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Choisir les programmes pour enfants.
© Geber86 via Getty image

« Entre Netflix et les influenceurs débiles » : l'enfer des parents qui doivent surveiller les écrans des enfants

Le 11 févr. 2021

Choix de la plateforme, respect de l’âge recommandé, sélection de la qualité et gestion du temps d’écran : devant la profusion de l’offre de séries et de films pour enfants, les parents se sont transformés en véritables curateurs culturels.

Il est loin le temps où les enfants avaient leur émission dédiée à la télévision avec des horaires fixes et une enfilade de dessins animés choisis par la chaîne. À présent, 50% des foyers français possèdent un abonnement Netflix tandis que Disney+ revendique plus de 1,8 million d’abonnements. S’ajoutent à cela les émissions en replay ou bien encore les vidéos YouTube qui viennent se concurrencer pour cette ressource précieuse qu’est le temps d’attention des enfants.

« L'âge d'or » des programmes pour enfants

Cette nouvelle manière de consommer du contenu a pas mal chamboulé les usages familiaux. Aux États-Unis, une étude menée par nScreenMedia auprès de 3 000 parents montre que 75% d’entre eux regardent les séries animées avec leurs enfants plusieurs fois par semaine. Devant la profusion de programmes à la qualité très inégale, les parents s’intéressent de près à ce que regardent leurs enfants et se transforment même à l’occasion en curateurs spécialisés. Et pour beaucoup d’entre eux, c’est un rôle qu’ils improvisent faute de modèle. « Par rapport à mon enfance, les choses ont totalement changé, explique Élise, maman de deux garçons de 5 et 10 ans. Nos parents ne faisaient que réguler les heures d’écrans et les enfants qui avaient le droit à la télévision le matin se retrouvaient devant le Club Dorothée. On enchainait les dessins animés sans vraiment choisir et on regardait même ce qui ne nous plaisait pas. Maintenant les enfants ont beaucoup plus de choix. » Même constat pour Emmanuel, père d'un petit garçon de 5 ans qui estime que les enfants vivent un âge d'or en termes de contenus. « Par rapport à notre enfance, c’est de la folie, indique-t-il. Il existe un choix très varié et on le retrouve souvent en train de "binger" la même série pendant plusieurs semaines, ce qui implique de bien choisir ce qu'il va regarder. »

Netflix plutôt que YouTube

Pour sélectionner les programmes qu’ils estiment convenir le mieux à leur enfant, les parents déploient des stratégies de sélection et de visionnage plus complexes qu’il n’y parait. Le premier filtre qui revient souvent est le choix de la plateforme. Chez la totalité des parents interrogés, tous ont un compte Netflix et Disney+ ainsi qu’un abonnement en plus comme Amazon Prime, par exemple. Cependant, on ne surveille pas son enfant de la même manière s’il est sur Netflix ou sur YouTube. « Ils ont accès à YouTube Kids, mais je n’aime vraiment pas ce qui y est proposé, indique Aymen, père d’un bébé et d’un garçon de 7 ans. On trouve très peu de programmes de qualité et il finit toujours par tomber sur des vidéos d’influenceurs que je trouve inintéressantes ou bien sur des gens qui jouent aux jeux vidéo. À partir du moment où il m’a dit qu’il voulait devenir youtubeur quand il serait grand, j’ai mis un stop. » Même constat pour Gurvan, père d’un garçon de 9 ans qui sélectionne très fortement l’accès à la plateforme. « Je classe YouTube dans la même catégorie que ce que j’appelle les “dessins animés idiots”, explique-t-il. Il a le droit à une vidéo de temps en temps, mais c’est rare et généralement en récompense ou en compensation de quelque chose. Par ailleurs, il n’a pas le droit à un écran individuel et il doit tout regarder sur la télévision du salon pour qu’on puisse voir ce qui s’y passe. »

À la recherche du programme parfait

Une fois le choix de la plateforme effectué, vient le moment de choisir les programmes. Pour s’aider dans leur choix, la plupart des parents interrogés accordent une grande confiance aux indications d’âges proposées par les plateformes, mais aussi à un site de référence intitulé filmspourenfants.net. Créé en 2008 par un éducateur spécialisé, ce site internet sans publicité ni portée commerciale recense plusieurs centaines de films et de séries classés en fonction de l’âge, mais aussi des thématiques de l’histoire ou des émotions que cela peut procurer. Un équivalent anglo-saxon intitulé Common Sense Media existe aussi. La qualité globale et les messages véhiculés sont d’ailleurs le troisième critère qui est pris en compte. « Je mets un veto sur toutes les séries ou il n'y a aucune morale, raconte Emmanuel. Le cas typique, c’est Capitaine Superslip, un film dans lequel les gamins font des bêtises tout le temps sans se faire attraper, donc on a vite interdit.»

Féminisme et nostalgie

Pour Anne-Lise, mère d’une petite fille de 6 ans, la sélection de séries et de films se fait avant tout sur une approche féministe. « Je trouve qu’on propose trop souvent les mêmes choses aux enfants, à savoir des séries avec des héros masculins qui se battent ou bien des filles qui sont toujours effacées, explique-t-elle. Ce n’est pas l'éducation que je veux donner à ma fille, du coup je cherche surtout des programmes qui mettent en avant des héroïnes fortes et indépendantes. J'apprécie beaucoup Hilda (une série Netflix adaptée des bandes dessinées de Luke Pearson, ndlr) qui met en avant une petite fille courageuse et qui a notamment un copain garçon peureux. Ça inverse un peu les rôles qu'on tente d'imposer à nos enfants. »

Outre le message, la qualité subjective de la série ou du film est aussi un critère pour certains parents comme Gurvan. « Je classe les contenus qu’il peut voir par cercles, explique-t-il. Le premier cercle, c’est les trucs bien comme les Miyazaki ou les films pour enfants avec une plus-value artistique ou morale. Viennent ensuite les programmes qui ne sont pas forcement au top, mais qu’on a validés nous-même dans notre enfance : Ghostbusters, Les Goonies, Transformers, ou bien les vieux trucs anglais que regardait ma femme. Dans le troisième cercle, on a ce qu’on considère comme du contenu intelligent, comme C’est pas sorcier ou les documentaires de la BBC par exemple. En 4e position, les programmes qu’il a choisis et qu’il aime bien comme Phineas & Ferb. C'est un dessin animé qui l'excite beaucoup, donc on lui donne plutôt en récompense. Les deux derniers cercles comprennent YouTube et des dessins animés que je trouve nuls et qu’il a le droit de regarder de manière rarissime. » Gurvan n’est pas le seul à avoir envie de faire voir des dessins animés ou des films qui ont marqué son enfance. Les enfants d’Élise ont rapidement été initiés aux Simpson tandis qu’Aymen essaye de transmettre sa cinéphilie en faisant regarder les films de Charlie Chaplin à sa progéniture.

À la fin, c'est le jeu vidéo qui gagne

Le plus étonnant reste le peu de place accordé aux recommandations que les enfants se font entre eux, dans la cour de récréation. Pour Anne-Lise, ce phénomène s’explique surtout par les nouvelles façons de consommer. « À notre époque, on regardait tous les mêmes émissions ce qui nous a donné un socle culturel commun. Maintenant les enfants ont tellement de choix qu’ils partagent beaucoup moins de choses à la récréation. » De son côté, Lise a une autre explication : « Les enfants aiment bien les dessins animés, mais ça n’est plus vraiment leur loisir principal. Les conversations qu’ils ont entre eux tournent presque exclusivement autour des jeux vidéo. » Alors que pour toute une génération, Dragon Ball ou Sailor Moon ont été des références culturelles largement partagées dans les années 90, c’est bien Fortnite ou Minecraft qui semblent avoir pris le relais. Rien d'étonnant alors de voir sur Netflix des séries animées basées sur des jeux vidéo et proposant des choix interactifs comme Minecraft : Mode histoire.

Reste à voir si les parents donnent leur accord pour ce nouveau type de programme qui demande un accompagnement plus poussé. Comme le dit d'un des parents : « Certes, on choisit les programmes et parfois on les regarde avec eux, mais une fois qu'ils sont devant la télé, on peut aussi les laisser seul un moment et profiter de ce temps pour nous reposer.»

David-Julien Rahmil - Le 11 févr. 2021
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