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Likee, le TikTok malsain qui attire les enfants de moins de 13 ans et les prédateurs

© Likee

Surnommée le « paradis des prédateurs sexuels » , la plateforme vidéo sans garde-fou permet à des enfants d'exécuter des danses sexy ou de demander des cadeaux virtuels en direct live.

Scroller sur la plateforme vidéo Likee est une expérience dérangeante. D'abord ce sont ces vidéos de jeunes filles, souvent âgées de moins de 13 ans qui s’enchaînent et se ressemblent. Parfois en maillot de bain, d'autres fois en minijupe, elles se livrent à des danses suggestives depuis leur chambre ou dans la cour de leur collège. Ensuite, ce sont les commentaires qui accablent : « Tu es vraiment belle, ça te dirait qu’on chat en privé ?  » , « Enlève ta chemise et ton pantalon, c’est ça qu’on veut voir » . Il suffit de lire quelques secondes pour comprendre que ce réseau est clairement un « paradis » virtuel pour pédophiles.

« Attention aux pervers »

Lancé en 2017 par JOYY Inc., une société chinoise basée à Singapour, Likee ressemble trait pour trait à TikTok. L’interface, la manière de scroller, les fonctionnalités ou le système de monétisation présent sur les Lives… Tout reprend les codes du géant de ByteDance. La seule différence, c'est l'audience : Likee revendique 150 millions d’utilisateurs actifs par mois, loin derrière le milliard de sa concurrente. Normal, l’application est apparue après TikTok. Son ambition : la concurrencer dans des pays où cette dernière est encore peu installée. C'est à partir de 2020 que JOYY Inc. décide de profiter des grands confinements dus au COVID pour s’étendre aux États-Unis et en Europe. Et l’application va être adoptée par trois types de publics. Le premier est composé de femmes qui montrent leurs charmes dans des vidéos sexualisées de manière plus ou moins vulgaire. Mais le deuxième, le plus répandu, est composé d’enfants ou de préadolescentes âgées entre 8 et 14 ans environ. Le troisième public ne produit aucun contenu, mais se dévoile dans les commentaires. Il s’agit de comptes anonymes, utilisant souvent une image d’enfant pour photo de profil, qui inondent la plateforme de commentaires élogieux comme « t’es belle » , « tu es magnifique » , « je suis ton plus grand fan » , « tu m’envoies ton snap ?  » … Les jeunes utilisatrices de Likee ne sont d’ailleurs pas dupes. Certaines ne montrent pas leur visage ou refusent de communiquer leur pseudo Snapchat dans les commentaires. D’autres interpellent les plus jeunes en rappelant qu’il faut faire attention à ce qu’elles appellent les « pervers » . Reste que ce harcèlement continuel de la part d’adultes envers des enfants est totalement banalisé. Ça fait partie de « l’expérience Likee ».

Un recoin du web peu fréquentable 

C’est un adage vieux comme le web. Là où il y a des enfants qui surfent sans surveillance, on trouve des pédophiles en maraude. Likee illustre parfaitement ce principe. L’application est bien moins connue médiatiquement que TikTok et ses outils de modération laissent le champ totalement libre à toutes les dérives. Pas de limitation d’âge à l’inscription et impossibilité de passer les comptes en privé, comme sur TikTok. Concrètement, n'importe quel utilisateur peut envoyer des messages directs à des enfants de 10 ans – sans aucune restriction, sans aucune modération.

Pour Sophie Noel, la directrice générale de l’agence Heaven qui publie chaque année un rapport sur l’usage des réseaux des moins de 13 ans, la plateforme a tout d’un recoin discret et plutôt glauque, pour des préados qui se cherchent un style. « Non seulement les adultes ne connaissent pas l’appli, mais elle reste aussi méconnue d’une grande majorité des 13-15 ans, explique-t-elle. C’est un endroit à mi-chemin entre ombre et lumière où l’on va envoyer des messages vidéo à sa meilleure copine comme s’il s’agissait d’une messagerie privée, ou bien tester son influence naissante avant de plonger dans le grand bain que représente TikTok. »

Un miroir numérique et public

Dans les faits, les contenus produits par les enfants et les préadolescents se divisent en différentes catégories. On y trouve bien évidemment les vidéos de libdub qui utilisent des paroles spécifiques d’une chanson pour illustrer une idée en particulier. Il est d’ailleurs assez rare d’entendre la voix des jeunes utilisatrices, qui préfèrent faire passer des messages en musique ou bien par des blocs de texte. Beaucoup de vidéos s’accompagnent d’une sorte de fiche de description avec la « situation » (célibataire ou en couple), les passions, le nombre de meilleures amies et d’ennemies ou bien le pourcentage de tristesse ou de joie ressenti. 

Le poids est une obsession largement partagée sur ce réseau. Beaucoup de jeunes utilisatrices se donnent de très mauvais conseils pour arrêter de manger ou se filment en train de monter sur la balance.

Comme les streamers de Twitch utilisent Twitter pour recruter de nouveaux abonnés, Likee sert aussi de plateforme de recrutement pour des utilisateurs qui veulent promouvoir leur compte Snapchat. Beaucoup proposent de créer un groupe avec leurs abonnés, comme avec de parfaits inconnus. Il est impossible de savoir si ces propositions sont faites par des enfants ou par des prédateurs.

Comme sur TikTok, on trouve aussi beaucoup de vidéos de danse plus ou moins sexualisées. Il n’est pas rare de croiser des images de petites filles qui twerkent ou qui se dandinent de manière lascive tandis que les parents passent en arrière-plan sans se soucier de ce qui se passe. D’autres montrent leurs formes en tirant leur tee-shirt ample derrière elles pour bien montrer qu’elles sont minces. Certains contenus, souvent issus de pays d’Europe de l’Est, mettent en scène des filles en maillot de bain avec leur père dans d’étranges chorégraphies très dérangeantes.

Sur la page live de l’application, à toute heure de la journée, et même le soir, des enfants sont en direct depuis leur chambre et demandent aux viewers de passage de s’abonner ou de leur donner des cadeaux. L’application intègre aussi une fonctionnalité semblable à Omegle, qui permet de se connecter avec un utilisateur de manière aléatoire. Il n’est donc pas rare de voir une ou plusieurs gamines discuter en direct avec de parfaits inconnus qui leur proposent des cadeaux virtuels.

Quand les enfants sont délibérément ciblés par les applications

Likee ne pourrait être qu’un épiphénomène, une plateforme sociale aux garde-fous inexistants et aux fonctionnalités mal conçues. Il n’en est rien. Comme TikTok ou la plateforme de jeu Roblox, Likee cible délibérément les enfants, leur offre cet espace sans surveillance, et plein de cadeaux numériques. Ce phénomène est d’ailleurs en pleine expansion. « On sent que pendant les confinements les parents ont lâché la bride sur les écrans, explique Sophie Noel. Les enfants ont été laissés seuls sur les réseaux et maintenant ils sont devenus une cible marketing comme les autres. Depuis six mois, c’est un phénomène qui s’est même accéléré. Il ne se passe pas une journée sans que l’agence reçoive des briefs de clients voulant toucher les moins de 13 ans sur les réseaux comme TikTok. » Au-delà de la nécessaire et toujours plus pressante éducation aux médias sociaux qui devrait toucher les enfants comme les parents, l’existence d’une plateforme sociale comme Likee doit nous interroger. Faut-il laisser libre accès à des applications qui créent sciemment les conditions de prédation sexuelle envers les moins de 13 ans ?

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Après les y avoir amenés en voiture ou à pieds, viendrait-il seulement à l'idée de parents même inconscients de laisser seuls pendant des heures leurs enfants dans un bac à sable ou un parc de jeux, sans barrière ni surveillance de leur part ou d'autres parents de confiance, à la merci de tous les dangers et autres prédateurs ?
    A priori non.
    Alors pourquoi se comporter avec autant d'insouciance concernant sa progéniture quand le véhicule s'appelle tablette ou smartphone ou PC et le parc de jeux s'appelle tik tok ou comme ici likee ?...

    Viendrait-il à l'idée de pouvoirs publics de ne pas concevoir de barrières autour des parcs d'enfants, aux bâtisseurs et constructeurs de ne pas sécuriser les espaces de jeux et les jeux eux-mêmes ou encore à tous de ne pas placer de panneau avertissant que ces jeux à libre disposition à condition d'être sous la surveillance des parents ?
    A priori non.
    Alors pourquoi autant d'inaction sur Internet en général et les réseaux sociaux pour enfants en particulier côté pouvoir publics ?

    Internet n'est pas et ne devrait pas être le Far West, à condition que l'on surveille, éduque puis autonomise son enfant dans un espace sécurisé pour lui et que les pouvoir publics, bâtisseurs de réseau et développeurs d'application anticipent, verrouillent, verbalisent et assument leurs responsabilités devant les menaces.

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