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« Le conspirationnisme empêche de creuser les vrais sujets et fait perdre beaucoup d’énergie à la société »

Dans son ouvrage Dissidents, une année dans la bulle conspirationniste, le journaliste Anthony Mansuy a enquêté sur l'explosion des théories complotistes. Il propose une lecture plus nuancée et politique du phénomène. Interview.

Riche en témoignages, le livre Dissidents, une année dans la bulle conspirationniste du journaliste Anthony Mansuy décrypte de manière subtile le terreau politique et social des mouvements complotistes. Entre la crise Gilets jaunes et le déclenchement de la guerre en Ukraine, le journaliste retrace l'évolution du phénomène qui va passer par l'impact de QAnon en France, le succès du documentaire de désinformation Hold Up, la médiatisation du professeur Raoult, la lutte de plus en plus radicale contre le pass sanitaire ou le vaccin. Comment navigue-t-on dans ce paysage inquiétant où il est question d'énergies divines et d'élites pédo-satanistes ? Anthony Mansuy nous raconte son enquête, mais aussi son point de vue sur le traitement médiatique et politique de ce problème sociétal.

Étant donné la défiance vis-à-vis des journalistes, est-ce qu'il a été difficile de mener votre enquête ?

Anthony Mansuy : Pas vraiment. D'abord, j’utilisais très peu Twitter ce qui fait que je n’étais pas connu et catégorisé comme un adversaire. Les gens qui luttent contre le conspirationnisme sur Twitter sont dans une sorte de combat permanent et sont identifiés comme appartenant aux camps adverses. Par ailleurs, je me suis toujours présenté comme un journaliste sans jamais déguiser mes intentions. Je leur disais que je n'étais pas là pour débattre, que je n'étais pas d’accord avec leurs opinions, mais que j’étais là pour comprendre. En fin de compte, la grande majorité a accepté de parler. Il y a peut-être 5 ou 10 % des gens qui refusent de me parler.

Que pensez-vous du traitement journalistique du complotisme ?

A. M. : Il y a une tendance à ne s'intéresser qu’aux figures les plus extrêmes ou les plus farfelues du conspirationnisme. Il faut alerter le public et les autorités quand il y a une vraie dérive sectaire ou des projets séditieux, évidemment. Mais en ne se focalisant que là-dessus, on a perdu la texture du réel. On préfère s’intéresser aux individus qui composent le mouvement ou la manière dont fonctionne leur cerveau plutôt que de s’intéresser au contexte politique et social dans lequel tout cela s’installe. Par ailleurs, le travail nécessaire du fact-checking semble un peu vain, et servir surtout à donner des munitions aux gens qui débattent avec les conspirationnistes.

Votre enquête démontre combien l'explosion du complotisme possède des racines profondes.

A. M. : Moins que le complotisme, je voulais surtout faire une sorte d’histoire contemporaine de la défiance. J’ai commencé par les Gilets jaunes qui ont directement précédé la pandémie. Ils étaient un phénomène très emblématique de la défiance qui s‘est installée à l’égard des institutions, notamment envers les médias et la politique. Les théories du complot sont arrivées par-dessus cette fracture, et leur ont apporté comme une structure narrative.

Vous évoquez aussi l'émergence des médecines alternatives comme vecteur de cette défiance.

A. M. : L’industrie pharmaceutique est frappée d’une énorme défiance depuis les différents scandales de la Depakine, du Distilbène ou du Mediator. Cela fait des années que l’on voit émerger des communautés centrées autour de thérapies et de soins alternatifs. On les regroupe derrière l'appellation « bien-être » , mais c’est aussi très lié au New Age. Or, ce mouvement porte l’idée que la vérité ne vient pas de l’extérieur, mais qu’elle est forcément en nous. En gros, nous sommes tous le sergent instructeur de notre santé et de notre bien-être. Les facteurs environnementaux ou génétiques des maladies s'effacent et il suffirait de pratiquer la pensée positive pour attirer des choses positives à soi. Quand il a fallu mettre l’accent sur le collectif et la solidarité et expliquer aux gens que la vaccination, qui venait justement de cette industrie, permettait de protéger les plus faibles, ça n’a pas été accepté. La plupart des adeptes de ces médecines-là refusent d'être le mouton ou le maillon d’une chaine. Ils ne veulent pas se faire vacciner pour les autres même dans le cas d'une maladie aéroportée qui implique, de part la nature de son mode de transmission, d’agir collectivement.

Cette manière de chercher la vérité en soi rappelle la rhétorique du mouvement américain QAnon. Vous rappelez que contrairement aux médias qui annoncent les faits, les posts de QAnon posaient surtout des questions, et enjoignaient les gens à faire « leurs propres recherches » .

A. M. : On trouve effectivement chez les promoteurs de QAnon les mêmes mantras que le développement personnel. Ceux qui sont tombés dans le mouvement QAnon ont l’impression d’avoir ouvert la boite de Pandore. On encourage à s’éveiller en cliquant sur des liens et des vidéos. Le problème de cette idée de « faire ses propres recherches » , c’est que cela concerne des mots-clés très précis comme « adrénochrome » (une substance censée être extraite du cerveau d’enfants torturés) ou bien « élite pédo-sataniste » . En dehors de quelques articles de debunking, cela renvoie sur une myriade d’articles et de vidéos qui donnent l’impression de découvrir une vérité cachée.

Vous dites que les personnes qui tombent dans le conspirationnisme et la défiance ne doivent pas être traitées avec mépris.

A. M. : Il faudrait plus de nuances dans le traitement de ce problème. Les gens sont traversés par des affects qui leur donnent envie d’une certaine forme de justice. Elle est sans doute mal formulée, mais les constats qu’ils tirent sont parfois justes : les labos pharmaceutiques qui sont à l’origine de scandales sanitaires sont toujours là. Il n’y a pas eu de réformes profondes du système. Le vrai problème de l'expression de leur défiance, c’est qu’elle est posée en terme mythologique et non en terme politique, ce qui empêche justement de faire progresser les sujets. En fin de compte, le conspirationnisme est l’agent ultime du statu quo. Il désigne, par exemple, les responsables comme des personnages intouchables et surpuissants. Quand vous décrivez Bill Gates comme un sataniste qui peut vous injecter une puce 5G pour vous contrôler à distance, votre problème devient insoluble. Pourtant il y aurait des sujets à débattre concernant Bill Gates : son rapport à la propriété intellectuelle, son poids considérable dans le budget de l’OMS, les problèmes de géopolitique qu’il soulève avec sa fondation... Mais pour traiter ces problèmes, il faut faire un travail citoyen et collectif. En bref, les théories conspirationnistes empêchent de creuser les vrais sujets et font perdre beaucoup d’énergie à la société.

Que faudrait-il faire pour changer durablement les choses ?

A. M. : Pour changer les choses, je pense qu’il faut lier la lutte contre la désinformation et le conspirationnisme, voire même utiliser le seul terme de désinformation. Il faut essayer de comprendre les contextes dans lesquels les récits s’inscrivent. À chaque évènement lié au conspirationnisme, la machine médiatique se met en branle et on voit débarquer les spécialistes du fact-checking qui expliquent ce qui c’est passé. C’est normal, c’est notre rôle de faire ça. Mais nous sommes bloqués dans une roue pour hamster, condamnés à réagir. Il faudrait qu’on en appelle aux artistes, aux écrivains, aux entreprises, aux associations et aux politiques afin de mettre en place des vraies mesures comme des numéros verts pour les gens qui veulent sortir de ces mouvements, mais qui se sont totalement coupés de leurs proches. De son côté, la chercheuse Zeynep Tufekci estime qu’il faudrait intégrer des traqueurs dans les métadonnées des images, des articles ou des vidéos postées en ligne pour pouvoir remonter à la source de leur publication. Cela permettrait de retrouver l'auteur et éviter le blanchiment d’information. En tout cas, il ne suffit pas de faire une loi sur les fake news et de décréter ce qui est vrai ou faux pour faire changer les choses. On aura toujours des récits mythologiques et des croyances. Mais il faut rétablir la confiance et aussi donner des dispositifs aux gens qui veulent sortir de ces mouvements.

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