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vieux avec un chapeau

C'est pas cool. Mais il faut qu'on en parle. La France vieillit ! Et ça pose de vraies questions.

L'ADN
Le 12 sept. 2018

« En France, on observe comme un déni de vieillissement en même temps qu’un culte du jeunisme. Personne ne se voit vieux, y compris les sexagénaires. » Pourtant, on ferait bien se s'intéresser au sujet et à ses multiples conséquences... La géopolitologue Virginie Raisson-Victor ne mâche pas ses mots. Une interview menée par Vincent Edin. 

Pour envisager l’avenir des technologies, des transports ou du climat, l’importance de la démographie semble mal estimée. Comment expliquez-vous cela ?

VIRGINIE RAISSON-VICTOR : Il y a un intérêt récurrent pour cette peur de la surpopulation. Dans ce néomalthusianisme, on explique régulièrement que la surpopulation est responsable de l’épuisement des ressources naturelles, ce qui consiste à dire que les quelque 2,5 milliards nouveaux habitants d’ici à 2050 sont déjà la cause de tous nos problèmes. Or, le véritable enjeu, c’est notre mode de consommation. Comme le rappelle le démographe Hervé Le Bras, si tout le monde mangeait comme un Japonais, la production agricole actuelle suffirait à nourrir 8 milliards d’habitants et même 12 milliards avec un régime peu carné comme au Bengladesh. En revanche, elle ne permettrait de satisfaire que 3,5 milliards d’habitants avec un régime alimentaire comme le nôtre. De la même façon, on observe que les émissions de CO2 augmentent beaucoup plus vite que la population mondiale car il s’agit d’un phénomène plus économique que démographique. Autrement dit, il est vain et dangereux de vouloir résoudre le problème des ressources par le contrôle des naissances. L’expérience chinoise l’a montré. En revanche, on devrait réfléchir beaucoup plus sérieusement à notre modèle de développement. Et puis, même si cela ne devrait pas être la première motivation, on sait aussi qu’encourager les jeunes filles à poursuivre des études supérieures aura, de facto, un effet limitant sur la natalité ! L’étude de la démographie nous renseigne aussi sur d’autres évolutions cruciales : le vieillissement et le non-renouvellement des générations que l’on constate dans une grande partie du globe. Le seul endroit où c’est déjà perceptible, c’est le Japon, car les Japonais ont arrêté très tôt de faire des enfants. En France, au contraire, on observe comme un déni de vieillissement en même temps qu’un culte du jeunisme. Personne ne se voit vieux, y compris les sexagénaires.

Quels sont les principaux enjeux soulevés par ce vieillissement et que nous refusons de voir venir ?

V. R.-V. : Pour rappel, le vieillissement correspond à l’allongement de l’espérance de vie et aussi à la baisse du taux de natalité. Ce qui signifie que le nombre de personnes âgées augmente tandis que le nombre de naissances ne permet plus de renouveler les générations. Cette situation va nous pousser à faire des arbitrages difficiles dans les prochaines décennies. Par exemple, la hausse du nombre de malades atteints d’un cancer ou de maladies dégénératives va entraîner une forte inflation des dépenses de santé et soulever la question de l’universalité des soins à tout âge. Pour l’heure, on ne tolère pas l’idée de ne pas pouvoir soigner tout le monde, et d’un point de vue humain, cela s’entend. Pourtant, on oublie qu’en cas d’afflux de blessés graves dans un hôpital par exemple, on trie les patients en fonction de leurs chances de survie. Et donc viendra peut-être un moment où la contrainte économique posera la question de savoir si dépenser des dizaines de milliers d’euros pour des patients atteints d’un cancer à plus de 90 ans conserve un sens dans la mesure où, de facto, ces dépenses ne pourront pas être affectées à soigner les plus jeunes. Et si l’on peut penser que les assurances privées prendront le relais, cela exclura des soins ceux qui n’auront pas les moyens d’y cotiser.

Cela peut paraître cynique, voire cruel. Mais c’est mathématiquement inéluctable. De la même façon, depuis la mise en place du régime général des retraites, la durée de vie après la cessation d’activité a beaucoup plus augmenté que la durée de vie travaillée. Arrive donc le moment de faire des choix et de fixer des priorités. Et c’est ce débat critique qu’il convient d’avoir maintenant. 

Ces évolutions sont prévisibles. Pourquoi ne sommes-nous pas prêts ?

V. R.-V. : Peut-être parce que nous avons peur des réponses. Par exemple, à partir du moment où les personnes âgées convergent vers les centres-ville, quelle politique met-on en place pour conserver une mixité de population et un équilibre budgétaire tout en ajustant les équipements urbains au vieillissement ? Est-on certain qu’on aura assez de main-d’œuvre pour accompagner toutes ces personnes âgées dépendantes et isolées, alors qu’il s’agit d’emplois difficiles, peu reconnus, mal rémunérés ? Est-ce pertinent de fermer nos frontières aux migrants alors que la demande va exploser dans les vingt prochaines années ? De la même façon, les processus d’héritage et de transmission vont être bouleversés : tandis que l’épargne permettait aux parents d’aider leurs enfants à s’installer, désormais, elle servira à financer la prise en charge des aînés en confisquant leur héritage aux plus jeunes. Au total, c’est donc tout notre contrat social qu’il va falloir repenser à mesure que la solidarité intergénérationnelle trouve ses limites, au risque de creuser de nouveau la fracture sociale entre ceux qui ont pu épargner, et les autres qui n’en ont pas eu les moyens, soit parce que leurs revenus étaient trop faibles, soit parce qu’ils ont élevé plusieurs enfants.

Ce vieillissement a-t-il aussi des conséquences politiques ?

V. R.-V. : Nécessairement. Tandis que l’âge moyen des votants ne cesse d’augmenter et pourrait atteindre 56 ans à l’horizon 2050, le taux d’abstention progresse chez les jeunes. D’où la poussée conservatrice que l’on observe déjà dans beaucoup de pays et qui peut se traduire par la mise en place de politiques générationnelles : pour les personnes âgées par exemple, la sécurité est la première des attentes, devant l’écologie ou l’emploi. Pour les jeunes, c’est l’inverse. Je n’ai pas de solution, mais je constate que pour certains arbitrages de société, notre système « 1 personne = 1 voix » est questionnable et mériterait d’être revisité à la lueur de notre pyramide des âges pour rester équitable avec toutes les générations.

Mais Emmanuel Macron vient d’avoir 40 ans, il appartient à la nouvelle génération !

V. R.-V. : Certes, ce n’est cependant pas une question d’âge mais de formation : or celle proposée à l’ENA renvoie encore beaucoup au « monde d’avant » ! En réalité d’ailleurs, il ne s’agit pas tant de l’âge mais davantage des pratiques, des outils et des codes. Avoir vingt ans ne vous rend pas mécaniquement geek, et vous n’êtes pas nécessairement largué technologiquement à 60 ans. Simplement, pour une tranche d’âge, le fait d’avoir grandi – ou non – avec certains outils est un marqueur générationnel fort. Dans leur grande majorité, nos dirigeants conservent des pratiques et des visions de baby-boomers. Même chose dans les entreprises : on voit bien la difficulté de faire coexister dans une même société des modes de travail très différents d’une génération à l’autre, qu’il s’agisse du « co-working », de la place du travail dans la vie, du sens de la hiérarchie, etc.

Justement, vous qui intervenez au sein d’un certain nombre d’entreprises, quel regard portez-vous sur leur attention exacerbée aux seuls millennials ?

V. R.-V. : Elle est effectivement disproportionnée par rapport à leur poids dans la population. Surtout, il me semble que la question aujourd’hui et pour encore quelques années, c’est celle de la cohabitation entre les âges. Or, cela aura de plus en plus de conséquences dans la vie quotidienne, y compris sur des choses qui nous semblent anodines. Tandis que les vieux désertent les restaurants trop bruyants pour avoir une conversation, les jeunes s’impatientent vite derrière une personne âgée qui met du temps à ranger ses courses et prend le temps de parler au commerçant. Le paradoxe est aussi de penser millennials à tout prix là où ils ne sont pas : pourquoi ne pas monter des fab labs là où vivent les millennials, en banlieue par exemple, plutôt qu’au centre des métropoles où ils n’ont plus les moyens d’habiter ? Bizarrement pourtant, nous sommes avancés sur la silver economy en tant que secteur, avec les établissements de santé, les médicaments, les adaptations au logement ou dans les transports. Mais nous ne prenons pas au sérieux l’autre partie du problème : la cohabitation et l’équité intergénérationnelles. Pourtant, le moment arrive où il faut penser différemment. Car si l’on ne pose pas la question, nous n’aurons aucune chance de trouver les bonnes réponses, c’est-à-dire celles consenties par l’ensemble de la société.

 

PARCOURS DE VIRGINIE RAISSON-VICTOR

Géopolitologue française, spécialisée dans la géopolitique prospective, elle dirige le Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (LÉPAC), qu’elle a cofondé avec son compagnon Jean-Christophe Victor, un laboratoire privé et indépendant de géopolitique et prospective, sur lequel s’appuie notamment l’émission « Le Dessous des cartes ».

À LIRE

Virginie Raisson, 2038. Les futurs du monde, Robert Laffont, 2016.

 


Cette étude est parue aussi dans la revue 15 de L'ADN qui parle de Générations. Evidemment, vous voudriez en lire plus. Vous avez raison. Pour commander votre exemplaire, cliquez ici.


Photo by Jared Sluyter on Unsplash

Commentaires
  • "Je n’ai pas de solution, mais je constate que pour certains arbitrages de société, notre système « 1 personne = 1 voix » est questionnable et mériterait d’être revisité à la lueur de notre pyramide des âges pour rester équitable avec toutes les générations."
    heu... fin de la démocratie ? Les vieux ne votent pas comme il faut alors on va leur donner moins de voix ?

  • Si l’on considère que les cons représentent 50%de la population...(je pense être gentil),commençons par ne pas soigner ceux là,jeune ou vieux.
    Certe, qui va décider je me porte candidat pour cette commission 😀😀

  • Rhalala, toujours la même rengaine depuis des décennies.
    Ok, donc si on pense qu'on est déjà beaucoup trop nombreux sur terre (à constater l'effondrement des autres espèces animales, c'est une évidences ; 95% des vertébrés de cette planètes sont soit des humains, soit des animaux d'élevages ou des animaux de compagnie), c'est qu'on souhaite un contrôle des naissances. Quelle pensée simpliste ! Ce genre de réflexion s'apparente plus à une réaction épidermique qu'à une pensée construite, au final elle rend impossible tout débat intelligent et pragmatique. Aller, juste une idée pour réduire les naissances en Afrique : l'éducation. Une fille qui fait des études jusqu'à 8 ans aura 5-6 enfants ; on lui donne la chance d'aller à l'école, elle aura un meilleur salaire, et fera 2 enfants. Le tout, sans moral ou parternalisme, juste de l'éducation et du développement économique.

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