habillage
Une femme dans un marché de fruits et légumes
© FG Trade via Getty Images

Pour le « Steve Jobs du développement durable », ce sont nos usages qui changeront l'économie, plus que les entreprises

Le 12 mai 2020

Tout le monde parle du « monde d’après », mais pour le « Steve Jobs du développement durable » Gunter Pauli, c’est loin d’être gagné. Interview. 

Cette crise est-elle, selon vous, le signe que notre modèle économique actuel touche à sa fin ?

Gunter Pauli : Je ne sais pas si c’est le signe qu’il touche à sa fin, mais il m’apparaît évident que c’est le signe que nous avons besoin d’un meilleur modèle économique. Quand on voit que nous ne sommes pas capables de répondre aux soins de première nécessité lorsqu’un virus apparaît malgré les milliers de milliards d’euros dégagés chaque année pour la santé, et que les seules « mesures » que nous sommes capables de mettre en place sont la distanciation sociale et l'arrêt pur et simple de l’économie, le modèle me paraît effectivement dépassé. On peut espérer un scénario positif, ou une issue plus négative où la seule économie qui sorte de cette crise soit celle d’un dirigisme sans pareil.

Au-delà d’un signal envoyé pour notre système économique, c’est la traduction d’un problème au sein de nos modes de vie. Notre système de production et de consommation ne permet pas de répondre aux besoins de base des gens, qui vivent plus longtemps… mais pas forcément avec une bonne qualité de vie. Rappelons que les premières causes de décès restent la faim, le cancer et le tabac… 

En quoi cette crise est-elle différente des autres ?

G. P. : Cette crise est différente des autres car elle illustre notre profonde ignorance des sciences. Des virus, il en tombe du ciel chaque jour. Nous aurons toujours à faire face à de nouveaux virus, à des virus qui mutent. C’est inévitable ! Est-ce qu’on va mettre toute l’économie à l’arrêt à chaque fois ? Rien n’est moins sûr – chaque année, 400 millions de personnes sont infectées par la dengue et 800 000 personnes meurent des complications du virus du sida. L’autre différence, c’est la peur suscitée par les médias et les réseaux sociaux, qui ont mis les responsabilités politiques entre les mains de quelques virologues et épidémiologues. L’économie doit-elle être dirigée par les virologues ?

De nombreux experts misent sur une économie plus « résiliente » pour l’avenir. La résilience est-elle la réponse à tous nos maux ?

G. P. : C’est la recherche vaine d’une économie qui prône l’efficacité et la productivité, et où le produit le moins cher est celui qui l’emporte sur le marché. Dans une économie où ceux qui gagnent sont ceux qui trouvent le moyen d’éviter de prendre soin des communautés tout en exploitant le bien commun, chercher la « résilience » me paraît bien compliqué. En janvier 2019, le rapport du World Economic Forum disait ceci : « avec l’accroissement de la densité de la population, des déplacements humains, de la déforestation et du changement climatique, une nouvelle ère de risque épidémique a commencé. Le nombre et la diversité des épidémies ont augmenté sur les 30 dernières années, une tendance qui devrait s’intensifier. » Dans l’idéal, il faudrait évidemment que la résilience remplace la productivité et l’efficacité en termes de priorités. Pour ce faire, il faudrait accorder plus de valeur au local, et répondre avant tout aux besoins de base de tout le monde. Pour la suite, on verra après…

Avez-vous le sentiment que face à la crise, certaines entreprises s’en sortent mieux que d’autres ?

G. P. : Je dirais plutôt que la crise a l’effet d’une bombe atomique pour les entreprises, et qu’elle risque de reléguer certains pays – dont la France – au rang de pays en voie de sous-développement. Nous ne sommes pas dans une économie de guerre, où tout le monde se mobilise pour la production et « défendre nos valeurs ». Toutes les entreprises sont sur pause, inactives. Difficile pour elles de s’en sortir.

La crise aura-t-elle néanmoins un effet « positif » sur certains secteurs ?

G. P. : Je pense que, dans un futur immédiat, les gens vont se rediriger vers une alimentation plus saine, avec l’idée de renforcer leur système immunologique. Des sondages menés en Italie fin février révélaient que 73% de la population souhaitait manger local, naturel, de bonne qualité. Peut-être que nous verrons la fin des OGM.

Vous évoquez le besoin d’un retour au local : certaines personnes désignent d’ailleurs la mondialisation comme responsable de ce qui se passe. Qu’en pensez-vous ?

G. P. : Je ne souhaite pas du tout me mettre dans la posture de celui qui cherche un responsable à la crise, d’imaginer qui sont les malfaiteurs et qui seront les héros. L’urgence est de se rassembler immédiatement autour d’initiatives à mettre en œuvre dès à présent. Il faut dresser la liste des 10 ou 12 projets activables tout de suite par ville, par village, par communauté… mais oui, il faut en effet imaginer des projets locaux avant tout.

Pensez-vous que ce sont nos usages qui vont changer l’économie ?

G. P. : Oui. La victoire du local entraînera une forme de désurbanisation. Les centres s’exporteront en périphérie. Nous allons reconsidérer les régions les moins peuplées, et les îles abandonnées vont gagner en popularité. L’autre tendance, c’est l’émergence d’une consommation plus responsable : c’est la seule qui aura une chance. Les citoyens ont eu l’occasion de réfléchir à leurs comportements pendant cette période, notamment en ce qui concerne leur consommation de viande. Je pense ainsi que le véganisme va monter en puissance. Tout cela influencera l’économie.

Pensez-vous qu’après les belles intentions, nous soyons vraiment capables de changer nos comportements – et donc l’économie ?

G. P. : Ce n’est pas vraiment la question : l’économie a changé et il n’y aura pas de retour en arrière. Les dangers sont ailleurs : dans les fusions entre grands industriels et la création de monopoles sans pareil, le tout avec le feu vert des gouvernements et de la Commission Européenne – sous couvert de « protéger le consommateur » et de « sauver des emplois ». En parallèle, dans la mesure où les PME ne survivront pas toutes à la crise, nous verrons émerger des millions de micro-entreprises. Reste à voir la direction que souhaitent prendre les gouvernements. Mais je crains que nous ne soyons les témoins d’un financement majoritaire des grandes entreprises et de quelques groupes familiaux pour limiter les grands dégâts engendrés par le confinement.

Les gouvernements ne prennent donc pas, selon vous, la mesure des risques qu'il y a à renforcer les grandes entreprises ?

G. P. : Les gouvernements n’ont, en ce moment, pas d’autre choix que celui d’agir. Mais mettre à disposition des entreprises des milliards d’euros sans garantie de projets productifs et constructifs entraînera deux phénomènes. D’une part, l’inflation. D’autre part… enrichir encore les plus riches. Et pour lutter contre cela, il faudra absolument contrebalancer avec de nombreux projets au niveau local.

L’urgence de la situation risque-t-elle d’être un frein à l’émergence d’une nouvelle économie ?

G. P. : Si les citoyens sont inspirés et que nous avons des portefeuilles d’opportunités bien définies, je crois que la transformation peut avoir lieu. En revanche, si nous restons à ce stade de peur paralysante, où le seul baromètre à suivre reprend le nombre de personnes infectées et mortes d’un virus, alors ce sera beaucoup plus difficile.

Mélanie Roosen - Le 12 mai 2020
À lire aussi
premium2
premium2

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

  • Dommage d'associer le développement durable à un des chantres du capitalisme qui a ruiné l'écologie! Pas sûr que votre choix soit le plus judicieux!