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Aventurier caché dans les hautes herbes
© Maartje van Caspel via Getty Images

Récit : J’ai tenté de quitter les GAFA grâce aux small tech

Le 10 mai 2019

Marre des GAFA ? Oui, mais comment faire sans eux ?  Des alternatives existent. Mastodon, Dissident.ai, Needle... Pour vous, je les ai testées pendant une semaine.

Mastodon, Needle, Dissident… Ces noms ne vous évoquent rien ? Normal. Ils n’appartiennent ni à Google, ni à Facebook. Pourtant, il s’agit d’outils qui permettent aussi de recevoir des mails, d'explorer le web, d'échanger avec ses amis ou de nouvelles personnes, stocker ses fichiers. Bref, plus ou moins ce que permettent de faire les Gafa. Sauf qu’ici personne ne pompera vos données pour vous proposer des publicités ciblées.  

Certains fournisseurs de ces services appellent leurs technologies « small tech », en opposition aux « Big tech », les grandes plateformes qui régissent le web. Ils n’hésitent pas à se définir comme des artisans et à mettre en avant la petite taille de leur structure, qui est, à leurs yeux, synonyme de confiance. Ils vous promettent de reprendre le contrôle sur vos données, de redevenir maître de votre utilisation du web et de sortir de votre « bulle sociale », ce petit cocon dans lequel vous installe confortablement Facebook et les autres.  

Pendant une semaine, j’ai testé ces « small tech » pour tenter de me sevrer des GAFA.

ProtonMail, rien n’est fluide et c’est tant mieux

Commençons par la base : le mail. Certes, ce format de communication est en passe de devenir has-been face à l’essor des messageries des réseaux sociaux. Les boîtes mail sont surtout le royaume des Spams, qui constituent entre 55 et 95 % du trafic total selon Arobase. Mais le mail reste indispensable pour se connecter à différents services (y compris les small tech).

Mon adresse perso est hébergée chez Gmail. Comme 1,5 milliard d'individus, mes mails sont donc analysés par des centaines de développeurs de logiciels d’entreprises tierces afin de me proposer des publicités ciblées. Et ce malgré la promesse de Google en 2017 d'arrêter ce genre de pratiques. C'est ce que révélait en juillet 2018 le Wall Street Journal.

Si on préfère garder sa vie privée privée, mieux vaut se tourner vers des boîtes mails alternatives. Et l’offre est assez pléthorique : FastMail, ProtonMail, StartMail, Vivaldi... J’opte pour Protonmail. C’est suisse, c’est sécurisé, et la version non premium est gratuite.  

Protonmail est très prévenant. Il vous alerte si le mail que vous avez reçu est une chaîne, s’il comporte du « contenu distant » (venu d'un autre site web). Quand vous vous apprêtez à cliquer sur un lien, une petite fenêtre apparaît vous indiquant que vous allez vous rendre sur un autre site web. Les mails qui arrivent dans votre boîte sont chiffrés, il faut cliquer sur un bouton pour les rendre lisibles. Rien n’est « friction-less » (sans friction) sur ProtonMail. À l’inverse des grandes plateformes qui font tout pour que votre navigation soit fluide et simple, au point d’oublier ce que vous êtes en train de faire et de perdre votre libre-arbitre.

J’ai maintenant une adresse mail neuve et protégée. Chouette. Je m’empresse de préciser à mes amis qu’il serait aimable de l’utiliser, plutôt que de tout écrire sur Messenger. Cette consigne n’a pas été franchement suivie.

Au bout de trois jours, je trouve enfin une occasion de donner ma nouvelle adresse mail. C’est chez une caviste de ma rue (on ne juge pas). Elle me demande de m’ajouter à sa liste client. J’écris l’adresse sur un formulaire. « Protonmail ? Ah c’est marrant, je ne connais pas. » « Oui c’est une messagerie sécurisée, qui permet de protéger vos données », je ne suis pas mécontente de mon petit effet. Le plaisir est de courte durée. En sortant, je réfléchis à ce que je viens de faire : donner mon adresse mail pour qu’on m’envoie des publicités, chose que je tente d’éviter en essayant de quitter Gmail. Disons que j’ai choisi ma publicité. On se rassure comme on peut.

Mastodon, au pays des mammouths et des chatons

Maintenant que je suis équipée d’une boîte mail protégée (et déjà spammée par ma caviste) je passe à l’étape supérieure : le réseau social. J’opte pour Mastodon, un réseau qui ressemble peu ou prou à Twitter, mais il est garanti sans publicité et sans surveillance. Il s’appelle Mastodon, son emblème est un mammouth et il existe depuis 2016. Environ un million de personnes sont inscrites sur ce réseau créé par un jeune informaticien allemand.

Mastodon est un Fediverse. « Un gestionnaire de réseau social décentralisé de micro-blogage, constitué d’une fédération d’instances communiquant entre elles », dixit Mastodon. Euh… Pas étonnant que le site rebute un peu les novices. Pour le dire plus simplement : Mastodon est une plateforme où vous pouvez suivre des personnes et vous exprimer en 500 caractères (on envoie des « pouets » plutôt que des « tweets »). La particularité est que le site est divisé en plusieurs sous-communautés appelées « Instance ». N'importe qui peut créer son instance.

Pour choisir votre communauté, Joachim, un utilisateur aguerri, conseille sur son blog de commencer par aller là où se trouvent vos amis. Problème : aucun de mes amis n’est connecté sur Mastodon. Et puis ils n’ont pas l’air très décidé à me rejoindre ici.

Pour choisir mon instance,  je me fie donc à Instances.social, un outil qui permet de choisir une communauté Mastodon en fonction de votre langue, de la taille de communauté et des règles de modération que vous préférez. Vous devez par exemple choisir si vous acceptez ou non de voir des photos de nus. J’arrive sur une liste d’instances correspondant à mes choix. Je choisis « miaou.drycat.fr ». « Une instance avec une forte orientation geek aimant l’open source, le libre, le Japon et les chats ». J’aime les chats et le Japon, l’open source m’intéresse. Ça me paraît une bonne option. Quelques minutes après mon inscription, les autres participants m’accueillent chaleureusement : « Bienvenue », « tu peux nous poser des questions » ou « il y a un bot (parmi les utilisateurs) qui poste des photos de chats ». (Effectivement, et il est super). Je ne me souviens pas d’un tel accueil sur Twitter. Mon « This is my first tweet on Twitter » n’avait pas tellement suscité d’enthousiasme. Il n'avait rien suscité du tout d'ailleurs. 

Needle, vivre sans algorithme

Il me faut maintenant un outil pour explorer le web plus en profondeur : un moteur de recherche. J’essaye DuckDuckGo et le site français Qwant. Tous les deux proposent un service équivalent à celui de Google tout en respectant votre vie privée. Ces sites sont très efficaces, les résultats sont en tout cas plus ou moins les mêmes que sur Google. La pub ciblée en moins. Mais un autre outil a retenu mon attention : il s’appelle Needle et est développé par l’Université de Lorraine. Pour le moment, il est accessible en version bêta en demandant une invitation.Le principe ? Faire confiance aux recommandations humaines plutôt qu’aux algorithmes. Contrairement à d’autres « small tech », Needle n’essaie pas de reproduire les services existants, mais invente un nouveau modèle.

Needle est une extension de navigateur (disponible sur Chrome ou Firefox). Une fois installée, une petite icône d’aiguille apparaît en haut à droite de l’écran. Quand vous tombez sur une page web qui vous inspire, vous l’ajoutez à votre « fil » Needle en cliquant sur l’icône. Vous pouvez alors voir le fil d'autres internautes qui ont aussi ajouté cette page et découvrir les contenus qui les ont inspirés. Needle permet d’accéder à des contenus qui ne remontent pas forcément sur les réseaux sociaux ou sur Google.

Les deux premiers jours, je n’arrêtais pas d’épingler des articles que je trouvais intéressants pour en trouver d’autres. Problème : souvent, les pages que j’épinglais n’avaient pas été repérées par d’autres utilisateurs - la communauté Needle reste assez limitée pour le moment. Et il n’est pas toujours facile de trouver des contenus qui se répondent entre eux. On est vite tenté d’ouvrir un bon vieux moteur de recherche dès qu’on a une requête précise en tête. Julien Falgas, le fondateur, n’a d’ailleurs pas pour projet de remplacer les moteurs de recherche, mais simplement de proposer une alternative. Et c’est rafraîchissant.

Desktop et Library de Dissident.ai, pour reprendre le contrôle

Dernière brique de mon outillage « small tech » : « Dissident.ai ». Le nom donne l’impression d’entrer en guérilla. En fait, il s’agit d’un service pour stocker ses fichiers, sa musique, ses films etc. Pas franchement la révolution. Mais Tariq Krim, serial entrepreneur du web et fondateur de Dissident.ai, se présente en tout cas comme un activiste. Il défend l’idée d’un « slow web ». « L’idée (…) est de recréer une autre forme de consommation (du web), qui ne soit pas contrôlée par les algorithmes », explique-t-il dans une interview au blog D2SI.

Dissident.ai propose de « reprendre le contrôle sur votre vie digitale » car à « à l’ère des grandes plateformes, plus rien ne nous appartient vraiment », explique le site. Pour ce faire, Dissident.ai a mis au point deux outils : Desktop et Library. Le premier regroupe l’ensemble de vos comptes de stockage de fichiers (Slack, Google Drive, Dropbox) en un seul et même silo. Le second s’apparente à une grande médiathèque virtuelle. Elle permet de regrouper au même endroit : comptes Deezer, Medium, Youtube… mais aussi banques de données culturelles publiques.  

L’abonnement est à 5 euros par mois. Je pourrai l’abandonner quand je veux, promet Dissident.ai. Puisque vous ne payez pas avec vos données, il faut bien que l’entreprise se rémunère d’une manière ou d’une autre.

Je me concentre surtout sur l’outil Library. J’y rattache mes comptes Deezer, Soundcloud et Medium pour commencer. Le réel intérêt de Library est que l'interface donne directement accès à des banques de données de vieux films, musiques et livres complètement gratuites et bien fournies. Library donne aussi un accès rapide aux banques de données de musées internationaux. Une barre de recherche permet de fouiller parmi ses multiples sources. L’outil permet d’appréhender le web différemment. Mon fil Facebook personnalisé ressemble plus ou moins à celui d’une autre trentenaire, journaliste, parisienne. La vocation de Library est au contraire de recréer des univers culturels et intellectuels singuliers à chaque individu. « C’est cette diversité qui fait que chacun d’entre nous est unique et intéressant, expose Tariq Krim à D2SI. C’est tout ce que les algorithmes des plateformes ont essayé d’effacer. » On vous laisse méditer là-dessus.

POUR ALLER PLUS LOIN : 

> Oui, Internet conspire à nous rendre cons, très cons, de plus en plus cons

> « Au lieu de rendre la planète plus intelligente, Internet développe une sous-culture de la médiocrité. »

> Google, c'est comme la cigarette : c'est votre choix mais il impacte les autres

Commentaires
  • Super article. Merci. Je serais tenté de demander : et alors ? Quelle conclusion ? Vous continuez ?
    Je suis aussi en train de regarder comment se focaliser sur des services éthiques basés en Europe en partant du PC.
    Pour le moment c'est à partir d'une base de Rapsberry, seul PC européen à ma connaissance avec Raspbian comme OS.
    J'hésite entre Firefox dit open source mais base aux US avec Vivaldi par exemple. Bref pas simple. Nous sommes trop habitués aux GAGAF et la désintoxication n'est pas simple.

    • Tres bon article et des decouvertes pour moi 🙂
      Dans le meme genre "evitons les GAFAM", je vous invite, si votre smartphone est compatible, a regarder du cote de LineageOS. Ca demande un peu de manipulation (j'y suis arrive, tout le monde devrait s'en sortir alors 😉 mais en resume :
      - plus de Google (exite le store, maps & cie), facebook ou twitter "pre-installes"
      - un systeme fort allege et ca se ressent vraiment au niveau de l'autonomie de la batterie
      - des portails d'applications equivalentes et disponibles (F-Droid ou Yalp Store par ex) ou possibilite de recuperer des .apk en install directe
      Seuls "petits" bemols : certaines applis (notamment bancaires pour l'avoir constate) necessitent Google (dans ce cas-la, je fais sans) et les MAJ dependent de la bonne volonte de geeks qui alimentent le systeme sur leur temps libre. Notez au passage que certaines "grandes" marques ne font jamais de MAJ de leur systeme...
      /e/ est egalement un equivalent de LineageOS, avec eventuellement la meme frustration de ne pas avoir achete le bon smartphone compatible...
      Sinon, partez sur le principe que vous devez en general payer pour votre tranquilite. Rares sont les compagnies qui "offrent" un service sans contreparties.

  • Enfin quelqu'un qui me rassure : j'ai raison! On va droit dans le mur, et en klaxonnant bien fort. Et même si je me moque d'avoir raison ou pas, je sens, étant une grany geek et travaillant dans le digital, l'appauvrissement exponentiel que nous font subir les GAFA, après la taylorisation... Ca commence à bien faire ! Je finis par ne plus travailler que sur les soft skills pour guérir les blessures de fond et de forme du digital. C'est qu'ils nous ont bien markété tout çà... Ca fait 20 ans qu'on en mange et là c'est l'indigestion parce que c'est pas bon pour nous ! #vomito

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