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plan sérré sur un jeune homme arrêté par des policiers
© Hors-Zone Press / Nicolas Mercier

Peut-on être journaliste et militant en même temps ?

Le 23 avr. 2019

Le journaliste de Taranis News Gaspard Glanz a été arrêté et placé en garde à vue pendant 48h pour avoir fait un doigt d’honneur à un policier. Sur les réseaux, beaucoup se demandent si les opinions marquées de ce reporter de terrain sont en contradiction avec son statut.

Retour sur les faits

Samedi 20 avril 2019, Paris accueille la désormais traditionnelle manifestation des Gilets jaunes. Depuis le début du conflit, Gaspard Glanz, journaliste indépendant, couvre les évènements. Après avoir été visé par un tir de grenade lacrymogène, il décide de partir à la recherche du « commissaire » responsable sur le terrain. Alors qu’un CRS le bouscule, le journaliste répond à ce dernier par un doigt d’honneur. Gaspard Glanz est immédiatement arrêté et placé en garde à vue pour « participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations », ainsi que pour « outrage sur personnes dépositaires de l’autorité publique».

Même si la première infraction n’a pas été retenue, sa garde à vue va durer 48h. Sur Twitter, comme devant le commissariat du 12e arrondissement, une mobilisation va prendre forme pour réclamer la libération du journaliste. Ce dernier ressort du bâtiment le lundi 22 avril avec un visage fatigué et une interdiction de paraître à Paris les samedis. D’après son avocat Raphaël Kempf, il s’agit d’une décision portant « atteinte à la liberté de la presse et à celle de travailler ». Gaspard Glanz a toutefois déclaré qu’il était prêt à se rendre hors la loi pour couvrir les prochaines manifestations, et notamment celle du 1er mai.

Qui est Gaspard Glanz ?

Depuis 10 ans, ce jeune reporter freelance suit les mouvements sociaux et les manifestations les plus violentes du pays. En 2011, il fonde Taranis News, un site de « street journalisme » dont le slogan est « Liberté, Égalité, Full HD ». Avec quatre autres compères, il produit des images et des vidéos de grande qualité qui sont revendues à d’autres médias comme M6, Vice ou l’AFP. Gaspard Glanz a couvert le conflit de Sivens, Notre-Dame des Landes, les manifestations contre la Loi Travail ou bien encore Nuit Debout et l’évacuation de la jungle de Calais. Comme l’indique le site Street Press qui lui a consacré un portrait en 2016, le journaliste est souvent en première ligne pour filmer les affrontements entre les policiers et les militants Black Bloc.

Pourquoi fait-il polémique ?

Gaspard Glanz est un spécialiste des violences policières et il ne cache pas sa sympathie envers les militants. Sur Twitter, il a plusieurs fois employé un vocabulaire extrême contre les forces de l’ordre. Il a aussi sous-titré une photo montrant une douzaine de policiers en civil avec la devise du régime nazi « Ein Volk, Ein Reich, Ein Führer ». Ce positionnement politique, ainsi que le fait qu'il n'ait pas de carte de presse, lui est très souvent reproché et ses détracteurs refusent de lui reconnaître son statut de journaliste. Sur Twitter, le dessinateur du Monde Xavier Gorce (connu pour ses positions anti-Gilets jaunes) lui a d’ailleurs consacré un dessin insinuant que seule la carte professionnelle confère un statut officiel.

Dans un article publié lundi 22 avril, le journaliste Aziz Zemouri du journal Le Point, se demande carrément si Gaspard Glanz appartient à la mouvance Black Bloc. Ce dernier met en avant le fait que le journaliste est fiché S (il est considéré par les services de renseignement comme appartenant à la mouvance anarcho-autonome) et a connu quatre mises en examen.

À la poursuite de l'objectivité impossible

Même si l’on reproche au reporter de ne pas jouer la carte de la sacro-sainte objectivité, il est loin d'être le seul dans ce cas. Qu’ils soient crypto-anarchistes comme sur la chaîne ThinkerView ou sur le magazine en ligne Reflets.info, ou à l’inverse, proches des mouvances d’extrême droite comme le reporter Vincent Lapierre, les adeptes du « journalisme militant » sont nombreux. Pour Alexis Lévrier, historien spécialiste des médias, faire du reportage de terrain et afficher un certain militantisme n’est d’ailleurs pas incompatible. « On peut citer Albert Camus et ses reportages sur les indigènes de Kabylie, ou bien Joseph Kessel et sa couverture de la guerre d’Espagne, précise-t-il. Ils faisaient du reportage de terrain et affichaient sans souci leurs opinions politiques. À partir du moment où vous êtes capable de remettre en cause votre propre point de vue et d’être au service de la vérité, ce n’est pas la carte de presse qui détermine si vous êtes journaliste. »

Dans ce cas, que fait-on de cette fameuse objectivité qui doit habiter chaque journaliste ? Pour notre historien, il s'agit surtout d'un mythe.  « Voltaire exhortait les journalistes de l’époque à tendre le plus possible vers une objectivité idéale, explique-t-il. Les gazettes avant la Révolution essayaient au maximum d’effacer le "je" et tentaient de rapporter des faits de la manière la plus impersonnelle possible. Mais ces dernières étaient quand même remplies de rumeurs et de fausses informations. » 

Quand Mediapart montre la voie 

Pour Alexis Lévrier, il est clair que la décision de justice prise ce week-end à l’encontre de Gaspard Glanz relève de l'attaque personnelle. « Il a effectivement eu des dérives ponctuelles sur les réseaux sociaux et il n’y a aucun problème pour les condamner, indique-t-il. Mais on parle aussi d’un journaliste qui a poursuivi l’enquête du Monde sur l’affaire Benalla et qui travaille sur les problèmes de violences policières. On sent une volonté politique de nuire à son travail et à son média. »

Le journalisme militant n’est pas un problème, mais comment faire en sorte de mieux le cadrer ? Pour Alexis Lévrier, Mediapart montre le bon exemple. « Ils pratiquent le système de la boîte noire dans leurs enquêtes, explique-t-il. Quand un journaliste écrit un article, il tente de se situer par rapport au sujet et indique s’il a un lien avec ses sources. Cet exercice de transparence permet au public de mieux se situer par rapport à la subjectivité du journaliste et évite d’en appeler encore et toujours à une objectivité impossible à atteindre. »


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