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Greta Thunberg aux Nations Unies
© European Parliament via Flickr

« Intouchable », « gamine », « barrée » : dans la tête des anti-Greta Thunberg

Le 4 oct. 2019

Sur Twitter, une guerre de tranchée a éclaté depuis le passage de Greta Thunberg à Paris. La jeune militante a fait sortir du bois un mouvement réactionnaire à la limite du climato-scepticisme.

« Elle a le visage, le sexe et le corps d’un cyborg du troisième millénaire… », « Moi aussi, si j’étais député, j’aurais envie de me faire fesser et talquer publiquement par une gamine barrée qui se croit en mission de rédemption. », « Ses adeptes sont en pâmoison : c’est une déesse ; le Grand Moineau réincarné en fille. » Mais qu’a donc fait Greta Thunberg pour déclencher cette ire teintée d’allusions libidineuses ?

Persona non Greta

En une courte année, pas mal de choses se sont passées. En août 2018, elle assurait un piquet de grève sur le trottoir du Parlement suédois pour exiger de son gouvernement qu’il réduise les émissions de dioxyde de carbone. Le 23 juillet dernier, moins d’un an après donc, la jeune Suédoise prononçait un discours à l’Assemblée nationale face à une partie des députés français. Elle achevait son allocution par ces mots : « Certaines personnes ont choisi de ne pas venir à cette réunion... Ce n’est pas grave. Après tout, nous ne sommes que des enfants, et vous n’avez pas le devoir de nous écouter. En revanche, vous avez le devoir d’écouter les scientifiques. Et c’est tout ce que nous vous demandons. » Un appel à l’union, donc... mais qui a pourtant divisé et fait émerger un essaim de détracteurs de tous poils et de tous bords, mais unis dans leur défiance de la « gamine barrée » ! 

La dernière croisade des vieux mâles

Faciles à trouver sur Twitter, les anti-Greta sont cependant nettement plus difficiles à situer sur l’échiquier politique. Les personnalités publiques qui se sont exprimées couvrent quasi tout le spectre des partis : Michel Onfray, philosophe et essayiste (« On se croirait dans un manga »), Xavier Gorce, dessinateur au journal Le Monde, les députés LR Julien Aubert (« Prix Nobel de la peur » ) et Guillaume Larrivé (« Pour lutter intelligemment contre le réchauffement climatique, nous n'avons pas besoin de gourous apocalyptiques, mais de progrès scientifique & de courage politique ») ou bien encore Florian Philippot, Les Patriotes, qui dénonce, lui aussi, les « sermons » d’une « sainte ». Dans cet aréopage composite, Laurent Alexandre reste l’un des plus ardents anti-Greta. Chirurgien, fondateur du site Doctissimo, plus de 52 000 abonnés au compteur et gourou du transhumanisme à tendance eugéniste. Sur le seul mois de juillet, il aura publié plus de 60 tweets concernant la jeune fille. Et de s’inquiéter le 30 août : « Ça devient de plus en plus difficile de critiquer Sainte @GretaThunberg. »

La ligue des « ZE »

Difficile peut-être, rare, clairement pas. Car dans la mêlée des anti-Greta, les twittos plus anonymes ne sont pas en reste. C’est le cas des membres de la « ligue des Ze », un mouvement informel dont les pseudos ont la particularité de commencer par le préfixe « Ze ». Ze Bodag (@zebodag), l’un des plus connus, trader français basé à Londres, Ze Clint (@ZeClint) pour qui « la liberté est sacrifiée sur l’autel d’une égalité transformée en nivellement par le bas et d’une fraternité transformée en assistanat », entre autres Ze, donc. Apparue au moment des débats sur la loi Travail en 2016, la « ligue des Ze » adopte volontiers des comportements de meute et se mobilise sur des sujets bien précis. Ultralibéraux voire libertariens, ils sont carrément pour le nucléaire ou le glyphosate. Ils considèrent Greta comme une menace et l'avant-garde d'un possible « fascisme vert ». 

Greta : la cassandre du climat ?

Les anti-Greta sont de tous les bords politiques, et la militante elle-même n’est pas facile à situer. Elle ne pousse pas très loin ses analyses politico-économiques. Elle l’assume. Lors de sa rencontre avec les députés français, elle reconnaît n’avoir « aucune opinion » au sujet des accords du CETA. Greta s’appuie essentiellement sur des données qui font consensus dans la communauté scientifique. Évidemment, il lui arrive, à la marge, d’égratigner les mécaniques économiques de notre société. « Notre biosphère est sacrifiée pour que les riches des pays comme le mien puissent vivre dans le luxe, a-t-elle indiqué lors de la COP24. Et si les solutions au sein du système sont impossibles à trouver, nous devrions peut-être changer le système lui-même. » Peut-être.

Quoi qu’il en soit, les anti-Greta ne se saisissent pas de ces rares incursions dans la sphère politique pour emmener le débat sur ce terrain. Ils dénoncent plutôt, ad libitum, le versant « marchande de peur » de la militante. Le « je veux que vous paniquiez » que la jeune Suédoise a lancé à Davos est le genre d’interpellations qui affligent Laurent Alexandre. « Les prophètes de malheur, on en a eu sur l’ozone et sur la natalité. Les problèmes d’énergie et de climat sont extrêmement complexes et Greta est en train d’hystériser la jeunesse, au lieu de l’éduquer sur la complexité de ces enjeux. On risque de prendre des décisions sous la pression de la rue et des jeunes qui pensent que la fin du monde est en train d’arriver. » 

La bataille autour de la Science

Cette rhétorique du greenbashing donne donc dans l’attaque personnelle et ne lésine pas sur la caricature. On est loin d’un débat ouvert et raisonné, ce qui peut étonner de la part de ceux qui se réclament surtout de la science. Mais Celina Barahona, militante libérale, très présente sur les réseaux sociaux, l’affirme, les collapsologues sont à classer du côté des rétrogrades. « Les discours collapsologistes et l’inquiétude ambiante sont cycliques, indique-t-elle. Ce qui est nouveau, c’est que les gens s’en réclamant se disent progressistes, dans le camp du bien, de la justice sociale, alors que d’habitude, c’est surtout un discours de catholiques déclinistes. » 

Les anti-Greta se revendiquent donc volontiers du côté des « pro-science ». Ils ont été nombreux à soutenir la tribune des #NoFakeScience publiée dans l’Opinion, intitulée « La science ne saurait avoir de parti pris ». Le texte soutenait l’utilisation du nucléaire (une énergie qui émet très peu de CO2), du glyphosate (dont les risques cancérogènes ne seraient pas scientifiquement prouvés), et des OGM (qui permettraient de nourrir toute la planète, selon eux). 

Pour Stéphane Foucart, journaliste sur les questions du climat au Monde et spécialiste des mouvements climato-sceptiques, ce positionnement est une évolution récente. « Il y a une dizaine d’années, on trouvait des climato-sceptiques qui niaient le changement climatique ou la gravité de ses conséquences, explique-t-il. Maintenant, plus personne ne peut nier le consensus scientifique. Aussi, on voit émerger une pensée qui prétend que la technique pourra nous sauver. Même s’il s’agit d’une position extrêmement spéculative. » 

Trop de confiance, tue le climat

Laydgeur (@laydgeur), un ingénieur système qui vulgarise sur les réseaux la science du dérèglement climatique, est souvent pris à partie au sujet de Greta. « Je me bagarre régulièrement avec les « Ze » et autres libéraux sur Twitter, explique-t-il. Ils sont davantage portés sur la rhétorique que sur les faits. Même s'ils disent ériger la science et la rationalité en valeurs cardinales, ils font surtout du cherry picking (choix d’arguments qui vont dans le sens d’une certaine idéologie). » Et quand le débat se précise autour des solutions possibles pour parer au réchauffement climatique, le résultat ne lui semble pas plus probant.« La plupart sont très sûrs d'eux, très affirmatifs. Ils sont prompts à sortir plein d'articles de presse montrant les innovations techniques et les progrès à venir, même si ces derniers sont irréalisables en pratique. » 

Annoncer la fin du monde ne date pas d’hier. Toutefois, penser que la technique va résoudre la crise du climat n’est pas une idée nouvelle non plus. Dans son livre Perdre la Terre, le journaliste Nathaniel Rich raconte comment, en 1983, les résultats d’une commission de scientifiques chargée d’évaluer les conséquences du réchauffement climatique ont été sabordés par cette même aspiration. Au moment de présenter les résultats à la presse, William Nierenberg, conseiller scientifique du président Reagan et président de la commission, a très largement minimisé les impacts négatifs du rapport Changing Climate. Il avait pourtant lui-même calculé les résultats, il savait donc à quel point ils étaient extrêmement alarmistes. Pour Nathaniel Rich, ce retournement a privé l’humanité d’un accord historique sur le climat. Et force est de constater que trente-six ans après, les scientifiques ont encore matière à s’alarmer.

Le climat : la nouvelle fracture politique

En moins d'un an, Greta Thunberg a réussi à faire du climat l’une des questions les plus clivantes du moment. Le sujet n’est plus cantonné à des rapports scientifiques fort peu lus, ou réservé aux seuls partis des Verts. Au moment où la gauche comme la droite doivent se redéfinir, l’écologie pourrait même être le sujet qui va rebattre les cartes. C’est l’hypothèse de Stéphane Foucart : « La droite est en train de se casser en deux, avec d’un côté une frange conservatrice et catholique, et de l’autre une droite libérale sur le plan économique. Au fil des ans, il est fort à parier que les conservateurs vont de plus en plus se rapprocher des gens d’extrême gauche, qui prônent la décroissance et le ralentissement économique. Ce groupe s’opposera aux libéraux qui vont se rapprocher de la vieille gauche productiviste en utilisant la bannière du progrès technique et scientifique ». On n’est pas très sérieux quand on a 16 ans ? Peut-être. Mais apparemment, ça n’empêche pas de s’attaquer à de très grosses questions... 

POUR ALLER PLUS LOIN :

> 300 médias internationaux se liguent contre le dérèglement climatique

> Edward Burtynsky, le Yann Arthus-Bertrand de la fin du monde


Cet article est paru dans la revue 20 de L'ADN consacrée au temps des mutants. Pour vous procurer ce numéro, il suffit de cliquer ici.

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