une jeune fille en pleur devant son portable dans le noir

Images ultra-violentes sur les réseaux : « Il faut créer de nouveaux espaces d'écoute et de parole pour nos ados »

© Moore-Media via Getty Images

Face au visionnage de vidéos ultra-violentes, les ados sont souvent seuls et sous pression. Interview de Sophie Jehel qui dans son nouvel ouvrage nous apprend comment les jeunes se débrouillent (ou pas) avec le numérique...

Hyper-connectés, maîtres de leur flux, parfaitement à l'aise avec les outils… On connaît mal l’activité numérique des adolescentsOr leur relation aux écrans occupe une grande place dans leur vie et leur éducation. Les comportements numériques de nos ados sont à la fois plus complexes que l'idée qu'on en a, les facteurs sociaux plus influents que ce qu'on imagine, et les difficultés qu'ils rencontrent plus nombreuses.

Depuis 2015, Sophie Jehel, maîtresse de conférences HDR en sciences de l’information et de la communication à Paris 8, enquête. Pour son livre L’adolescence au cœur de l’économie numérique, elle a rencontré près de 200 adolescents. Elle nous raconte comment, avec les réseaux sociaux, la génération Z a appris à vivre sous la surveillance constante de leurs pairs et comment ils doivent affronter, souvent seuls, des vidéos ultra-violentes non sollicitées.

L’un des constats de votre livre concerne l’accès aux réseaux et à Internet qui s'avère très différent selon les classes sociales.

S. J. : Le niveau de restrictions à l'usage varie un peu, mais on a effectivement une médiation parentale plus stricte dans les milieux favorisés. Pour eux, le web n'est pas un monde extraordinaire dont les jeunes risqueraient d'être privés. Donc ils temporisent l'accès aux réseaux pour éviter de se compliquer la tâche et attendent généralement jusqu'à la deuxième moitié du collège pour donner le premier smartphone. Ça s'accompagne d'un discours plus ou moins régulier sur ce qu'il faut poster en ligne. Dans les milieux populaires, être équipé en smartphone est une manière d'accéder à la modernité et de faire partie du monde. Il y a moins d’accompagnement ou bien à l’inverse des formes de contrôle très stricts et pas forcément efficaces parce qu'elles sont basées sur l'interdiction plutôt que sur le dialogue. Les adolescents peuvent contourner facilement ces interdictions en créant des comptes secrets par exemple. 

Vous indiquez que certains ados sont très conscients de la manière dont sont perçues leurs publications. Les 14-17 ans sont-ils devenus des médias à part entière ?

S. J. : Oui, ils se sont retrouvés à être responsables de publications et de diffusion de contenu et ils ont acquis une certaine forme d'habileté. Ils sont aussi obligés de réfléchir à l'image qu'ils donnent car les conséquences se font sentir très vite. Il existe sur les réseaux une forme de contrôle social, qui est vécu de façon très forte par les jeunes et qui a des effets dans leur vie de tous les jours. Ce sont d’ailleurs les milieux très favorisés et les milieux les plus populaires qui concentrent ce contrôle. 

Comment s’exerce ce contrôle social ?

S. J. : Les adolescents sont surveillés par leurs pairs via les réseaux. Dans les milieux très favorisés, on a une compétition sociale et intellectuelle très forte qui a des effets sur la présentation de leur image. Dans les milieux moins favorisés, ce qui joue le plus c'est surtout une forte rigueur morale liée au contexte religieux, souvent musulman. Cette rigueur morale est d'ailleurs très orientée vers les filles qui ne peuvent pas s’habiller comme elles veulent et, dans certains établissements, ne doivent pas être vues en train de dialoguer avec un garçon. 

Ce contrôle social sur les filles a-t-il évolué depuis quelques années ?  

S. J. : Le contrôle social des filles est une chose malheureusement banale. Il est évident que le sexisme n'a pas attendu les réseaux sociaux pour exister. Mais le sentiment que j'ai, c'est que la diffusion massive de la pornographie sur le web a renforcé ce contrôle social. Ça agit comme une injonction aux filles de ne pas paraître sexualisées. Ça a pour effet de renforcer le rigorisme, notamment dans les milieux religieux. C’est d’autant plus injuste que pour les garçons il est considéré comme normal de regarder de la pornographie. 

Dans votre ouvrage vous évoquez la manière dont les adolescents font face à des images violentes, sexuelles ou haineuses...

S. J. : On ignore ce qui s'est passé, mais si on regarde les transparency reports des différentes plateformes sociales depuis 2017, on se rend compte qu’il y a une augmentation du volume d’images violentes ou pornographiques supprimé. Ça veut dire en substance qu’il y a toujours plus de contenus de ce genre sur les réseaux. Si on remonte 15 ans en arrière, ces images existaient, mais on tombait dessus de manière assez exceptionnelle. Il fallait aller sur des forums ou des sites spécialisés pour les trouver. À présent, tout se cumule. Certains jeunes, notamment ceux qui sont suivis par la justice et intégrés dans des réseaux criminels liés au deal de drogue, sont en recherche de vidéos violentes et vont donc les chercher sur les sites qui les répertorient. D’autres sont exposés de manière plus ou moins ponctuelle, en fonction de la structure de leur fil de recommandation et leur réseau de contacts. Ces images circulent très vite, car elles exercent un effet de fascination très fort.

Vous expliquez que pour certains jeunes, la volonté de se confronter à des images de décapitation ou de torture serait la revendication de se confronter à la « réalité » ...

S. J. : Il y a effectivement un groupe qui montre une forme d’adhésion à ces images. Ce ne sont pas seulement des adolescents qui vivent dans un univers violent, mais plutôt des jeunes qui sont peu éduqués aux images. Ils ne sont pas habitués à considérer qu'une image suppose un regard, un cadrage et un auteur qui a une intention de montrer une violence pour telle ou telle raison. Eux pensent y voir la réalité sans filtre. Cette impression est d'ailleurs renforcée chez ceux qui sont persuadés que les médias leur mentent. J'ai plutôt entendu ça dans les milieux populaires avec l'idée que si c'est la réalité, on ne peut donc pas s'en protéger, puisque « c'est la réalité » . 

Certains sont dans l'évitement de ce type d’image ?

S. J. : Ce qui m'a le plus frappé, c'est qu'il existe une répulsion vis-à-vis des images sexuelles bien plus fortes qu'une répulsion vis-à-vis des images violentes. L’image sexuelle déclenche des réactions d'évitement plus systématiques et notamment chez les filles. Vient ensuite la stratégie de l’indifférence. Ce sont des jeunes qui ne recherchent pas ces images, mais qui estiment que leur apparition est inéluctable. Il se dégage un sentiment d'impuissance et une obligation de s'adapter à un monde violent. Enfin, il y a ceux qui font preuve d’autonomie. Ils ont une position personnelle sur ces images qui n’est pas dictée uniquement par une rigueur morale ou politique, mais par un point de vue personnel qui combine une sensibilité et une réflexivité propres sur ses usages. Ils peuvent interpréter l'image comme un message porteur d’une intention de propagande ou de terreur par exemple. Ce sont eux qui font le travail de signalement auprès de la plateforme. 

Qui sont ces jeunes qui font ce travail de signalement ?

S. J. : Ce qui m'a frappé, c'est là aussi, la différence sociale. Ce sont majoritairement des jeunes issus des milieux populaires qui se sentent le plus en responsabilité. Certains construisent leur autonomie en se basant sur des relations d’empathie et des sentiments de solidarité, ce qui leur permet de développer un rapport aux images différent. Dans les milieux favorisés, la forme d'autonomie la plus répandue s'appuie plutôt sur une intellectualisation des images. Ils font une interprétation des intentions des auteurs qui va de pair avec la mise entre parenthèses de leur propre responsabilité, ce qui donne beaucoup moins de signalements.

Pour résoudre ces problèmes, l’éducation aux médias peut-elle aider  ?

S. J. : Tout à fait. Il faut aussi imaginer de nouveaux espaces d'écoute et de parole autour de ce que les ados vivent sur les plateformes. Il faut leur donner les moyens de consolider ces espaces éthiques personnels et ne pas les laisser seuls à prendre des décisions.

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