille tombe amoureux des cétacés en 2012 en Écosse, alors qu'il croise en kayak un petit groupe de marsouins placides en train de refaire surface. Jusqu'alors, il voyait la mer comme quelque chose de plat et vide. Après cette rencontre d'un troisième type, une addiction commence, « quelque chose d'un peu psychotique ». « Cela a été un vrai choc, quelque chose qui enrichit le monde, de beauté et d'intelligence. Depuis, je me dis que tant que je pourrai continuer à voir ça, les choses n'iront jamais trop mal. » Dans le roman La Guérilla des animaux (paru en 2018 aux éditions Alma), Camille prête son ressenti à un personnage : après avoir vu une baleine pour la première fois, ce dernier est envahi de l’impression que tout art humain est inutile, et n'arrive pas à la cheville de ces « géants mythiques venus des profondeurs ». Depuis, le jeune homme court après les orques et les baleines bleues, en bateau ou en kayak, du Canada à la Californie. C'est toujours une décharge d'adrénaline, un moment empli de joie. « Je ne supporterai jamais l'idée de me dire que c'est la dernière fois... »

De retour de l'île de Vancouver où il côtoie les orques de près, l'auteur se souvient d'un autre vertige encore : « Survoler en avion les champs français m'a provoqué un autre choc, celui de revenir dans un monde complètement rasé et colonisé, littéralement quadrillé. C'était brutal. »

Plus sur le syndrome de Stendhal :

Lire Le syndrome de Stendhal : quand l'œuvre est renversante, ouvrage de Graziella Magherini, psychiatre à l’hôpital Santa Maria Nuova de Florence, qui décortique cet ébranlement psychologique pouvant déboucher sur des symptômes psychopathologiques.

Écouter le quatrième épisode de la série documentaire Variations sur la beauté réalisée par Élise Andrieu, Le syndrome de Stendhal. Diffusé sur France Culture, l'épisode interroge : « Pourquoi les jambes se dérobent, pourquoi le souffle se coupe, pourquoi la respiration s'accélère ?  »

Lire la bande dessinée Le syndrome de Stendhal conçue par Aurélie Herrou et publiée chez Gallimard, qui raconte la « plongée au cœur de la création » dans l'univers de l'art contemporain.

Lire Éloge de la baleine, essai de Camille Brunel (publié en avril 2022 aux Éditions Rivages), dédié aux gens qui regardent les animaux dans les yeux et hommage à des animaux doués d'une empathie et d'une intelligence extraordinaire.

commentaires

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  1. Annaymone dit :

    La beauté mais aussi la vulnérabilité de la nature me font souvent monter les larmes aux yeux. Je pleure trop facilement et parfois avec un certain embarras devant un sublime paysage (comme en Australie, Kangaroo Island, great ocean road, grande barrière de corail, et souvenirs vivaces, les yeux humides) des animaux (baleines ou dauphins par exemple). Une belle musique peut aussi m'arracher des larmes ou une œuvre d'art. Bon...après la lecture de cet art, je me sentirai moins gênée.

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