un adulte qui masque la vue de son enfant

Interdire, surveiller, négocier : la délicate gestion du temps d’écran des enfants

© Ron Lach

Les parents contraints de « micromanager » le temps que leur enfant passe sur Internet. Entre gestion du temps d’écran, restriction de l’accès à certains contenus et surveillance... enquête sur l'éducation numérique.

« Allez maman, donne-moi des minutes en plus, je dois finir ma conversation sur WhatsApp ». Si vous avez un.e ado à la maison, il est fort probable que vous ayez entendu cette demande de manière insistante et répétée. Avec l’augmentation de l’équipement et du temps d’écran des enfants de 11 ans et plus (87% d’entre eux utilisent au moins un réseau social d’après l’étude Born Social 2022), les parents sont dorénavant en première ligne sur l’éducation au numérique.

En plus de devoir gérer la scolarité et les activités de leurs enfants, ils doivent veiller à la limitation du temps d’écran, choisir les applications autorisées et le contenu à regarder, et même surveiller leur propre consommation d’écran pour donner l’exemple. Et la tâche est loin d’être aisée.

Apple ou Androïd, la différence compte

Sur le front de l’éducation numérique, nous ne sommes pas tous égaux. La différence se joue dès le choix du smartphone, selon que l'on opte pour un Android ou un Apple. Les aficionados de la marque à la pomme sont généralement avantagés : les smartphones sont tous équipés d’un contrôle parental qui semble fiable. « Quand tu as un parc de produits Mac, c’est super simple, explique Christian, père de quatre enfants, dont les aînés âgés de 17 et 13 ans sont équipés de smartphones. Je peux choisir quelles applications peuvent être installées et le temps d’utilisation pour chacune d’entre elles. Je peux aussi régler les contenus, inclure certains sites dans des blacklists par exemple ». Ce contrôle ne s’arrête d’ailleurs pas aux appareils individuels. Christian gère aussi le Wifi de sa box (de chez Free). « Je sais qui est connecté à la box en direct, je peux restreindre les contenus directement depuis l’outil de gestion et aménager des plages horaires, poursuit-il. Pendant les vacances par exemple, je coupe le Wifi entre 14h et 18h sur les appareils des enfants ».

Côté utilisateurs Android, les choses semblent plus compliquées car chaque marque d’appareil possède son propre outil de contrôle parental. La plupart des utilisateurs se rabattent sur Family Link, qui offre sensiblement les mêmes options, à savoir la limitation du temps d’écran, application par application, mais avec un peu moins de fiabilité. « J’ai beau limiter le temps de TikTok à une heure, les réglages finissent toujours par se remettre en illimité », râle Guillaume, père de deux filles au collège. L’application est d’ailleurs régulièrement critiquée sur les réseaux, car il semble assez facile de se soustraire à son contrôle grâce à quelques astuces que les ados se refilent en cours de récréation. Même le superbe outil de blocage d’Apple n’est pas toujours à la hauteur, comme le confirme Florence, mère d’un lycéen de 15 ans. « On vérifie régulièrement si l’outil de contrôle parental fonctionne, explique-t-elle en précisant qu’elle a bloqué l’accès aux contenus porno et violents via Safari. C’est plutôt efficace, mais les enfants sont malins et se font envoyer des vidéos sur Snapchat, Instagram ou WhatsApp. Et puis bon, on se dit qu’un ado de 15 aura forcément accès à du porno à un moment ou un autre ».

À la table des négociations : « Il est descendu à 30 minutes par jour, il nous haïssait »

Activer le contrôle parental, c’est bien. Mais ce n’est que le début de la longue et difficile marche vers l’autonomie numérique de nos têtes blondes. De nombreux parents rapportent la mise en place d’une négociation perpétuelle autour du choix des applications et du temps d’utilisation. « Avant d'autoriser l’accès à une app, on discute avec notre fille pour savoir ce dont elle a vraiment besoin, explique Hadi El-Khoury, père de deux enfants, dont une fille de 13 ans. Elle peut avoir un accès à Deezer avec un peu plus de temps que la moyenne, car elle écoute de la musique pendant ses trajets en bus. En revanche, on limite l’utilisation de WhatsApp à une demi-heure par jour. Par ailleurs, le téléphone est désactivé entre 20h et 7h du matin et il doit rester dans le salon ». Pour Florence, cette négociation du temps d'utilisation est liée au comportement et aux notes de son enfant. « Aujourd’hui, il est bon élève et on lui laisse 1h45 par jour, explique-t-elle. Cet été, c’était 2h30 par jour avec une liberté totale sur les applications qu’il décide d’utiliser. Et quand il ramène de mauvaises notes, on lui enlève 15 minutes. L’année dernière il est descendu à 30 minutes par jour, il nous haïssait ».

Si les parents dictent leur terme, les enfants sont très demandeurs de mesures d'exceptions aux règles établies. « On alloue une heure et demie de temps d’écran à nos enfants, mais au-delà des règles, c’est une bataille qui est permanente, explique Guillaume. Tous les jours, elles me demandent de leur rajouter 10 minutes pour telle ou telle application. C’est assez compliqué, car une fois le temps imparti dépassé, le téléphone se bloque. Elles prennent donc les portables de leurs copines pour me demander de débloquer le leur. En plus elles ont de bons arguments. Les élèves de collège sont encouragés à utiliser WhatsApp pour faire leurs devoirs ensemble ».

Pour d’autres parents, la négociation permanente peut aussi se transformer en véritable torture. C’est notamment le cas d'Enza, maman d’un garçon de 12 ans devenu accro à son téléphone. « Tous les jours, il me réclame des minutes en plus, raconte-t-elle. Il insiste tellement qu’on finit souvent par craquer. Il essaye aussi de monnayer n’importe quelle action à la maison, comme le fait de mettre la table ou de ranger sa chambre, contre des minutes en plus. Je change aussi le code du contrôle parental trois ou quatre fois par jour : il finit toujours par le trouver vu que j'utilise les dates d’anniversaire de la famille ». Pour contourner le problème, Enza a proposé à son fils un téléphone à touches, aussi appelé « dumbphone » (téléphone idiot), car non connecté à Internet. Là encore, la pression s’est fait sentir côté collège. « Les profs leur donnent des fiches à télécharger avec un QRcode et les incitent à faire leur devoir collectivement avec Teams, dit-elle. On ne peut pas lutter contre ça ».

La meilleure façon de gérer le portable des ados, c’est d’être là

Tous le reconnaissent : la gestion du téléphone portable des ados est une activité chronophage qui crée de la tension au sein de la famille. En cause : la délégation de la tâche aux outils de contrôle parentaux. C’est du moins le constat de Guillaume qui estime que la parentalité numérique est plus complexe que l’on veut bien le dire. « Le portable est une grande garderie qui arrange beaucoup de monde et qui donne une raison d’exister aux entreprises qui proposent des contrôles parentaux, explique-t-il. On ne parle que de restrictions à l’accès au porno et du temps d’écran en oubliant le plus important : rendre son enfant autonome et lui montrer qu’il existe aussi autre chose. La question fondamentale est celle du lien. Si on n’a pas d'activités à proposer à l'enfant ou des choses autour desquelles se retrouver ensemble, le téléphone portable va prendre toute la place avec ses notifications constantes. Cette manière de penser impose des changements, chez nous les adultes. Je me force à lire un livre dans le salon et à ne pas trop regarder mon propre portable pour montrer qu’il y a d'autres choses à faire ».

Si la proposition semble évidente, elle ne serait pas toujours facile à mettre en place, notamment en fonction des milieux sociaux. « Les parents qui s’investissent le plus dans la parentalité numérique sont ceux qui s’investissent aussi le plus dans l'éducation de leurs enfants en général et, la plupart du temps, ce sont des gens issus des milieux plus aisés », partage Guillaume.

Pour Hadi El-Khoury, cofondateur de l’association ISSA France chargée de faire de la prévention des dangers du numérique aux plus jeunes, les choses sont un peu plus complexes. Pour lui, la parentalité numérique ne va pas de soi : elle exige un minimum d’intérêt et de formation, et ce quelle que soit sa classe sociale. « La culture numérique est une chose assez récente. On n’est pas toujours au courant des dangers, quelle que soit sa classe sociale. On peut aussi être dépassé par les usages, indique-t-il. Les parents des CSP+ peuvent effectivement offrir des alternatives à leur progéniture, comme des activités en dehors de la maison. Mais certains laissent aussi leurs enfants seuls la nuit dans leur chambre avec une tablette connectée. Il faut donc une forme d'acculturation à tous ces enjeux, des ateliers, des conférences, des outils et des formations pour que, dans quelques années, les parents qui laissent leurs enfants seuls avec leur écran soient devenus une minorité ».

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