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Une quantité de déchets plastique sur une table, triés par couleur
© Céline Bouvier

Plastique : « Quand on travaille dans une entreprise comme Coca-Cola, on a sincèrement l’impression de faire tout ce qu’il faudrait faire. »

Le 8 sept. 2020

Ses clichés représentent de manière esthétique nos déchets plastique. Mais avant d'être une artiste au service de l'environnement, Céline Bouvier a fait carrière pendant près de 30 ans chez Coca-Cola. Elle nous raconte son parcours, et comment elle en est arrivée là.

Vous avez passé 28 ans chez Coca-Cola. Qu’est-ce qui a motivé votre carrière ?

Céline Bouvier : C’est un choix de cœur, au départ. Ça paraît dingue de dire ça aujourd’hui… mais c’était vraiment un rêve d’adolescente de découvrir cette marque. Je suis originaire de province, je n’étais pas du tout dans le milieu business des grandes entreprises, je n’avais aucun réseau, mais j’étais fascinée par ces boîtes qui avaient la capacité à inspirer de l’optimisme, de l’énergie. J’ai rencontré dans le cadre de mes études une figure de Coca-Cola, qui m’a aidée à trouver un stage à Paris, au siège. Quand j’ai fini par être embauchée, c’était un peu un rêve qui se réalisait. Au départ, c’était l’aventure de la marque qui m’intéressait. Puis c’est devenu une aventure humaine incroyable. À l’époque, nous étions trois au marketing. C’était un peu l’idéal pour quelqu’un qui entreprend : l’énergie d’une start-up avec des moyens colossaux. Je trouvais une vraie résonnance entre ce que la marque communiquait à l’intérieur et ce qu’elle était à l’extérieur. J’ai très vite évolué, et eu beaucoup de responsabilités : à 30 ans, j’étais cadre dirigeant. Dès que quelque chose m’intéressait, c’était possible. Après avoir été directrice marketing pour la France, je visais la direction générale. C’était une forme d’aboutissement de me dire qu’un jour je dirigerai l’ensemble, pour emmener l’entreprise vers ce que j’imaginais. Ça n’était pas possible, et après avoir assuré l’intérim en attendant que le nouveau dirigeant arrive, j’ai négocié mon départ.

Aujourd’hui, vous alertez sur les dégâts du plastique. Comment passe-t-on de Directrice Marketing d’une grande entreprise du FMCG régulièrement pointée du doigt par les ONG à défenseuse de l’environnement ?

C. B. : Après mon départ, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Mon identité était associée à cette entreprise. J’ai ressenti le besoin d’une grosse detox, de faire d’autres choses. Côté pro, j’ai créé un think tank pour l’Union Des Marques. Côté perso, j’ai fait un coaching de deux jours qui m’a apporté plus de questions que de réponses… mais qui m'a permis de balayer des dimensions assez complètes de ce que je suis. L’objectif était d’y répondre dans différents domaines – esthétique, spirituel, social, intellectuel, physique – en essayant de comprendre où j’en étais individuellement, ce qui allait ou pas, ce qu’il faudrait faire pour enrichir chaque dimension. Celle qui m’a vraiment chahutée, c’est la dimension artistique. J’ai toujours été sensible à l’art, mais ne me rendais pas compte que je le ressentais de façon atypique. Mon coach m’a beaucoup encouragée à chercher dans ce domaine, à formuler le fait que j’étais artiste. Syndrome d’imposture totale ! J’ai pris ça dans mon sac à dos d’exploratrice, et l’ai associé à ma sensibilité aux environnements naturels et sauvages. Au cours de mes voyages, que ce soit au Mozambique, en Camargue ou au Brésil, j’ai été confrontée à une foultitude de déchets plastique à des endroits quasiment inhabités. Le voyage se fait par les océans. C’est épouvantable, et en même temps il se dégage une forme de beauté avec ces déchets de toutes les couleurs. C’est pourquoi j’ai choisi de les immortaliser et d’exposer mes clichés.

des briquets sur une plage

Pensez-vous que votre expérience soit un atout dans votre combat aujourd’hui ?

C. B. : Oui, je l’espère. Même s’il s’agit d’abord d’une prise de conscience personnelle : quand on participe à un système de l’intérieur, on a du mal à être lucide sur l’impact qu’on a à l’extérieur. C’est un constat assez important. Quand on travaille dans une entreprise comme Coca-Cola, on a sincèrement l’impression de faire tout ce qu’il faudrait faire. Or quand on voit l’ampleur du problème, on se rend bien compte que ce n’est pas assez. Mais individuellement, en termes de sensibilité, il n’y a pas de différence entre vous, moi et eux. Connaissant l’écosystème, je peux échanger avec les gens qui en font encore partie, j’ai toujours des amis qui y travaillent, ils viennent voir mes photos, assistent à mes vernissages… c’est difficile, parce que je sais qu’ils ont le sentiment de faire le maximum, et que les responsabilités dans le secteur FMCG sont en général au niveau groupe. Les filiales, au niveau local, ont une marge de manœuvre limitée. Il n'empêche qu'il faut impliquer le marché : les entreprises ont vraiment les moyens d’agir en termes de R&D. Mon souhait est aussi de me rapprocher d’entités comme CITEO, pour aller le plus loin possible et leur faire ouvrir les yeux : le tri ne suffit pas. Il y a besoin d’aller sur d’autres terrains, d’inventer d’autres matières.

Pensez-vous que cette prise de conscience globale soit réellement possible ?

C. B. : Je suis de nature optimiste. L’Homme a cette capacité à s’adapter, même – et souvent, d’ailleurs – dans les pires situations. Bien sûr, il y a beaucoup de raisons de s’inquiéter. Mais nous sommes capables de nettoyer ce que nous avons souillé, même au niveau des entreprises. C’est un boulot titanesque, et le fait que la responsabilité soit partagée n’aide pas : on a toujours envie que « l’Autre » s’y mette avant d’agir soi-même… mais c’est possible. Le sujet du plastique était sur toutes les lèvres avant le confinement. Ça n’était pas du tout le cas il y a trois ans. Ça donne confiance sur la rapidité à laquelle une prise de conscience peut s’opérer.

Une libellule perchée sur un applicateur enterré dans le sable

Quel est le message que vous aimeriez faire passer aujourd’hui au secteur du FMCG ?

C. B. : Aujourd’hui, l’électrochoc reste encore la sanction du consommateur. J’aimerais que le secteur puisse mesurer sa responsabilité totalement. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on se concentre plutôt sur le recyclage et le tri, sur une évolution des infrastructures en aval ; alors qu’il faudrait une modification de l’amont. Accélérer le travail en R&D pour proposer des solutions qui permettraient au consommateur de ne plus polluer autant dans ses achats. C’est vraiment le chemin à prendre.


L'exposition de Céline Bouvier est à retrouver jusqu'au 20 septembre à la mairie du 7ème arrondissement, et jusqu'au 21 septembre à la Recyclerie

Mélanie Roosen - Le 8 sept. 2020
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  • Bravo pour ce témoignage sincère et inspirant. En plus d'avancer des arguments concrets et des conseils avisés sur la façon de limiter l'impact des déchets plastiques sur l'environnement, il est question ici du courage de quitter une entreprise au bout de 30 ans, de laisser la notoriété et la reconnaissance qui y sont liées et de se réinventer en écoutant son artiste intérieure : chapeau bas !