Quand les proches deviennent conspi

Covid, vaccin, 5G : quand nos proches tombent dans le piège du conspirationnisme

© Bernardo Artus via Unsplash

Lire des théories complotistes sur les réseaux, c’est une chose, mais les entendre dans la bouche de nos proches en est une autre. Quatre témoins nous racontent comment ils vivent la chose.

Officiellement, le documentaire Hold-Up aurait été vu plus de 6 millions de fois (chiffres de Libération) depuis sa sortie le 11 novembre dernier. Il a généré une vraie tempête médiatique, notamment dans les services de fact-checking, mais il a aussi généré de nombreux débats, voire des conflits. C'est officiel : le complotisme n'est plus cantonné aux traditionnels cercles sensibles à ce type de rhétorique (l’extrême droite ou les mouvements du type Gilets jaunes) : il est parvenu à devenir mainstream et irrigue des conversations de plus en plus tendues au sein des familles ou des cercles d’amis rapprochés.

Ce phénomène est relativement similaire à ce qui se déroule aux États-Unis avec le mouvement Qanon. Sur Reddit, des forums (comme r/QAnonCasualties qui regroupe plus de 48 000 personnes) sont remplis de témoignages faisant état de rupture, de perte de contact, ou d’impossibilité de dialoguer avec des proches tombés dans cette logique. Sans aller jusque-là, les témoins que nous avons interrogés font état, depuis le premier confinement, de difficultés à parler de manière rationnelle avec leurs proches.

Un rapport aux complots obsessionnel

C’est sans doute le point commun à toutes les personnes que nous avons interrogées. Les proches qui sont touchés par « le virus complotiste » font des fixations sur certains sujets d’actualité comme l'évolution chiffrée de la maladie, le traitement à base d’hydroxychloroquine, la figure du professeur Raoult ou bien encore les histoires de vaccins et d'antenne 5G. « C’est devenu une vraie obsession pour mon père, explique Julie, 33 ans. Il a toujours critiqué ce qu’il appelle les "Big Pharma" et depuis la diffusion de Hold-Up, la moindre conversation avec lui est un prétexte pour venir me titiller sur ces sujets. »

Pour d’autres, le problème est plus récurrent et ils doivent gérer des proches qui sont plongés dans une logique complotiste depuis très longtemps. « Le complot sur la 5G et des vaccins, c’est un peu la cerise sur un gros gâteau, confie Laurence, 36 ans en évoquant des membres de sa belle famille faisant partie du mouvement religieux radical de l’Opus Dei. Avant ça, on a eu droit à de grandes discussions sur les Gilets jaunes, puis sur Didier Raoult. Ces fixations tournent en rond et pourrissent régulièrement le groupe WhatsApp familial. En général, ça se termine en coups de téléphone et crises de larmes. »

De son côté, Alexandre, 29 ans, doit gérer une mère persuadée que le virus a été fabriqué par un laboratoire ainsi qu’un ami d’enfance convaincu que l’hydroxychloroquine a été interdite d'utilisation dans le cadre du traitement du Covid à cause de banques souhaitant déclencher la faillite des États. « Ma mère est plongée dans ces informations depuis le premier confinement, indique-t-il. Mais mon ami a un lourd passif en la matière. Il est passé par Alain Soral et Dieudonné et a pendant longtemps développé des idées négationnistes. »

Un rapport chaotique aux médias et à l’information

Entre défiance et support argumentatif, les médias et l’information ont généralement une place à part dans les conversations tournant autour des sujets liés à pandémie. Une chose est certaine : les articles venant de sources sûres comme le journal Le Monde par exemple ont, sur les réseaux sociaux, la même « valeur » informationnelle qu’un documentaire comme Hold-Up ou une vidéo du professeur Raoult. « Je suis halluciné par la facilité avec laquelle les gens partagent un documentaire comme Hold-up sur les réseaux, indique Pierre, 28 ans. Ma sœur a fait un post avec un lien vers Hold-Up, sans aucun commentaire tout en me confiant qu’elle ne l’avait pas regardé jusqu’au bout. Quand je suis venu lui dire que c’était un film qui racontait n’importe quoi, elle est devenue agressive et m’a indiqué que ses amis étaient suffisamment intelligents pour faire la part du vrai et du faux. Mais je suis persuadé qu’on n'est pas tous armés intellectuellement parlant, face à un film comme ça » .

« Mon père estime que les médias mainstream désinforment les gens, indique de son côté Julie. Il dénonce aussi les emballements médiatiques comme celui qui a eu lieu sur Hold-Up. Pour lui, la réaction des journalistes est exagérée et participe totalement a la renommée du documentaire. » Parfois, le simple partage d’un article peut déclencher un conflit. « Après le premier confinement, j’ai partagé un article qui expliquait pourquoi les masques étaient importants, poursuit Julie. Une amie de longue date m’a dit qu’elle n’était pas d’accord avec moi. Quand je lui ai demandé quels étaient ses arguments, elle est devenue très agressive et s’en est prise à moi et à ma famille, en disant que je l'écrasais avec un mon air supérieur. »

De son côté, Alexandre, journaliste d’investigation, entretient une relation plutôt particulière avec son ami d’enfance adepte de théories du complot. « C’est assez ambivalent indique-t-il. Lui et ses amis me taxent de journaliste forcément gauchiste et ami des élites, tout en sachant que je fais de l’investigation notamment sur les personnalités politiques de France. Du coup ils me font aussi confiance quand je cherche des informations. Il ne faut d’ailleurs pas caricaturer ce rapport aux médias. Beaucoup de gens complotistes apprécient beaucoup Mediapart, car ils sortent des enquêtes et ont un positionnement qui est souvent critique vis-à-vis du pouvoir en place. »

Ignorer ou argumenter : comment renouer le dialogue ?

Une fois passé l’effarement que provoque souvent le partage d’infox sur les réseaux, les réactions aux théories du complot sont très différentes. Dans la famille de Laurence par exemple, les plus jeunes ont décidé d’arrêter de dialoguer sur ces sujets avec la branche complotiste. « Ça ne sert à rien de s’attaquer frontalement à ce qui s’apparente a des croyances, indique-t-elle. On a eu tellement de prises de tête que l’on ne veut plus envenimer les relations » . De leur côté, Julie et Pierre sont plutôt dans une position d’opposition face à leurs proches. « J’ai essayé de partager des articles de fact-checking avec ma sœur, mais rien n’a marché, indique Pierre. Les gens sont tellement convaincus des arguments de Hold-Up qu'ils ne veulent pas lire d'articles leur prouvant qu’ils ont tort. Cependant, je crois vraiment très fort à la stratégie des “petites graines”, surtout avec mes proches. Même si on est en opposition sur ce sujet, il arrive toujours un moment où on va en reparler, pendant un repas de famille par exemple. À ce moment-là, on peut avancer des arguments qui ne seront pas acceptés tout de suite, mais qui pourront germer plus tard. »

Julie, quant à elle, est plus pessimiste. « Mon père est persuadé d’avoir raison, mais n’a pas d’arguments pour le prouver. Quand je lui présente des faits solides, ça l'énerve et il devient agressif. La dernière fois, il se demandait pourquoi le vaccin contre le Covid était déjà là alors que ça fait 20 ans qu’on cherche le vaccin contre le SIDA. Pour lui, c’est la preuve que c’est un complot. Avec l’aide d’une amie qui a un diplôme de biochimie, on lui a expliqué la différence entre les coronavirus et les rétrovirus comme le VIH, et les difficultés pour créer des vaccins. Il a préféré dénigrer les faits plutôt que de reconnaitre qu’il avait tort. »

Rester dans les faits et la nuance

De son côté, Alexandre a décidé de lutter de toute ses forces contre les théories de son ami d’enfance. Ce dernier passe beaucoup de temps à analyser les arguments que ce dernier lui expose et vérifie les informations une par une sur le web. Il faut dire que la rhétorique négationniste à laquelle il a été exposé l’a particulièrement touché puisque son propre père est un rescapé des camps de Buchenwald. »

Il reconnait qu’il s’agit d’une activité qui lui prend beaucoup de temps. « La difficulté avec les complotistes, c’est qu’ils ont des interrogations qui sont plutôt légitimes, mais ils partent avec un a priori très négatif en pensant que la réponse est forcément un mensonge ou une manipulation. « La logique complotiste ou négationniste repose sur le mille-feuille argumentatif, explique-t-il. À un moment, mon ami m’a noyé sous des détails et des arguments parfois macabres comme la couleur des traces de suie dans les fours crématoires. Du coup, j’ai pris le temps de chercher des informations et de lui répondre point par point. Je suis même allé jusqu’à lire des traités de chimie sur la crémation des corps pour trouver des preuves » .

Il a appliqué la même méthode sur une interview du professeur Raoult menée par David Pujadas que lui a envoyée son ami. « Je lui ai montré que ses publications avaient été revues par un comité de lecture composé par ses collègues de l’IHU, que ses protocoles n’étaient pas reconnus comme fiables ou bien que ses propos sur l’utilisation de l’hydroxychloroquine, dans d’autres pays pouvaient être nuancés. » Il considère cependant cette méthode, comme coûteuse en temps, voire parfois... inutile. « Je le fais, car c’est un ami auquel je tiens, mais je me rends bien compte que ça n’est pas efficace, poursuit-il. C’est moins une question d’argument que de doxa. C’est très difficile pour lui d’accepter que l'incompétence ou l'impréparation soient plus à blâmer qu'une forme de machiavélisme ou de calcul politique dans la gestion de cette crise sanitaire. » Alexandre reste toutefois persuadé qu’il ne faut pas prendre les complotistes de haut ni les traiter d'imbéciles. « Il faut éviter absolument de tomber dans le même manichéisme qu’eux, explique-t-il. Il faut éviter de balancer des vérités toutes faites avec un argument d’autorité et toujours nuancer son point de vue. »

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commentaires

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  1. Rémi BIVER dit :

    Je trouve intéressants les articles publiés sur ADN car ils amènent à réfléchir. Cela permet un éveil des consciences en permettant à chacun d'exprimer son libre arbitre dans un monde, reconnaissons-le, qui n'a jamais été autant réglementé et encourageant tant le conformisme. L'observation des choses sans jugement est une des bases de la CNV (communication non violente) portée par Marshall Rosenberg. Peut-on observer les faits et les analyser avec objectivité dans nos conditions de croyances et de connaissances actuelles dans un premier temps ?
    Il y a quelques années encore, ne pensions-nous pas que la terre était plate et qu'elle était située au centre de l'univers ?
    Plutôt que de raisonner avec une science mécanique et séparatiste, je vous propose de regarder notre monde avec une vision connectée, intégrale et unifiée qui nous permettra de co-construire une réalité de notre vision du monde bien différente de celle actuelle. Notre paradigme basé sur la compétition, le pouvoir, l'hyper-consommation et la satisfaction de l'égo nous a amené à une extrémité qui n'est plus soutenable pour l'humanité. Je crois, qu'au moins sur ce point, tout le monde ou presque est d'accord.
    Alors, pour sortir de cette spirale négative d'égocentrisme et d'anthropocentrisme qui blesse cruellement notre terre mère nourricière par une exploitation irresponsable des ressources, ne serait-il pas temps enfin de prendre conscience d'une nécessaire transformation de notre relation au vivant ?
    Nous sommes le reflet de notre culture, de nos habitudes qui nous enferment dans une normalité qui fait la référence, la réalité que chacun croit voir et par laquelle il pense et ressent des émotions.
    Et si, plutôt que de sombrer dans le négativisme qui produit nos peurs et nos souffrances, nous faisions appel à notre fraicheur de l'enfance, à nos rêves perdus et à notre créativité pour imaginer ensemble un monde agréable, abondant en conscience.
    Ce n'est pas le doux voeux d'un illuminé mais d'un père de 2 enfants de 57 ans, ancien sous-marinier, très versé dans la technique. J'ai passé la seconde partie de ma vie professionnelle dans l'accompagnement des entreprises pour améliorer les conditions de Santé et de Sécurité dans les environnements de travail. J'ai toujours cherché à faire le lien entre les aspects matériels et les approches relationnelles et spirituelles qui ont été trop souvent opposés alors qu'ils sont complémentaires.
    Je sais que le proverbe africain "Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin" prend plus que jamais tout son sens aujourd'hui.
    Nous avons besoin de toutes les âmes, des idées de tous, des contradictions et des rapprochements pour passer un autre niveau de conscience du monde. C'est notre défi collectif d'humains que nous devons relever.
    Nous avons besoin de réfléchir et d'agir sous une forme globale, intégrée, dans l'intérêt de tous avec chaque individu tel qu'il est, en apportant ce qu'il peut et comme il peut. Toutes les forces et talents sont nécessaires pour penser et agir unifié, avec conviction et détermination pour faire de nos rêves une réalité.
    L'enjeu est vital et la fenêtre de temps n'est pas extensible.
    Ce n'est pas le moment de savoir qui a raison ou qui a tort. C'est le temps d'inonder ce monde d'AMOUR.
    J'ai confiance en nous.
    Rémi Biver

  2. Sophia dit :

    Merci l'ADN pour cet article tellement objectif ! L'impartialité pour éclairer les esprits et faire avancer les consciences, n'est-ce pas ce dont nous avons tellement besoin pour rassembler et pouvoir, peut-être, retrouver un sens commun fondé sur un mythe porteur d'espoir ? Du grand travail de journalisme. Encore bravo !

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