Les ado vont detester

Ces parents qui tentent d'interdire le portable à leurs ado… avec plus ou moins de succès

© Boris Jovanovic

Inquiets de la banalisation du porno et des usages irraisonnés des réseaux sociaux, de plus en plus de parents tentent d’interdire les smartphones à leurs enfants… Un combat qui ne fait que commencer.

« J’ai 2 filles jumelles de 13 ans et demi, elles sont en 4ème. Elles n’ont aucun téléphone. Elles vivent sans […]. Oui, elles sont des « extra-terrestres » . Oui, c’est parfois compliqué. Mais la vie sans téléphone est possible. Chaque jour sans est une victoire pour la protection de leurs cerveaux et la construction de leur intelligence. Elles en auront un à 15 ans, ou un peu après. Rien ne presse. C’est possible. » 

Lutter contre les écrans nuisibles

Des témoignages comme celui d’Amélie R, le groupe Facebook Parents unis contre le smartphone avant 15 ans en regorge. Créé en 2019, il compte à présent plus de 14 000 inscrits. Tous veulent lutter contre « globalement tous les écrans nuisibles » chez les enfants et les adolescents. Inspiré de l’initiative américaine Wait Until the 8th, l'équivalent de notre 4ème, le groupe français est un cran plus ambitieux. Il prône une interdiction du smartphone avant l’entrée au lycée. 

Et le combat n'est pas gagné. D’après une étude de Médiamétrie du début de l’année 2020, l’âge moyen d’acquisition du portable est de 9 ans et 9 mois. Près d'un enfant sur huit âgé entre 7 et 10 ans est déjà équipé. Et le taux monte à deux enfants sur trois dans la tranche des 11-14 ans, âge qui correspond à l’entrée au collège. Autant dire que pour la majorité des parents la cause est entendue. Donner un téléphone portable à leurs ados est la norme. 

« Comme les premiers convaincus du Bio »

C’est justement pour lutter contre cette pression sociale que Marie-Alix Le Roy, mère de deux enfants, a créé ce groupe. Ce qui l’a décidée ? Une mésaventure arrivée à sa fille quand elle avait 8 ans. « Elle est revenue de l’école en me demandant ce que voulait dire « sucer une pipe » , raconte-t-elle. On s’est rendu compte qu’un camarade avait visionné un film porno sur le téléphone d’un cousin plus âgé, et lui avait ensuite demandé un acte sexuel en échange d’un bisou. Ça m’a fait prendre conscience du danger des smartphones. Quand elle est arrivée en 6ème, j’ai vu beaucoup de parents donner un téléphone à leurs enfants juste pour s’assurer qu’ils allaient bien pendant les transports ou pour éviter qu’ils se retrouvent exclus du groupe social. Beaucoup le font par dépit, sans imaginer qu’on peut faire autrement. Du coup j’ai monté le groupe Facebook pour unir les parents qui refusaient cette injonction, pour qu’on puisse faire face ensemble à cette pression. » Marie-Alix le reconnaît volontiers : son objectif semble utopique. Elle sait que sa lutte s'inscrira dans la durée. « On se lance dans cette bataille comme les premiers convaincus du Bio, il y a trente ans » , indique-t-elle.

Pendant longtemps, cette problématique n’intéressait qu’une petite minorité de parents, plutôt aisés, volontiers religieux (catholiques et musulmans, d’après la fondatrice). Et les arguments qui tournent sur le groupe restent le plus souvent orientés vers la lutte contre l’accès précoce à la pornographie, ou l’oisiveté ou le narcissisme développés par les réseaux sociaux. Il n’est d’ailleurs pas rare que des parents fassent la promotion de stages de scoutisme pour que les enfants « sortent la tête des écrans » ou partagent des articles faisant la comparaison entre jeux vidéo et drogue. Mais avec la médiatisation du groupe, l'idée de cette résistance se popularise, et le profil des parents se diversifie. 

Jeux du chat et de la souris

Beaucoup de parents viennent sur le groupe à la recherche d’astuces et de soutien dans la gestion du temps de connexion de leurs enfants. Certains fournissent à leurs adolescents un « 9 touches » , c’est-à-dire un téléphone portable sans connexion à internet du type 3310. Cela leur permet d'assouvir leur propre besoin de sécurité et de pouvoir contacter leurs enfants. D’autres n’interdisent pas strictement le smartphone mais ne donnent accès qu'à leur propre appareil ou à la tablette familiale. S’en suivent alors de drôles de parties de chat et de souris. Les juniors s'échangeant tous les moyens de détourner les outils de contrôle parental pour pouvoir utiliser les smartphones au moins pendant la nuit pour discuter avec les amis sur WhatsApp. « Chez nous, les téléphones restent en bas au plus grand désespoir de nos ados, explique une maman sur le groupe. Alors, laissez-moi vous parler de leur côté obscur, ou comment les enfants déjouent les règles des parents. Ils peuvent chercher un vieux téléphone et se connecter au wifi la nuit, prendre la carte SIM et la mettre dans le vieux téléphone, remettre la SIM dans le téléphone actuel le matin, mettre la coque de protection à l’envers, scotcher le câble pour donner l’impression qu’il y a un téléphone qui charge. Bref, ils sont diaboliques. »

De son côté, Marie-Alix laisse ses enfants accéder à Instagram ou WhatsApp, mais garde un œil vigilant sur leurs usages. « Ça me paraît quand même important de les former aux usages du web et de leur faire prendre conscience des dérives, explique-t-elle. Récemment ils ont compris qu’il ne fallait pas partager des photos de camarades en mauvaise posture puisque ça s’apparente à du harcèlement. Même chose pour les photos personnelles. J'ai fait supprimer à ma fille une photo d’elle en maillot de bain 2 pièces au bord d’une piscine. On a passé en revue les fils Instagram de ses copines. Elles font toutes les mêmes images que les influenceuses, alors qu’elles ont 12 ans. L’idée n’est pas d’interdire pour interdire, mais bien qu’elle intériorise les dangers. » De ce fait, beaucoup de parents sur le groupe sensibilisent leurs enfants à des questions pas forcément évidentes à aborder comme les prédateurs sexuels, les sextos et bien évidemment la pornographie. « On leur en parle très tôt au point qu’on se demande comment ils font pour garder leur innocence » , indique une maman sur le groupe.

Apprendre à lâcher prise

D’autres parents restent cependant dans une forme de radicalité concernant les écrans et les téléphones. C’est le cas d’Anne. Maman d’un garçon en 4ème et d’une fille en CM2, elle refuse de mettre un fil à la patte de ses enfants. « Le grand va à pieds au collège en 10 minutes et je ne lui demande même pas de m’appeler quand il est rentré à la maison, indique-t-elle. Si jamais il se fait agresser sur le chemin, je ne pense pas que ce soit le téléphone portable qui pourra l’aider à ce moment-là. Si jamais il y a un souci, il peut entrer dans une pharmacie, ou demander un portable à une dame dans la rue. » Il n’empêche que cette décision est difficile à assumer quand surgissent des évènements imprévisibles. « Une fois mon fils devait rentrer de son cours de basketball et avait raté son train. Il a décidé de faire le trajet à pieds ce qui fait que je n’ai pas eu de nouvelles de lui pendant une quarantaine de minutes. J’ai appelé son coach qui m’avait dit qu’il l’avait laissé à la gare. J’ai donc fait un aller-retour en train pour tenter de le retrouver. En fin de compte, il est revenu par lui-même et même si j’étais très inquiète, je ne sais pas si cette mésaventure va changer quelque chose. Je lui prendrais peut-être un « neuf touches » ... à la rigueur » .  

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